DU BÔLE DES FEMMES COMME GARDIENNES DE LA POLITESSE
On répète sanscesseque les belles traditions de la politesse française se ' perdent chaque jour; que ces habitudes courtoises qui répandaient tant d^agrément dans les relations sociales sont ignorées ou dédaignées par la jeunesse masculine de notre époque; que Ton y a substitué des façons cavalières, lesquelles, sous prétexte d'agir conformément aux lois d'une honorable franchise , permettent à chacun d'étaler au grand jour toutes les laides conséquences de J'égoïsme. Les femmes ont mauvaise grâce à tenir ce langage; et, lorsqu'elles gémissent sur l'impolitesse masculine, elles me font souvenir de ces parents qui constatent en soupirant la mauvaise éducation et l'indocilité de leurs enfants. On pourrait répondre, dans l'un et dans l'autre cas, à ces
ne doit jamais impi^ter à une qualité les excès commis en son nom^ et il faut s'appliquer à lui conserver son véritable caractère, en élaguant tous les abus qui y ont été attachés.
Le décorum n'est autre chose que le respect de soi et des autres^ appliqué à toutes les circonstances de la vie. Or Bridoison n'avait pas tout à fait tort lorsqu'il proclamait avec tant de persistance les bienfaits de la fo-o-orme. Réduite à sa véritable expression^ l'humanité n'est point un composé de vertus et d'agréments; la /b-orme s'empare de l'individu, le jette dans un moule qui le contraint à réprimer ceux de ses instincts qui sont préjudiciables au bonheur et à l'agrément de ses semblableSy et l'oblige ainsi à offrir à la société tout au moins l'apparence des qualités... lorsqu'il ne possède pas ces qualités.
Chacun est plus ou moins pénétré de la nécessité de revêtir ces dehors de convention dont la société , usant du droit incontestable qu'elle possède, punit, sévèrement le dédain, en excluant de son sein tous ceux qui ne veulentpoint se soumettre aux lois établies par elle ; mais il arrive bien souvent que Ton se délivre
de ce joug lorsqu^on rentre dans la vie privée ; et ceux-là même qui offrent des dehors irréprochables dans leurs relations extérieures, réservent pour le foyer domestique la manifestation non dissimulée des instincts les plus grossiers.
Cette absence de décorum enlève toute dignité et tout charme à la vie intérieure; son action n'est malheureusement pas limitée dans le cercle du présent; elle s'étend jusqu'à l'avenir^ en imprimant dans l'esprit des enfants des exemples déplorables qui préparent une succession de générations vouées aux habi* tudes violentes et grossières.
On imagine volontiers que les préceptes suffisent pour l'éducation des enfants , et Ton détruit à tout instant le fruit de ces préceptes en les mettant en opposition avec les habitudes quotidiennes. La religion et la famille se réunissent pour commander aux enfants d'honorer leur père et leur mère; mais cela n'est-il point une lettre morte pour l'enfant qui assiste à des interpellations grossières, à des querelles violentes, et même aux injures réciproquement échangées entre son père et sa mère ? Quels
bienfaits sont attachés au décorum y à la politesse observée au foyer domestique, dans l'intérieur des familles , tout aussi scrupuleusement que dans un salon, envers des étrangers! Est-il donc si difficile de réprimer les éclats de la voix, Tàcreté des paroles , la grossièreté des reproches ? Et comment ne pas essayer de réformer ces funestes habitudes, si Ton pèse les incalculables avantages attachés à la modération, à la douceur, à la considération que se témoignent mutuellement les chefs de la famille? Le respect des parents contient en germe tout l'avenir des enfants; ceux-ci n'accorderont pas la moindre confiance aux conseils, aux ordres qui émanent d'une autorité par avance dépouillée de tout prestige ; si leur nature est bonne, juste et tendre, ils s'attacheront à celui qui, dans le ménage, représente la victime. Par contre , ils détesteront celui qui est en possession du triste rôle de tyran. Mais si, au contraire , les enfants ont des instincts dlniquité et de lâcheté , s'ils ont le culte de la force, ils mépriseront le plus faible ou le meilleur de leurs parents , et , courtisans de la violence , ils en seront les complices et les
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imitateurs. Supposons encore que les loris soient mutuels y parfaitement égaux ; les enfants mépriseront à la fois leur père et leur mère, imiteront leur langage grossier, et apporteront plus tard , dans leurs relations avec la société , les habitudes brutales qui les priveront de la sympathie de leurs semblables , et le manque de moralité qui sera le corollaire inévitable du mépris qu'ils auront éprouvé pour leurs parents et pour les avis qui émanaient de cette autorité sans force, parce qu'elle s'était déconsidérée elle-même.
Le décorum, observé pour chacun des membres d'une famille au profit de tous, doit se proposer le but d'éviter soigneusement toute parole, toute action, et même tout costume qui pourraient porter une atteinte quelconque à la considération : il s'agit, non-seulement de ne point blesser Touïe et la délicatesse, mais de ménager en même temps la vue, en lui évitant Taspect des costumes d'intérieur ridicules ou malpropres. Ces soins sont minutieux, sans doute, mais ne coûtent plus rien dès qu'on en a pris l'habitude ; c'est sur une accumulation de tout petits détails, qui semblent puérils
lorsqu'on les considère isolément^ que s'édifie toute chose en ce monde, et la paix domestique^ le respect de la famille, celui des servi* teurs , dépendent absolument de Tobservance de tous ces détails^ auxquels l'ensemble com« munique une extrême importance. La politesse envers les étrangers rapporte plus qu'elle ne coûte ; il en est de même pour la politesse qui règle nos actions dans la vie de famille; seulement^ dans le premier cas ^ les contraventions retombent directement sur ceux qui les commettent^ tandis que , dans le second cas, elles se perpétuent de génération en génération , et donnent aux enfants une mauvaise éducation^ qu'ils transmettent à leur tour à la génération qui leur succède.
11 faut aller au-devant de la principale objection faite par les sectateurs du laisser- aller, objection qu'ils varient à l'infini y et sur la-* quelle ils s'appuient pour donner à leurs défauts l'apparence d'une vertu. Selon eux, la politesse est de l'hypocrisie , et il est immoral de n'être pas grossier, tout au moins dans l'intérieur de la famille, pour lui donner l'exemple d'une noble sincérité. Si le fond fait abso-
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lument défaut , si Ton ne possède ni la générosité ni l'abnégation y ne vaut-il pas mieux en observer au moins l'apparence? En se conformant à tous les petits devoirs que ces qualités^ lorsqu'elles existent, nous font accomplir tout naturellement, on peut espérer acquérir, par l'habitude, ce que la nature nous a refusé; et, en tous cas , cette fausseté qui inspire des soins délicats, des actes quotidiens de renoncement, ne saurait être en opposition avec les lois de la morale. D*ailleurs le cœur humain est si riche en sentiments opposés que toutes les organisations , même celles qui sont égoïstes , possèdent certains instincts de dévouement aux:quels il ne manque que Thabitude et le développement; l'exemple et l'émulation demeurent rarement stériles, et bien souvent il suffit, pour corriger les caractères les plus insociables, de leur donner quotidiennement des preuves de générosité et de douceur. La comparaison est le plus puissant moyen d'action, car nul ne consent à se voir chaque jour dans un miroir qui reflète la laideur morale , et la montre d'autant plus haïssable qu'elle est plus rapprochée des qualités qui lui sont opposées.
Ces réflexions seront inutiles au plus grand nombre des femmes qui lisent ces lignes^ mais elles ne songeront pas à me reprocher de les avoir placées ici^j^en suis bien certaine^ si elles admettent comme moi la possibilité dUnspirer à quelques familles le désir d'éviter les tristes conséquences qu'entraînent les habitudes vulgaires et Tincivilité installée au foyer domestique.
Il existe une foule de menus usages , des nuances insaisissables, et par cela même impossibles à noter, qui sont pourtant considérées comme une pierre de touche indiquant avec précision la pureté ou l'alliage des sentiments et de l'éducation. 11 serait absolument impossible de suivre ces menus usages dans tous leurs méandres, et l'on resterait forcément incomplet lors même que l'on en dresserait un catalogue très-détaillé. Il est plus facile et aussi plus efficace de remonter à l'origine de ces divers usages, et de discerner par cet examen ceux qui doivent être rejetés.
Ainsi, pour prendre un exemple entre mille, l'usage de désigner un individu par le nom de sa profession ou par son grade, implique
une nuance de protection ou de familiarité.
En parlant à un médecin^ on ne l'appellera pas docteur, à moins qu'une certaine familiarité ne permette une sorte de désignation enjouée. En s' adressant à un militaire, une femme ne le désignera pas par son grade, quel que soit celui-ci, si elle veut éviter une apparence cavalière et militaire. Une femme bien élevée désignera tous les hommes auxquels elle parle par le simple mot Monsieur j à moins qu'il ne s'agisse de fonctionnaires très-haut placés; dans ce cas seulement on leur donne leur titre, et l'on dit Monsieur le maréchal, Monsieur le préfet, si les rapports que Ton a avec ces fonctionnaires sont officiels, s'ils se rattachent à leurs fonctions ; mais, lorsqu'on les rencontre sur un terrain d'égalité, on ne dit pas Monsieur le préfet, et l'on dit quelquefois, dans le cours de la conversation. Monsieur le maréchal. 11 en est de même en d'autres circonstances : ainsi , on ne désigne pas invariablement un général par son grade ; en parlant à lui, on àiTdL Monsieur ; en parlant de lui, devant lui , on dira Monsieur le général, et, s'il n'existe pas une notable différence d'âge, si
l'on n'est pas trop jeune pour se permettre cette abréviation j toujours familière , on dira le général y le colonel. On concilie ainsi le bon goût, qui ne permet guère d'employer les désignations usitées par la domesticité (laquelle donne toujours le titre, en le précédant du mot Monsieur), et l'innocente satisfaction accordée à l'amour-propre de ceux que Ton rencontre. Si leur grade est élevé, ils ne sont probablement pas indifférents au plaisir de Ten tendre répéter devant eux, et il n'existe aucune raison pour leur refuser cette désignation. Seulement, je le répète, il faut éviter de désigner un individu seulement par son grade; les militaires seuls le font entre eux, et une femme qui s'adresserait à un capitaine, en l'appelant capitaine, au lieu de le désigner par le mot Monsieur, s'exposerait à exciter quelques sourires. Cela est permis à une
femme âgée tout au plus, parce que la
vieillesse est une dignité, et qu'elle autorise une sorte de familiarité, interdite à un &ge peu avancé.
Toutes ces réflexions peuvent s'appliquer aussi aux titres nobiliaires; le bon goût re-
pousse toute affectation ^ et condamne tout excès. Refuser absolument un titre constitue un manque de politesse , et semble même impliquer une sorte de basse envie; le donner sans cesse est une marque de servilité ou de sot enivrement causé par la vaniteuse satisfaction de se trouver en rapport avec des personnes titrées. On évitera par conséquent l'un et Tautre de ces écueils , et dans le cours de la conversation on placera le titre de la personne à laquelle on parle en le donnant directement ou indirectement; quant à donner le titre tout court, sans le précéder du mot Monsieur, c'est une preuve de mauvais goût, et cet usage n'a pu être propagé que par quelques fanatiques d'aristocratie, absolument étrangers aux habitudes du savoir-vivre. Une femme bien élevée ne désignera aucun des hommes •qu'elle connaît uniquement par leur titre; elle y joindra toujours leurs noms, et, en leur parlant, elle les appellera Monsieur, à moins qu'il ne s'agisse de vieillards; dans ce cas, la désignation de Monsieur le marquis, Monsieur le comte, etc., reviendra le plus souvent dans la conversation , parce qu'elle est plus res-
pectueuse. Pour résumer rindication de toutes ces nuances imperceptibles^ disons que le titre ou le grade ^ lorsqu'ils ne sont pas précédés par le mot Monsieur, composent une désignation trop familière pour être employée par une femme; que cette même désignation, précédée du mot Monsieur^ est trop servile ou trop solennelle dans les rapports sociaux, et qu'en un mot, il faut concilier toutes ces nuances opposées, ainsi que cela vient d'être indiqué. On observera la même conduite visà-vis des femmes titrées. On sait que Ton ne désigne jamais les femmes par le grade féminisé de leur mari : on dit Madame la maréchale, mais non Madame la générale, etc. Cet usage est en vigueur dans quelques contrées de l'Europe , mais non en France. Personne n'a pu s'empêcher de sourire en lisant le récit de la naissance de Gœthe : on croyait que Tenfant était mort; tout à coup il fit un mouvement, et la grand'mère maternelle j s'adressant à sa fille, mère de Gœthe, s'écria, dans un transport de joie dont la violence ne lui fit pas cependant perdre de vue l'étiquette en vigueur dans le pays : a Conseillère, il vit! »
Le savoir-vivre se compose d'une innombrable variété de nuances, de concessions voilées, dHntenlions sous-entendues, à peine indiquées, dont il est impossible de faire l'énumération exacte et complète; il faut l'étudier dans ses origines, non dans ses applications multiples; il faut se souvenir sans cesse qu'il représente la bonté, la charité, la générosité, la délicatesse, dans nos rapports avec nos semblables , et se préoccuper surtout de niettre ses actions d'accord avec ses sentiments; on sera certain alors de n'être jamais ridicule , et de ne manquer à aucune des lois que le savoirvivre impose. Ainsi , pour prendre un exemple entre mille , on se lève pour donner une marque de respect lorsqu'on reçoit un ou plusieurs hôtes; et cependant, m principe, une maltresse de maison ne se lève pas pour recevoir . un homme. Mais l'action de recevoir debout l'étranger qui passe le seuil de notre porte ne marque pas seulement le respect ; elle est en même temps la conséquence d'un sentiment d'hospitalité qui nous engage à aller au-devant de lui pour le placer et pour veiller à mille petits détails concernant son bien-être. Là en-
core on conciliera toutes choses avec un peu d'habileté : on ne paraîtra pas se lever pour donner une marque de respect; mais^ comme une maltresse de maison peut avoir des ordres à donner, des soins à prendre , elle profitera de cette circonstance pour quitter sa place , et s'occuper en môme temps du nouveau venu; en tout cas elle se lèvera peur recevoir un vieillard.
C'est au tact, à l'intelligence féminine qu'il appartient d'appliquer toutes ces nuances à propos ; les matières de ce genre ne peuvent être désignées avec précision , pas plus qu'il ne serait possible de donner un catalogue exact , des demandes et des réponses, des dialogues et des conversations qui se produisent dans une réunion.