‹ La civilité non puérile, mais honnèteChapitre 7 sur 23 · DECORUM. — MENUS USAGES · texte numérisé non relu

DECORUM. — MENUS USAGES

Il est un mot tombé non-seulement en désuétude y mais en discrédit; on le ridiculise volontiers^ et, après l'avoir exilé des mœurs modernes ^ on est bien près de l'exclure du langage , ou du moins d'en fausser le sens , en Faffublant d'apparences grotesques ; ce mot est celui qui est placé en tète du sommaire de ce chapitre. C'est le décorum ; et il faut quelque courage pour oser entreprendre sa réhabilitation, à une époque où le sans-façon, son antagoniste^ compte un si grand nombre d'adhérents.

Quelques pédants ont outré le décorum ; ils s'en sontservis pour dissimuler leurmédiocrité, pour décorer leur vide, pour établir une barrière profitable à leur vanité ; le décorum est ainsi devenu peu à peu le représentant de la nullité , le synonyme de l'hypocrisie ; mais on

plaintes déraisonnables^ qu'en les formulant on se condamne soi-même y et que les inconvénients dont on gémit sont l'œuvre de ceux qui en souffrent.

A tout âge, et durant toute sa vie, une femme est la gardienne naturelle, Finitiatrice des bons sentiments , représentés , dans la vie mondaine comme dans la vie de famille, par les menus devoirs qu'impose la politesse ; c'est à elle qu'appartient la tâche de convaincre et de corriger, sans blesser l'amour-propre. Lors donc que les mauvais sentiments, se traduisant par des procédés grossiers, se rencontrent fréquemment , la faute n'en saurait être imputée qu'aux femmes: sœurs, mères, épouses, elles ont toute la vie devant elles pour exercer l'influence civilisatrice qu'elles représentent ici-bas, et lorsque cette influence demeure sans effet, c'est uniquement parce que les femmes ont déserté leur tâche, ou parce qu'elles l'ont imparfaitement remplie. On mérite toujours ce que l'on supporte; j'engage mes lectrices à méditer cette vérité qui est absolue, car elle s'applique à toutes choses. Si les femmes supportent des procédés qui impli*

quent le manque de respect, Tabsencede considération, c'est.... ^ je regrette de le dire,

mais je ne puis m'en dispenser, c'est

qu'elles n'ont pas la conscience de leur dignité, ni le sentiment de l'un de leurs devoirs.

Faut-il donc agir par les reproches directs etblessants, parle sarcasme 5 par le dédain?

Ces moyens aboutiraient à un résultat diamétralement opposé à celui que Ton poursuit , et s'il se trouvait parmi mes lectrices quelques caractères inexpérimentés, ignorant la véritable force des femmes , je leur rappellerais que l'influence féminine, pour être puissante et bienfaisante, doit toujours passer inaperçue, et s'exercer sans avoir, pour ainsi dire, conscience d'elle-même. Du moment où la vanité cherche quelques satisfactions , du jour où la femme aspire à se poser en apôtre du bien , sa force décroît, et le but s'éloigne, parce qu'il s'abaisse : ce n'est plus en effet un résultat désintéressé qu'elle se propose; elle a pour principal mobile le plaisir de dominer, le besoin vaniteux d'être louée et admirée ; et, juste châtiment d'un sentiment égoïste , elle

n'est jamais si éloignée de recueillir la louange que lorsqu'il lui arrive d'agir seulement en vue de ce frivole résultat. Proclamer en toute circonstance le dessein de réformer les eœurs et les caractères y c'est proclamer en même temps son impeccabilité et la peccabilité d'autrui ; prétendre relever les autres de leurs fautes , s'attribuer hautement la mission de corriger les imperfections de son entourage, c'est élever un temple à sa propre vanité en l'édifiant sur Thumiliation de ceux que l'on prétend corriger. En un mot , l'influence bienfaisante qui peut, qui doit être exercée par les femmes, est annulée dans son principe dès qu'elle n'a point le dévouement pour mobile , non-seulement principal y mais unique.

On croit trop généralement que l'éducation est terminée , pour une jeune fille lorsqu'elle sort de pension , pour un jeune homme lorsqu'il revient à la maison paternelle muni du diplôme qu'il a conquis : cette erreur est due à la confusion que l'on établit entre les études et l'éducation proprement dite. Celle-ci ne peut être que le fruit d'une expérience relative, d'un jugement rendu précoce par la

bonne direction d'une mère ou d'une sœur.

Si jeune qu'elle soit^ une sœur a, en sa qualité de femme, des intuitions plus développées que n'en peut avoir son frère, lors même qu'il serait son aîné. C'est par lui qu'elle commencera l'exercice de cette douce influence , qu'elle continuera à travers les différents âges, en la modifiant, eny ajoutant^ dans une juste mesure, lorsque le temps en sera venu, l'autorité et la dignité qui appartiennent à la mère. Mais, pour agir ainsi, la jeune fille devra agir d'abord, ou simultanément, sur ellemême ; l'exemple est et restera toujours la plus efficace des prédications ; ce n'est pas à force de sermons, de remontrances et d'avertissements qu'elle inspirera à son frère la bienveillance, la générosité, l'équité, représentées parla politesse dans nos actions quotidiennes; elle atteindra ce résultat désirable seulement en lui donnant chaque jour, et en toute circonstance , l'exemple de cette gracieuse abnégation qui double le prix des sacrifices grands et petits. Les bons effets produits par les procédés généreux ne sont pas instantanés, mais ils sont immanquables ; ils attendrissent les âmes

les plus revèches, ils ouvrent les cœurs les plus farouches, ils agissent enfin à la façon de la goutte d'eau qui, tombant toujours à la même place , réussit à creuser le granit. L'indulgence, la complaisance, la tendresse, manifestées par une sœur, peuvent suffire pour éveiller dans l'âme d'un jeune homme l'émulation des plus charmantes vertus ; leur action sera d'autant plus puissante qu'elle ne se montrera jamais pédante , qu'elle ne prétendra jamais au rôle de réformateur; toujours simple, naturelle, cette action se révélera par des concessions quotidiennes, par une certaine tendance à s'imposer la plus lourde part des fardeaux ou des ennuis de l'existence , par le sacrifice des goûts personnels, par l'étude patiente, incessante des goûts d'autrui. La tendresse fraternelle est l'un des sentiments les plus doux, les plus élevés qu'il nous soit donné d'éprouver. Combien est grand cependant le nombre de ceux qui le dédaignent ou le méconnaissent ! Combien usent les premiers jours de la jeunesse, ces jours durant lesquels nous sommes tous réunis sous le toit paternel, en querelles futiles ,

en débats obstinés , en récriminations passionnées! C'est ainsi que Ton gaspille ce temps précieux , qui pourrait servir à édifier de part et d'autre les affectionsles plus durables, celles que Ton retrouve en ces moments de douleur où l'isolement est aussi pénible que l'immixtion des étrangers

Si mes jeunes lectrices veulent m'en croire , elles mettront à profit les biens que Dieu leur envoie; elles écarteront tous les sentiments mesquins qui pourraient les séparer de leurs frères ; elles rempliront près de ceux-ci , dès le plus jeune âge , la mission de paix et de tendresse qui est leur partage ; elles effaceront les aspérités des caractères rudes et farouches en se montranttoujours empressées, dévouées, généreuses. Pour ceux qui ont quelque bonté, cet exemple constant, infatigable, suffira.

Bientôt ils feront un retour sur eux-mêmes , ils se reprocheront leur apparence grossière, leurs habitudes égoïstes , d'autant plus vivement qu'on ne les leur aura pas reprochées.

Quant aux autres... car il faut bien prévoir tous les cas...., quant aux autres, Finstinct de l'imitation , la vanité même, ne tarderont

pas à conseiller un changement qui fera cesser le contraste humiliant de Tégoïsme opposé à Tabnégation. Â l'honneur de Thumanité^ le nombre des individus à la fois égoïstes et injustes est relativement peu considérable; lorsque la bonté ne les incline pas vers le dévouement^ la raison leur conseille au moins la réciprocité y et, peu à peu^ leurs habitudes se modèlent sur l'exemple qui chaque jour est placé sous leurs yeux. Les qualités possèdent^ aussi bien que les défauts , le don de multiplication; celles-là, comme ceux-ci^ se communiquent par contagion; Tintérèt bien entendu de toutes les créatures humaines , y compris les égoïstes^ qui croient être bien habiles en ne songeant qu'à eux-mêmes, cet intérêt commande les ménagements mutuels, les égards, les attentions, qu'il serait plus honorable... mais peut-être moins efficace... de demander à la générosité de tous. Dans toute société, dans toute famille, chacun dispose ainsi des forces particulières, des qualités spéciales de tous les membres qui composent la société ou la famille. Voyez au contraire les êtres égoïstes, et par conséquent pauvres de

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cœur et d'esprit : pour éviter d'accorder leur aide, ils refusent tout service, toute concession aux,goùts d'autrui; chaque individu composant la famille vit retranché dans la forteresse de sa personnalité j chacun invoque son droit... et, lorsque l'exercice du droit n'est pas tempéré par la bienveillance, il aigrit ceux auxquels il s'impose, il appelle les représailles, et substitue ainsi, dans les relations mondaines ou privées , la sécheresse à Vindulgence , qui , seule, peut communiquer quelque agrément aux rapports que nous entretenons avec nos semblables.

Ainsi qu'on le voit, l'éducation des hommes doit être faite par les mères et les sœurs. Lorsqu'un fils, un frère, a toujours rencontré sous le toit paternel les bons exemples, plutôt encore que les bons avis , il ne pourra se permettre d'y apporter des façons brutales, un langage grossier, des exigences égoïstes. La mission d'une sœur comporte plus de tendresse encore que celle d'une mère : celle-ci est souvent forcée d'imposer silence à son cœur pour blâmer et réprimander son fils, tandis qu'une sœur peut toujours excuser son frère

et plaider sa cause. Mais, comme il vaut mieux diminuer les défauts que de les excuser^ une sœur devra agir en toute circonstance de façon à développer les bons sentiments de son frère, et à le préparer pour la vie qui s'ouvre devant lui ; elle le rendra aussi poli que possible. Que l'on ne se récrie pas contre la frivolité de ce moyen : l'incivilité 'ne se produit pas isolément; elle n'est pas seulement l'ignorance de certaines habitudes puériles ni le dédain des règles du savoir-vivre; elle implique incontestablement des défauts très-considérables.

Un être incivil se met à l'aise sans être arrêté par la crainte de gêner ses semblables : donc il est inique; il songe à satisfaire ses goûts sans tenir compte des goûts d'autrui : donc il est égoïste; par ses paroles ou ses actions, il blessera , humiliera ou peinera sans éprouver un sentiment de commisération pour ses victimes : donc il est méchant; il inclinera sans honte, sans ménagement, vers ceux qui lui sembleront devoir donner quelque satisfaction à sa vanité ; donc il a des instincts de bassesse. En combattant Fincivilité, on ne déclare pas^la guerre à de petites igno-

rances qui n'ont aucune importance ; on combat en réalité l'iniquité, Pégoïsme, la méchanceté et la bassesse : la tâche est assez belle pour tenter les femmes.

Du jour où chaque femme accomplira cette tâche dans le cercle de sa famille, de ce jour dateront incontestablement des progrès sérieux, non-seulement pour l'agrément, mais pour la moralité de la société. Or, pour que ces progrès s'accomplissent, il ne faut appeler à son aide qu'un seul auxiliaire : l'exemple. Être en toute occasion disposée à s'oublier soimême , sacrifier avec tendresse ses goûts lorsqu'ils se trouvent en opposition avec ceux d'autrui, songer aux autres, non pour s'en servir, mais pour les servir; écarter de leur route les ennuis, alléger les soucis, consoler les peines, tel est le meilleur moyen pour améliorer ceux qui vivent autour de nous.

L'autorité, fût-ce l'autorité maternelle, échouerait dans cette tâche si elle ne s'appuyait sur l'exemple. Si une sœur prétendait agir parles reproches et l'ironie, elle endurcirait le cœur de son frère, et, par conséquent, elle fortifierait les défauts au lieu de les affaiblir. On se

tromperait si Ton croyait que Fabnégation est pesante et onéreuse ; elle est si naturelle à la femme y qu^un peu d'habitude aidant^ elle ne coûte plus aucun effort ; Ton y trouve des joies absolument inconnues aux pauvres égoïstes^ et payant au centuple les petits sacrifices que Ton accomplit. Enfin^ en s'occupant d'autrui^ on échappe au fléau qui s^appelle Fennui, juste mais terrible châtiment des femmes égoïstes et désœuvrées, qui ne peuvent, quoi qu'elles fassent, employer toute leur activité, en rappliquant uniquement à leurs propres satisfactions.

LE GOUVERNEMENT d'uN SALON. — LES DÉFAUTS TRANSFORMÉS EN QUALITÉS. — DISTRIRUTION DES SALONS. LES COMPLIMENTS.

Plus heureuse qu'un grand nombre des souverains de notre époque^ une femme dans son salon peut et même doit régner et gouverner à la fois; c'est à elle qu'il appartient de communiquer à une réunion ce charme intime^ indéfinissable, qui forme une sorte d'atmosphère douce et bienveillante , dans laquelle le cœur et l'esprit peuvent s'épanouir à Taise et développer toutes leurs facultés. Lorsque je prononce le mot «a/on, je parle au figuré, car l'heureuse influence de la maîtresse de maison s'exerce aussi bien dans le cercle des veillées de famille que dans les réunions nombreuses.

Dans le cercle qu'elle préside, la femme doit remplir le rôle d'une fée bienfaisante qui connaît les goûts de chacun de ses hôtes , qui

adoucit les aspérités des caractères anguleux , évite les chocs blessants ^ ranime le courage des personnes timides , met une sourdine aux grands airs des gens importants^ et modifie les effets produits par ces naïfs égoïstes qui, semblables à une machine pneumatique, semblent absorber tout l'air respirable, et prétendent accaparer à leur profit l'attention, les soins, l'admiration d'une réunion tout entière.

Pour faire preuve de cette souveraineté , il faut d'abord être digne de l'exercer. Elle n'exige ni des talents extraordinaires , ni une intelligence transcendante : ces dons exceptionnels et brillants seraient plutôt un obstacle qu'un secours dans l'accomplissement d'une mission toute féminine, car ils existent rarement sans entraîner à leur suite un cortège de prétentions et d'aspirations vaniteuses, essentiellement opposées au rôle d'une bonne maîtresse de maison. Du moment où un sentiment personnel s'empare d'elle, les qualités qui lui sont indispensables sont immédiatement étouffées; la vanité prend la place du dévouement ^ la prétention se substitue à la bienveillance , et il ne reste plus de la femme qu'une actrice

de salon , affamée de louanges , cherchant à briller aux dépens de tout le monde , rejetant dans l'ombre, effaçant avec empressement toutes les individualités qui pourraient distraire l'attention qu'elle prétend monopoliser. Une maîtresse de maison doit posséder le don de l'observation, inné du reste chez la plupart des femmes; elle doit développer en elle les facultés élevées et délicates, qui imposent l'oubli de soi-même, et se consacrera ses hôtes, à tous ses hôtes, en évitant toute manifestation qui dénoterait une préférence, humiliante pour ceux qui n'en seraient pas l'objet.

Je ne puis méconnaître la nature humaine au point de lui demander gratuitement l'exercice de ces quasi- vertus ; mais je sais que chacun de nos défauts est doublé d'une qualité, et qu'en un grand nombre de circonstances, il s'agit seulement de retourner le défaut afin de porter sa doublure en dehors. Ainsi la susceptibilité, ce défaut si gênant pour autrui, qui peut, en certains cas, semer des tracasseries insupportables sous les pas de ceux qui vivent à sa portée, et qui a tôt ou tard pour résultat de créer l'isolement autour de l'être qui en est

atteint, la susceptibilité est presque toujours Tindice d'une àme affectueuse; il faut faire de l'accessoire le principal , et retourner le défaut pour le dérober aux autres, et leur épargner les reproches injustes et les exigences fatigantes. Si Ton pouvait, par Je seul effort de sa volonté y déraciner sans retour les défauts dont on est atteint, il faudrait y regarder à deux fois avant d'exécuter l'opération , car on courrait le risque de détruire en même temps le principe d'un certain nombre de qualités. Le monde moral est, en bien des points, identique au monde physique, et soumis aux mêmes lois d'amélioration et de modification. Dieu a permis l'imperfection parce qu'elle est perfectible; ne supprimons donc pas l'arme qui tue , car en certaines circonstances cette arme peut sauver, et si le poison donne la mort, la science moderne sait l'employer à prolonger la vie.

Démontrons à la colère qu'elle est à la fois inutile, puérile et ridicule, mais n'essayons pas de détruire la source dont elle émane, car nous courrions le risque de tarir certaines facultés énergiques et dévouées qui peuvent trouver leur application ; détournons son cours.

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tuais ne le supprimons pas. Je pourrais prolonger cette nomenclature et accumuler les preuves de la proposition que j'ai avancée, mais j'ai hâte de revenir à mon sujet.

Je ne viens pas conseiller à toutes mes lectrices la voie du renoncement absolu, ni exiger de leurs efforts une perfection si difficile à atteindre, que la lassitude s'emparerait de leur àme même avant d'avoir tenté quelques essais pour se rapprocher du but; je prétends leur dire, et même leur prouver, que Ton peut toujours forcer le mal à produire le bien, et métamorphoser un défaut en qualité. Ainsi, parmi les femmes qui en ce moment lisent ces lignes,

il s'en trouve je ae pense pas être accusée

d'exagération , en supposant qu'il s'en trouve une atteinte de vanité. C'est un triste défaut, blessant pour les autres, amer pour soi-même, qui se subdivise en une foule d'imperfections, lesquelles aboutissent parfois jusqu'à un vice jusqu'à l'envie; ce défaut est particulièrement inconciliable avec lesdevoirs imposés à une maîtresse de maison. Hais, si elle ne peut s'en corriger, elle peut tout au moins en changer la direction, et par conséquent les ré-

sultats; elle peut substituer une vanité respectable à une foule de vanités frivoles et parfois réprébensibles. En ennoblissant son but et ses effets, la vanité, à l'instar des vilains du temps passé, ennoblit son nom et change d'étiquette : elle devient Tamour- propre, source et mobile d'efforts honorables et d'actions louables, origine moins élevée sans doute que la pure vertu,

mais pour cela même^ hélas ! plus fréquente

et plus active. Ainsi modifiée, la vanité se proposera pour but, non la satisfaction creuse, illusoire et niaise d'éblouir et d'écraser ses semblables par ses dorures, ses cachemires, ses dentelles et ses richesses, mais de complaire à ses hôtes, de leur donner, dans la mesure des ressources dont on dispose, le confortable matériel, l'agrément que communique à une réunion la présidence d'une maltresse de maison dépourvue de prétentions, affable sans obséquiosité, bienveillante avec mesure, c'est-àdire sans soumettre ses hôtes aux persécutions d'une hospitalité trop minutieuse et trop empressée. Elle n'oubliera rien, ni personne; elle aura la vanité... non, je veux dire l'amourpropre , de désirer que chacun se trouve heu-

reux dans son petit empire; elle connaîtra ou bien elle devinera tous les goûts de ceux qui la visitent , elle s'occupera d'eux avec une sollicitude constante, infatigable, se produisant sans fracas, mais aussi sans intermittence. Son devoir le plus élémentaire lui interdit la manifestation de toute préférence; elle doit avoir, elle a sans doute parmi ses hôtes des amis qu'elle chérit davantage, des personnes pour lesquelles elle éprouve une sympathie plus vive, basée sur certaines affinités d'idées ou de sentiments ; mais tous ceux qui composent la réunion qu'elle préside doivent être égaux devant son empressement et sa bienveillance.

L'amour-propre doit avoir ce principe toujours présenta la mémoire, pour empêcher la vanité de l'en écarter et de renfermer dans ses préférences mêmes des aveux humiliants. En effet, certaines maîtresses de maison semblent n'avoir aucun souci de leur dignité; lorsqu'elles ont pu attirer dans leur volière un oiseau dont le plumage est plus riche et plus rare que celui de leurs hôtes habituels, elles délaissent complètement ceux-ci, elles se consacrent uniquement à ce bipède plus élégant ; elles dévoilent

ainsi avec imprudence les sentiments vulgaires qui les animent et les incitent à se prosterner devant tout ce qui brille ^ même d'un éclat factice et emprunté. Combien je désirerais prémunir les jeunes filles qui parcourent ces lignes contre ce défaut, hélas! si répandu à notre époque ! A l'âge des sentiments généreux, on voit aujourd'hui les jeunes âmes être en proie aux inclinations les moins élevées ; elles ont transposé les notions du bien et du mal, elles n'existent que par et pour les jouissances de vanité ; leur enthousiasme est acquis au portefeuille bien rempli, même lorsqu'il a été mal rempli , même lorsqu'il est sottement porté.

Qu'importent à leurs yeux le respect dû à la vieillesse , les droits acquis aux anciennes et amicales relations? Ce qui importe, c'est de se rapprocher de l'argent, de frayer avec ceux qui en possèdent beaucoup, de s'asseoir à leur table, de figurer dans leurs réunions, de monter, s'il est possible, dans leurs carrosses.

Les personnes qui ont su se préserver de ce honteux travers m'accuseront peut-être de charger ce tableau. J'en ai plutôt atténué les couleurs. La vanité aujourd'hui n'attend pas

le nombre des années; Favidité qu'inspirent au plus grand nombre les jouissances matérielles se produit et se prononce de mille façons diverses : on est si affamé d^éclat et de parure que l'on ne sait plus parler d'autre chose, et que Ton professe une idolâtrie extravagante pour tous ceux qui sont en possession de ces avantages, qui n'ajoutent cependant pas un atome à leur mérite personnel y à leur valeur intellectuelle et morale. Ces mêmes jeunes filles y si méprisantes pour les parents ou les amis pauvres , si empressées près de tout ce qui jette quelque éclat, ont cependant été élevées religieusement et chrétiennement : d'où vient qu'elles séparent la lettre de l'esprit, que, tout en adorant le Dieu qui fut pauvre, qui prêcha l'amour des petits et des humbles, elles adorent en même temps tout ce qu'il p.

condamné , flétri et repoussé ?

Il est donc bien démontré que tout excès d« civilité , lorsqu'il n'est pas étendu à tous les assistants sans exception, devient un excès d'incivilité. Quand une réunion est fort nombreuse, ellesefractionnepar groupes; si au contraire elle se compose d'un petit nombre da

personnes , la conversation doit être générale, et c^est à la maltresse de la maison qu'il appartient de découvrir le terrain sur lequel toutes les intelligences présentes pourront se réunir. Il peut arriver que parmi les assistants il y ait une personne assez mal élevée pour prétendre accaparer l'attention de la maîtresse de la maison et la confisquer dans une conversation à laquelle les assistants resteraient étrangers; ce procédé ne doit jamais être encouragé, ni même toléré, car il est incivil au premier chef. Il faut être absolument dépourvu de tact et de savoir-vivre pour prétendre isoler, expulser de la causerie une partie des personnes présentes , et leur imposer un thème particulier sur lequel on développe des variations qui sont loin d'être divertissantes, et qui deviennent même déplaisantes lorsqu'on est exclu du concert.

La distribution du lieu de réunion exerce une action toute-puissante sur l'agrément des réunions. Il est infiniment plus avantageux d'avoir un seul salon que d'en consacrer deux ou trois aux réceptions; dans le dernier cas, en effet, l'assemblée se scinde immédiatement

en deux parties bien distinctes : les femmes sont abandonnées à elles-mêmes^ les hommes se réfugient dans le salon voisin ^ en laissant la plus belle partie du genre humain livrée au plaisir indicible de supputer mutuellement le prix des toilettes et de traiter ce sujet dans ses plus infimes détails. Je signalerai peut-être un jour quelques-unes des causes de cette séparation si évidente et si absolue, et je puis même dès aujourd'hui indiquer sommairement Tune de ces causes : elle est due à l'extrême frivolité d'un grand nombre de femmes; les unes ne parlent et ne savent parler que de leurs robes et de leurs emplettes, les autres se renferment dans le cercle de leurs occupations de ménage et discourent à perte de vue sur les provisions d'hiver et les conserves de fruits. Unefemme doit savoir s'habiller; elle doit s'occuper de conduire aussi bien que possible le gouvernement de sa maison : mais elle doit aussi pouvoir traiter d'autres sujets de conversation , sans jamais se laisser choir dans Tablme ridicule de la pédanterie.

Dans l'état actuel des choses, une maltresse de maison, eùt-elle le bonheur d'être entou-

rée de femmes à la fois sensées et spirituelles , simples et instruites , ne peut espérer avoir un cercle agréable si elle a deux ou trois salons. L'habitude de fuir les femmes est prise et ne se perdra pas aisément; sous peine de présider une réunion glaciale , il faut la renfermer dans un seul salon.

Chacun des invités, sans distinction dérangé de fortune^ de considérabilité , doit être l'objet de soins particuliers. S'il est permis de contrevenir à cette loi générale et absolue y ce doit être d'abord en faveur des personnes les plus âgées de la réunion , puis vis-à-vis des personnes les plus étrangères^ qui pourraient se trouver esseulées; la maltresse de la maison s'en occupera plus spécialement, jusqu'à ce qu'elles soient acclimatées y et s'appliquera surtout à les mettre en rapport direct avec les anciens habitués.

Quelle que soit la nécessité de manifester en toute circonstance une bienveillance constante et une politesse empressée, je ne saurais m'empêcher d'engager les femmes à être moins prodigues de protestations et de compliments que le sont en général les Parisien-

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nés; elles abusent des superlatifs en toute circonstance, et; à force d^user fréquemment des motS; elles diminuent leur poids et^ par conséquent , la valeur des sentiments quUls représentent. A quoi bon mettre en circulation une fausse monnaie qui ne fait illusion à personne? On prend ainsi l'habitude d'une fausseté intoh centCf selon le monde , comme si la fausseté pouvait jamais être innocente. Une bienveillance naturelle y jointe à un instinct de loyauté et à un jugement sain^ donnera la mesure des formules polies que Ton emploiera pour s'excuser y et préservera des mensonges trop évidents. Je ne puis nier que certaines visites^ certaines maisons, ne soient plus agréables les unes que les autres; mais avec un peu de bienveillance, on gardera pour soi ces appréciations, et Ton ne s'exposera pas à déclarer tout haut que madame ^^** est fort ennuyeuse et sa maison fort désagréable; survient madame ***; on se précipite au-devant d'elle, on l'accable des témoignages d'empressement les plus exagérés; on est au dé* sèspoir de n'avoir pu se rendre à son invitation ; ses soirées sont si charmantes ! son

cercle est composé de personnes si agréables î Ces exagérations ne sont pas commandées par la civilité et n'en font aucunement partie; c'est le masque de la véritable politesse , masque grimaçant, qui fait tort au visage. On peut exprimer quelques regrets avec sobriété, lors même que ces regrets ne seraient pas absolument sincères mais je préférerais que Ton

ne fût pas forcé de formuler même un, mensonge innocent ; je voudrais que toutes les femmes connussent le grand art de s'ennuyer sans laisser voir leur ennui : cet art fait partie de leur devoir social. Je voudrais davantage^ car je désirerais que les femmes ne s'ennuyassent jamais et nulle part : il leur suffira, pour atteindre ce but digne de leurs efforts, de déposer les prétentions mesquines, d'accepter et d'apprécier les compensations qui accompagnent toujours tout inconvénient, quelle que soit sa nature, de juger toutes choses avec bienveillance, d'apprendre enfin ^qu'en toutes circonstances le sentiment du devoir accompli, grand ou petit, peu importe, suffit à satisfaire le cœur et même Tesprit.

LES LETTRES DE FAIRE PART. — LES VISITES DE CONDOLÉANCE. — VISITES DE FÉLICITATION.

— LES JEUNES FILLES REMPLISSANT LES FONC- TIONS DE MAItRESSE de MAISON .

La douleur et le plaisir se coudoient sans cesse ici-bas, et, de même que dans les églises parisiennes les cortèges de mariages ou de baptêmes se présentent simultanément avec les convois, j'ai dû rapprocher, dans le sommaire de ce chapitre, les visites de condoléances des visites de félicitations.

Les lettres de faire part , quel qu'en soit le sujet , se divisent en deux classes : les unes , en annonçant l'événement survenu dans une famille, contiennent en même temps une invitation pour assister à la cérémonie religieuse; les autres se bornent à énoncer purement et simplement cet événement.

Les pr<Qmières sont adressées aux personnes

que Ton connaît plus particulièrement. Je dois ajouter que depuis quelques années l'usage a singulièrement étendu renvoi de ces invitations ^ et les simples lettres de faire part ne sont plus guère adressées qu'aux personnes habitant une localité autre que celle dans laquelle la cérémonie a lieu. La vanité se mêle à toute chose^ et chacun est bien aise de rassembler un concours nombreux d'assistants dans les circonstances importantes de Texistence; on n'est pas insensible à cette satisfaction^ même lorsqu'il s'agit des plus tristes cérémonies^ et Ton convie aux messes d'enterrement, comme à celles de mariage y le plus de monde possible. Le savoirvivre bien entendu impose cependant certaines nuances qu'il est important d'observer.

Une invitation de ce genre impose l'obligation d'assister à la cérémonie : on ne peut s'en <[ispenser, à moins d'être retenu par un obstacle capital. Ce devoir étant connu et pratiqué par tous les gens bien élevés ^ on comprend qu'il est certains cas dans lesquels on doit «viter de le leur imposer. Si une distance hiérarchique très-considérable sépare un inférieur •d'un supérieur, le premier n'enverra pas au

second , délibérément, une lettre d'invitation ; il ira lui annoncer verbalement Tévénement qui se prépare^ et lui demandera s'il lui serait possible d'assister à la cérémonie ; en cas de réponse affirmative , il adressera une lettre d'invitation. En cas de réponse négative , il se bornera à envoyer une lettre de faire part. On comprend qu'il ne saurait être question ici que d'une messe de mariage; non-seulement on n'est point obligé à ces préliminaires lorsqu'il s'agit d'un convoi^ mais il serait d'une inconvenance suprême de songer^ en semblables circonstances à ces puériles satisfactions de vanité et d'aller solliciter la présence d'un grand personnage quelconque. D'ailleurs , le caractère et les habitudes des supérieurs modifient sans cesse ces nuances. Sont-ils hautains^ infatués de leur position^ secs et froids dans leurs rapports avec leurs inférieurs^ dans ce cas il faut bien se garder de leur adresser ^ sans préambule, une invitation à laquelle ils jugeront ^ qu'il est au-dessous d'eux de se rendre. Ont- ils au contraire assez d'esprit pour être dépourvus de vanité, assez de cœur et d'intelligence pour n'être pas enivrés par leur situation...

relative, on peut alors porter soi-même la lettre d'invitation. Dans ce cas y la visite que Ton fait pour cet objet n'est pas seulement une marque de déférence pour la position, elle est surtout une preuve d'estime toute particulière pour le caractère de la personne à*laquelle on rend cet hommage. Tant pis pour ceux qui préfèrent les marques de déférence aux marques d'estime : les premières s'adressent à la fonction seulement; les deuxièmes à la personne, etilfautêtreaffligéde raveuglementqûi accompagne inévitablement la vanité , pour accorder plus d'importance aux premières qu'aux secondes, d'autant plus que celles-là marchent toujours isolées, tandis que l'estime ne se sépare pas de la déférence, lorsqu'elle est imposée par l'attrait irrésistible qui émane de l'alliance d'une grande position avec une extrême modestie et une bienveillance naiurcHe, par conséquent toujours à l'abri des intermittences.

Notons en passant un détail dont la connaissance pourra être utile à quelques-unes de nos' lectrices, ou du moins à celles de nos lectrices qui ne sont pas Françaises. Les lettres de faire part invitant à une messe de mariage sont en-

voyées doubles- f l'une au nom des parents du marié , l'autre au nom des parents de la mariée. Le degré d'intimité qui lie la personne invitée à Tune ou à Tautre des deux familles marque la place que Ton doit occuper dans l'église.

Si l'on se considère comme étant prié par la famille du marié, c'est-à-dire si Ton connaît celle-ci mieux que l'autre famille, on se placera à droite ; dans le cas opposé , on s'assoira à gauche. Je ne discute pas, je n'explique pas cet usage; peut être est-il un symbole marquant d'avance l'infériorité assignée à la femme par les lois et les mœurs.

Lorsqu'il s'agit d'un convoi, on invitera à la cérémonie seulement les personnes avec lesquelles on est en relations, sinon intimes, du moins suivies. D'une part , la vanité doit être bannie dans ces cruelles circonstances; d'une autre, on ne doit pas infliger à des étrangers le souvenir ou l'appréhension qui peuvent naître d'une cérémonie aussi triste. Les assistants accompagnent le convoi jusqu'au cimetière; les femmes ne s'y rendent jamais , du moins à Paris; elles ne peuvent en effet y porter le spectacle d'une vive douleur; elles doivent

éviter de donner des preuves d'insensibilité. Quels que soient leurs sentiments, la retraite est plus convenable en ces circonstances.

Le lendemain d'un convoi , toutes les personnes qui ont reçu des invitations ou de sim« pies lettres de faire part doivent porter ou faire porter leurs cartes de visite à tous les membres de la' famille en deuil. Il est bien entendu que les femmes n'en envoient qu'aux femmes; les hommes, au contraire, envoient ou, mieux encore, portent leurs cartes à toutes les personnes de cette famille. 11 y a cependant, même en celte circonstance, une nuance à observer : les lettres de faire part énoncent tous les membres d'une famille, môme ceux avec lesquels o» n'a jamais eu aucun rapport; ces derniers sont naturellement exceptés de la formalité indiquée plus haut, c'est-à-dire que l'envoi des caries est obligatoire seulement vis-à-vis des personnes quel'on connaît, oumèmequeTonarencontrées fréquemment. Cette formalité n'engage à aucuneréciprocité. Les personnes en deuilsontdispensées d'envoyer leur carte de visite; ce privilège est basé sur l'affliction qu'elles éprouvent^ ou que du moins elles sont censées éprouver»

Le degré d'intimité règle la date des visites de condoléance. On ira voir une amie le jour même où elle aura été frappée parla perle d'un, membre de sa famille; si la disposition de son esprit lui fait désirer d'échapper à la solitude y recherchée au contraire par certaines douleurs, on viendra lui tenir compagnie aussi souvent qu'elle le désirera. Hais une visite de condoléance proprement dite ne peut être faite avant vingt jours par une personne indifférente; cette visite n'est point évitée par Tenvoi de la carte de visite, laquelle représente le premier témoignage d'intérêt donné à un moment où les convenances s'opposent à ce que l'on vienne imposer une présence importune sans nul doute , car la douleur forcée de se réprimer augmente d'intensité.

Dans les visites de condoléance il faut éviter un double écueil : on mentionne en quelques mots la part que l'on prend à la perte qui vient d'être faite, mais on se garde à la fois d'insister trop longuement sur cet événement pénible, comme aussi de le passer sous silence^ afin d'épargner à la personne que l'on visite, soit une insistance cruelle et renouvelant toute

sa douleur, soit une conversation qui^ par sa légèreté et sa banalité, contrasterait d'une façon inconvenante avec ses propressentiments. Sur ce point, comme sur tous ceux qui se rattachent au savoir-vivre , il faut suppléer par soi-même aux indications, nécessairement un peu vagues, des règles qui le composent; il faut apprendre à se détacher de soi-même, à oublier ses propres préoccupations, joyeuses ou pénibles, pour se conformer aux sentiments de la personne que Ton visite. Dans ce cas, pourtant, les convenances imposent une conversation sérieuse, quels que soient les sentiments de la personne à laquelle on fait une visite de condoléance. Fùt-elle absolument insensible à la perte qu'elle vient de faire, se trouvât-elle délivrée de l'un de ces fléaux qui parfois affligent les familles , on doit toujours agir vis-à-vis d'elle comme si Ton supposait qu'elle dût être affligée. La mort est assez grave par elle-même pour inspirer des sentiments sérieux et des paroles sérieuses, sans que Ton soit obligé de recourir à l'hypocrisie. Lorsque six semaines se sont écoulées après la cérémonie du convoi, les personnes en deuil

peuvent rendre les visites qu'on leur a faij^s : ce délai est obligatoire, seulement lorsqu'il s'agit de relations un peu cérémonieuses. La famille , les intimes , tous ceux enfin avec lesquels on n'est point forcé de réprimer la manifestation des sentiments que Ton éprouve, peuvent être visités dès que l'on a le désir de les voir. Il n'en est pas de même pour le monde proprement dit, c'est-à-dire pour les indifférents qui n'accordent que l'apparence de l'intérêt, et qui n'aiment point la compagnie des gens affligés. C'est la politesse bien entendue qui commande le délai de six semaines; c'est afin d'épargner à autrui toute contrainte, afin d'éviter de projeter l'ombre de nos chagrins sur l'insouciance ou les plaisirs de nos semblables, que le savoir-vivre nous impose une retraite de quarante jours; cette retraite peut même seprolongersans que l'on encoure aucun reproche.

Les visites de félicitation ne sont soumises à aucune date fixe; à Paris , on ne fait ces visites qu'à ses amis intimes, surtout s'il s agit d'un événement purement privé. Lorsqu'une personne avec laquelle on a des rapports suivis ,

mais peu familiers, est nommée à un poste important^ on dépose à sa porte une carte de visite. La carte de visite^ dont on a tant médit, rend cependant des services incontestables :

elle marque Tempressement en épargnant la fatigue de part et d'autre ; elle représente la nuance vague qui flotte entre l'intérêt réel et l'indifférence absolue, par trop dépourvue d'aménité; elle est un symbole de politesse, sans être une marque d'hypocrisie; eUe dit en trois mots ce qui ne pourrait être énoncé qu'en un long discours ; elle représente un compromis entre Tamitié vraie^ nécessairement limitée à un cercle assez restreint, et cette sorte de solidarité qui unit entre eux tous les membres de lasociété. Son usage se répand chaque jour davantage ; on envoie aujourd'hui des cartes de visite non-seulement dansla ville qu'on habite, mais encore dans des localités éloignées, et cela dans toutes les circonstances qui nous obligent à adresser une carte aux personnes que nous connaissons , c'est-à-dire pour le premier jour de l'an, et pour accuser réception de lettres de faire part, également envoyées même dans une localité autre que celle que l'on habitée

NON PUÉRILE, MAIS HONNÊTE. 20'î

11 est certains cas^ assez rares sans doute^ mais assez délicats pour arrêter un moment notre attention ijeveux parler des circonstances qui obligent parfois une jeune fille ^ remplir les fonctions d'une maltresse de maison . Comme ce cas se présente toujours à un moment où les conseils maternels font malheureusement défaut y il ne sera pas inutile dUndiquer ici la ligne de conduite qui devra être suivie par les jeunes filles investies d'une autorité dont elles ignorent à la fois l'étendue et les attributions.

Une jeune fille appelée à faire les honneurs de la maison paternelle doit tous ses soins à tous ses hôtes en qualité de maltresse de maison; mais , en qualité de jeune fille, elle devra s'occuper plus spécialement des femmes de tout âge et des vieillards , en laissant à son père y à ses parents, la t&che de vaquer aux obligations qu'impose la réception des autres hôtes; en un mot , la politesse de la jeune fille devra avoir surtout un caractère filial ; elle cédera en toute circonstance sa place , même aux femmes trèsjeunes ; elle attendra que les femmes de tout âge lur tendent la main avant d'avancer la

sienne ; elle n^échangera la poignée de main, autrefois romantique y aujourd'hui classique, qu'avec les vieux amis de son père, et par vieux j'entends non-seulement anciens^ mais encore âgés; elle n'aura pas d'ailleurs la peine de repousser cette preuve de familiarité, si les jeunes gens reçus chez son père sont bien élevés^ car ils se gardent bien, dans ce cas, de lui tendre la main comme à un camarade. Si cependant cela arrivait, la jeune fille, au lieu de mettre la main dans celle de ce visiteur trop familier, se bornerait à lui faire une révérence. L'urbanité ne peut commander d'encourager les habitudes peu respectueuses, et l'on ne saurait se montrer trop rigoureuse, lorsqu'il s'agit de réprimer ces familiarités inutiles et déplacées. Je ne désire pas cependant qu'une jeune fille se montre farouche , pédante ou compassée, et revête les caractères extérieurs d'une majesté qui deviendrait aisément ridicule. Je lui conseille d'être aussi réservée que possible, mais je souhaite que sa réserve soit naturelle, par conséquent simple et enjouée. Elle ne doit pas se montrer armée de pied en cap et toujours prête à repousser une familiarité de mauvais

goût. Son armure doit être invisible, et- son attitude , présentant un heureux mélange de dignité et de politesse, suffira pour lui épargner l'obligation de rappeler un de ses hôtes aux lois du savoir-vivre.

La jeune fille/ remplissant le rôle de maitresse de maison, occupera habituellement un siège isolé, chaise ou j)ow/y, et n'adoptera pas le canapé, qui doit être cédé aux femmes de tout âge , ou bien aux vieillards si l'assemblée estentièrement masculine. Elle n'entreprendra pas de diriger la conversation , et se bornera à y prendre modestement part, dans la mesure de ses facultés et de ses connaissances. Son père lui nommera ceux de ses hôtes qu'elle n'a pas encore vus, et du reste, cette formalité n'eût-elle pas été remplie, la jeune fille n'a pas à s'en occuper, car il serait du plus mauvais goût de joindre le nom d'un individu au mot de monsieur, par lequel on désigne tous ceux auxquels on parle. Il n'est pas admissible un seul moment qu'une jeune fille, j'entends même celle qui remplit les fonctions d'une maîtresse de maison , reçoive une visite masculine en l'absence de son père. Elle n'a pas

par conséquent à se préoccuper des noms et qualités des hommes reçus par son père. Nul homme bien élevé ne viendra s^asseoir près d'une jeune fille sur le canapé , qu^elle peut occuper dans le cas où il ne se trouve aucune femme dans la réunion. Si cependant cela arrivait ^ la jeune fille pourrait , sans affectation aucune^ et sous prétexte de donner un ordre^ quitter sa place et le salon momentanément , puis venir prendre un autre siège. Deux personnes assises Tune près de Tautre, sur le même canapé^ semblent s^soler un peu dans une conversation particulière. Cette familiarité ne pourrait être tolérée que dans le cas où elle émanerait d^un vieillard. Il faut donc que la jeune fille , tout eu restant parfaitement polie^ sache avec mesure et discernement maintenir en toute circonstance la réserve à laquelle elle a droit y et en faire souvenir ceux qui Toublieraient.

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