LA SOURCE
Que l'oiiibre rêve ou rie,
L'eau goutte au creux du rocher;
L'heure change et la saison varie;
La hètraie dort ou frissonne;
L'eau calme est claire et bonne :
Le rire du printemps rose sur elle s'est penché,
La soif de l'été, rouge, d elle s'est étanchée,
Mais l'automne pâle, au crépuscule, a trébuché,
Y laissant tomber sa couronne.
Sur son miroir, où tu regardes qui tu es.
L'haleine, déjà, du jeune hiver, pose en buée;
Tout s'est atténué
D'une poussière de songe;
Tu ne voudrais remuer
Les feuilles tassées en nuées
CHANSONS K l'oMBRK 59
Tout au fond du bassin obstrur
Où ton ombre sur bMir ombre s'allonge;
Elles l'ont fait profond et muet;
Le mystère des bois s'y prolonge :
Car la cbanson y gît tuée
Des feuillées d'Avril, nouées
En guiilandes flétries de mensonges;
Ton i-egard qui, pensif, s^ plonge
A pleure'' et ri de ses songes
Kt s'y est babitué...
(\n LA CI.ARTK DI VI»
CHANSON A i;ori:r
Ici la sente hésite, Tant de feuilles sont tombées; Nous avons couru si vite Par l'herbe détrempée, Que te voici tout essoufflée Et si rose, qu'on en oublie Ton beau bouquet effeuillé Et ta chevelure en folie !
Irons-nous plus avant, rieuse
Pantelante légère à mon bras ?
Il n'est plus de feuilles qu'aux yeuses;
On se perd, même à deux, sous bois,
Malgré tes lèvres joyeuses
Et la chanson de ta voix.
r.ii.vNSOMS A l'ombuk 61
Voici l'ombre, aussi, qui s'allonge Et des brumes entre les saules, Et la nuit qui vient et ses songes ; Appuie tes deux mains sur mon bras Et la tête à mon épaule, Retournons à petits pas Avec ces longues paroles Qu'on se dit tout bas comme à soi...
i\'2 i.A (.lAi-, ri' r>F vir
i;ktf: dk la saint-maktln
Si nous étions vieux et vieille, Assis sur la terrasse, ici, Parmi la rumeur des abeilles, Souriant de nos jeunes soucis, Que dirions-nous de plus Qu'hier ou sa veille ou demain?
La plaine serait calme et douce Et les feuilles rares et rousses Et ta main serait dans ma main.
Je lève les yeux vers la vie
— Mets ton front contre ma joue
Le fleuve passe et dévie;
Le soleil rose s'y joue;
L'heure passe et je m'y fie
•i^ Mets ton bras léger à mon cou
CHAXSONS A l'oMHRE fi3
Je vois, où le blé verdoie
Aux laI)ours, pour la moisson lointaine
— Comme un petit sourire de joie Allège d'espoir toute peine —
Je vois, où le blé tendrelet Fait naïve la plaine féconde
— Gomme un rire d'enfant sur le monde — Au frêle lacis des peupliers
Où des Icuilles s'attardent et tombent, Je vois, qui cbevauche au pas sourd Du cbeval dans le feutre des feuilles, Xolre grand saint Martin de Tours
— ï.a rose en ta main s'effeuille —
Sa cuirasse, luisante ou terne,
S'écaille comme l'écorce au bouleau;
Son rrgard est doux et ferme.
Sa joue, pâle comme son manteau :
11 cbevauche, car la route est sans terme
Vers la pitié et l'espoir;
Car 1 automne est toujours le même,
El nnjine toujours le soir;
64 t K CLARTE: DE VIF
S'il s'est baissé vers la route, Si son cheval fait un écart, C'est un insecte, sans doute, Ou il épargne et lui laisse sa part ;
Je sais sa face et ses yeux Qui regardent vers demain.
Sa lèvre qui tremble, un peu.
Et la pitié de ses mains ; Et je sais qu'il va vers Dieu Et qu'il suit le droit chemin...
On marche, et des jours qui furent Des printemps clairs, des étés, Il n'est qu'un reflet qui perdure — Gomme l'arôme des prés au fenil Bonté douce de la Beauté ; Hors ce, que nous reste-t-il ?
Et qu'importe d'avoir été?
Lève donc tes chers yeux baissés Et regarde la joie de demain :
CHANSONS A I.'UMBRF. 65
J'ai semé le blé pour la moisson lointaine; Et qu'importe ma peine, Qu'importe l'hiver en chemin ?...
L'Été qui partait se retourne encore Et jette en riant à l'Automne nu La moitié de son manteau de gloire — Vois donc : les hiers sont revenus !
Et saint Martin chevauche par la rive de Loire,