‹ La Clarté de vieChapitre 35 sur 43 · LE RIRE DE MELISSA · texte numérisé non relu

LE RIRE DE MELISSA

... Oui, c'est Torfroi,

Ce sont les pourpres constellées,

Les gestes de hauts piliers de iiialacliile

Vers l'or des voûtes

Entre les chapiteaux ailé^;

Ce sont les cris de faux émoi,

Les rires de poursuite,

Le cliquetis des coupes

Chues;

Les corps des courtisanes qui s'épaulent.

Ivres et nues,

Aux portiques de cèdre...

Ta cour ionienne :

La rumeur sans parole

Et tout ce léger crime

l.'i'i I.A CI.AKT^. DE Vie

De vivre — coinmc <>ri cède Au courant lied*- Ses rames enrubannées...

Et les flûteS' désordonnées Mimant la voix des hymnes...

Ne pleure pas, Mélissa,

Mes bras ne sont-ils doux à ta taille souple ?

l.a ramée, n'est-ce pas une lyre ?

Mon songe et sa voisine,

Ta beauté simple.

S'aiment sans honte à se le dire; /

El leurs émois liés par troupes

Croisent, en riant, leurs pas par l'ombre fine..

Là bas, le monde vire,

Dit-on,

Des rêves orgueilleux comme des nefs

S'inclinent,

Par au delà des colonnes d'Hercule,

Avec un peu d'humanité en poupe :

On sourit d'elle...

EN ARCADIE l.Vi

Ici, (|U('lIe trêve !

I/li('iI)(' est si haute entre les lys

Qu'elle te salue de ses épis frêles

— Klle chante,

IMIe —

Des voix se niôlent

lit toutes les feuilles bruissenl;

Le soleil, (.lont tu fuis le baiser trop hrulal

\ t rs lOiiibre humide,

Hciiionle, astucieux, de l'eau rieuse,

-Narguant l'abri des feuilles,

Va grimpe vers ton cou, presque timide;

Kis donc aux bluets que tu cueilles

Et sois joyeuse

Comme les nuées ?

(Test ça !

— J'écoute encore du dehors

Ton rire atténué,

('lair et sonore —

Kmbrasse-moi

Qui, seul, contre la troupe immonde

De ceux qui vivaient de ta joie impériale

Fis lourijoyer le sifflet de nja fronde

El vibrera mon arc la sainte joie

Et couvris de ma lyre comme d'un bouclier

La pudeur de ton geste virginal.

Quand j'ai apparié ma lèvre à tes colliers.

Ces nuits sont loin de toi, et leurs ténèbres;

J'avais voilé en moi jusqu'aux trophées funèbres:

Ma gloire, à moi,

C'est d'embrasser tes deux genoux.

Ma joie.

C'est que le chant de notre lyre, simple et doux,

Au chœur des feuilles se fonde

— Ainsi qu'une onde moindre, au pli du val,

S'unit à d'autres ondes —

Veux-tu le bruit des luttes matinales ?

L'émoi des hêtres,

Le clairon des cigales,

Le cliquetis des nids ?

Le geste victorieux du soleil maître.

Les rouges rayons hauts brandis

Et le péan qui monte sur le monde

Comme un encens de prêtres ?...

l N AlUADin 1"»7

Mélissa, que pensais-tu du moi ?

— Impériale et nue —

Lorsque, sans duvet à ma lù\ if «''mue.

J'élevai sur l'orgie inatteiitivr

Ma voix bègue et sans art

Avec sa parole hâtive

Où la syllabe s'embarrasse,

Arrive tard

Après le rire qui, léger, la dépasse,

Se retourne et l'accable ?

Je m'étais dressé au bas bout de la table

Appuyé, fébrile, au pilier proche;

Un buveur, glabre, vautré à ta gauche,

Dans une malédiction sonore,

Lança sa coupe demi-pleine encore

De vin lourd et de bave ;

Elle m'atteignit au front, tranchante comme un glaive,

Mêlant sur le laurier ironique et divin,

Dont m'avait affublé telle de tes esclaves,

Le sang au vin.

Sa bassesse à mon rêve.

InS LA r.i.kmi: ne vif.

Tu vis le gesli- a peine :

Mais dans le bruit luiiiullueux, le l'àl*-

Des courtisanes affalées et pâles,

Comme des voiles molles,

Au tillac des felouques

Entre les outres,pIeines,

Le lourd bronze dorique

Et les flûtes d'Ionie,

Le rire spasmodique,

La joie hennie,

Je fus poète:

Ma voix, soudain plus forte,

Montée entre les flûtes qui la portent

De bon ou de mal gré.

Te fît tourner la tête

Et tu me vis :

Ce fut plus que je n'avais espéré...

Que pensais-tu de moi ?

Cette nuit est loin

Et tu rougis^ encore, Mélissa:.,

On sent les foins

Qu'on fane au pré, là-bas...

KN ARCAUIK 1">'J

irlie nuit rst loin.

Pon cullc orieulal Vvait d'ôlranges prêtres ; l'ii riais pAle

^lèmc sous les fards du sacrifice — Pàl»' «Mitr»' los faces rouges du vice, ^^ntiv leurs regards clignotants et traîtres, jeurs paupières, (jue plisse iC rire d»,' leurs lèvres vermillon )û les mots glissent

^omme dans du sang (^ue ce soleil est bon !

\ esl-ec pas, Mélissa?

fe souviens-tu ! un jour de vent

— Mais il n'y avait nuit ni jour dans ce heau temple )ù le temps même bute, r rainant ses ailes amples, ■ravine et se vautre —

r'en souviens-tu ? dansant au son des Uùtes Quelque imprudent

vre, sans doute, ou poussé par un autre, ">e prit du pied entre les franges

IfiO I.A CLARTÉ DF riE

Du grand rideau de pourpre aux losanges étranges Qui fermait le portique devant toi; M

Grotesque il roula dans le lourd pan soulevé;

Un rayon de soleil déclive "

— Gomme si le jour s'était levé! —

Plongea, comme un grand glaive jusqu'à tes pieds

Et tu te détournas avec un cri,

Eblouie;

Et dans la clameur unanime

(On aurait dit l'horreur sacrée du crime)

Humiliant les flambeaux enfumés,

Plus éclatant aux bords

Des coupes d'argent et du cratère d'or

Que toutes leurs flammes parfumées.

Riant dans les joyaux au col blafard des femmes,

Le grand jour viola leurs ténèbres infâmes î

Moi,

Pendu du poing aux franges de pourpre parée, Dans l'effort de ma jeunesse et de ma joie, Puissant comme l'esclave qui brise enfin Tentrave

I \ Vlt( ADl 1

— Telle une voile le matelot alerte —

J'amenai, arrachée au clou de l'architrave

El jusqu'au sol,

Avec pour complice son poids,

La lourde étoffe aux losanges de soie,

Kl le montrai le ciel et la mer folle et verle !

Toi, toute dressée

Devant la vision,

Les mains levées

A l'appel des saisons.

Tes joues vives du jeune sang

Que hal Ion cœur joyeux à coups pressés.

Le regard fixe vers le jour éblouissant.

Immobile comme qui entend parler l'oracle;

Puis — comme une mère sur un enfant choyé

Fermant tes blancs bras triomphants.

Tout Ion être penché vers l'infini spectacle,

Mue lie, lu voyais!

Ceux-là, celles-là,

Gn^iipés au hasard des tablées,

l'.J I \ «I.AUT^. Df. VIE

Hainciiant vers leur cou

Leur tunique df^failo,

Proh'geaiil de leurs mains leurs regards aveugl/'s,

Baissent la tôte

Autour de nous,

Silencieux,

Prostrés comme dans l'épouvante;

Et les flambeaux, comme eux,

S'inclinent sous la bonne brise qui vente!

Alors, j'ai crié haut,

Ayant saisi ma lyre :

Mélissa? Mélissa!...

De voix fière,

Et tu me vis,

Entre ton rêve et la lumière,

Et tu m'as sacré d'un sourire..

Je sais...

La vieille nuit s'est faite sur eux :

Un autre voile, recloué !

Cacha l'écharpe auguste des étoiles ;

KN ARCADII l«i;{

l.< S flûtes

Telles des bétes de manège sous le l'juel

I i'prirent, stridentes;

l.r vin coula noir et farouche;

II y cul des danses.

Des luttes

Il des chansons ardentes

Sur les bouches;

Il des baisers sans choix,

l)< s rires eruniclés,

I )<'s ciis d'eH'roi,

Des amphores fêlées...

La sénile folie riait à même les coupes

Et maculait les dalles

Où, par troupes,

Des lilles en sandales

Battaient le rythme immonde de la frl.

I> un clapotis de socques :

Mais toi,

riws pi\le encore et cpii halètes

Pi nui l'encens qui te suffoque.

Tu srmblais l'avenir cpii promet et qui guette

IC'i LA CLARTÉ DR VIE

Si je t ai jii'is»,' à moi,

Hors de ton sanctuaire, à travers le soleil,

Ne l'as-tu pas voulu?

l'A fiu'ai-je dit à ton oreille?

1 u ris?

N'es-tu pas telle que je te crois,

Ne suis-je celui qu il fallut!

Regrettes-tu le sanctuaire quand vient le soir

Calme de l'Arcadie?

Te lasses-tu d'être l'espoir?...

Tu ris !

Faisons un hymne alors qui sonne au large,

Ailé comme le vent au long du golfe atlique.

Joyeux comme le vent qui charge

De poussière nos oliviers,

Gai comme le bruit humide de tes colliers

El svelle comme ton blanc corps sans tunique;

Ris donc !

Disons que toute aurore est dans ta chair; Le rythme de la mer et des collines souples Roule au balancement de tes hanches polies: Le désir et le rêve en ton baiser s'accouplent

IN ARCADII 165

Ml l'oiiibre à les pieds est parfois de la lumière; Ta sagesse chaule à l'unisson de la folie; Ton mensonge, en riant, enseigne et nous rassure Kt la forôt s'éploie selon ta chevelure...

Qu'avaient-ils, vraiment, Mélissa, qu'avaient-ils, Ces mornes fous d'hiver, patients et séniles, A faire un mausolée au gazouillis d'avril !

l'M) i.A cLAbTÊ DF. m:

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