LE RIRE DE MELISSA
... Oui, c'est Torfroi,
Ce sont les pourpres constellées,
Les gestes de hauts piliers de iiialacliile
Vers l'or des voûtes
Entre les chapiteaux ailé^;
Ce sont les cris de faux émoi,
Les rires de poursuite,
Le cliquetis des coupes
Chues;
Les corps des courtisanes qui s'épaulent.
Ivres et nues,
Aux portiques de cèdre...
Ta cour ionienne :
La rumeur sans parole
Et tout ce léger crime
l.'i'i I.A CI.AKT^. DE Vie
De vivre — coinmc <>ri cède Au courant lied*- Ses rames enrubannées...
Et les flûteS' désordonnées Mimant la voix des hymnes...
Ne pleure pas, Mélissa,
Mes bras ne sont-ils doux à ta taille souple ?
l.a ramée, n'est-ce pas une lyre ?
Mon songe et sa voisine,
Ta beauté simple.
S'aiment sans honte à se le dire; /
El leurs émois liés par troupes
Croisent, en riant, leurs pas par l'ombre fine..
Là bas, le monde vire,
Dit-on,
Des rêves orgueilleux comme des nefs
S'inclinent,
Par au delà des colonnes d'Hercule,
Avec un peu d'humanité en poupe :
On sourit d'elle...
EN ARCADIE l.Vi
Ici, (|U('lIe trêve !
I/li('iI)(' est si haute entre les lys
Qu'elle te salue de ses épis frêles
— Klle chante,
IMIe —
Des voix se niôlent
lit toutes les feuilles bruissenl;
Le soleil, (.lont tu fuis le baiser trop hrulal
\ t rs lOiiibre humide,
Hciiionle, astucieux, de l'eau rieuse,
-Narguant l'abri des feuilles,
Va grimpe vers ton cou, presque timide;
Kis donc aux bluets que tu cueilles
Et sois joyeuse
Comme les nuées ?
(Test ça !
— J'écoute encore du dehors
Ton rire atténué,
('lair et sonore —
Kmbrasse-moi
Qui, seul, contre la troupe immonde
De ceux qui vivaient de ta joie impériale
Fis lourijoyer le sifflet de nja fronde
El vibrera mon arc la sainte joie
Et couvris de ma lyre comme d'un bouclier
La pudeur de ton geste virginal.
Quand j'ai apparié ma lèvre à tes colliers.
Ces nuits sont loin de toi, et leurs ténèbres;
J'avais voilé en moi jusqu'aux trophées funèbres:
Ma gloire, à moi,
C'est d'embrasser tes deux genoux.
Ma joie.
C'est que le chant de notre lyre, simple et doux,
Au chœur des feuilles se fonde
— Ainsi qu'une onde moindre, au pli du val,
S'unit à d'autres ondes —
Veux-tu le bruit des luttes matinales ?
L'émoi des hêtres,
Le clairon des cigales,
Le cliquetis des nids ?
Le geste victorieux du soleil maître.
Les rouges rayons hauts brandis
Et le péan qui monte sur le monde
Comme un encens de prêtres ?...
l N AlUADin 1"»7
Mélissa, que pensais-tu du moi ?
— Impériale et nue —
Lorsque, sans duvet à ma lù\ if «''mue.
J'élevai sur l'orgie inatteiitivr
Ma voix bègue et sans art
Avec sa parole hâtive
Où la syllabe s'embarrasse,
Arrive tard
Après le rire qui, léger, la dépasse,
Se retourne et l'accable ?
Je m'étais dressé au bas bout de la table
Appuyé, fébrile, au pilier proche;
Un buveur, glabre, vautré à ta gauche,
Dans une malédiction sonore,
Lança sa coupe demi-pleine encore
De vin lourd et de bave ;
Elle m'atteignit au front, tranchante comme un glaive,
Mêlant sur le laurier ironique et divin,
Dont m'avait affublé telle de tes esclaves,
Le sang au vin.
Sa bassesse à mon rêve.
InS LA r.i.kmi: ne vif.
Tu vis le gesli- a peine :
Mais dans le bruit luiiiullueux, le l'àl*-
Des courtisanes affalées et pâles,
Comme des voiles molles,
Au tillac des felouques
Entre les outres,pIeines,
Le lourd bronze dorique
Et les flûtes d'Ionie,
Le rire spasmodique,
La joie hennie,
Je fus poète:
Ma voix, soudain plus forte,
Montée entre les flûtes qui la portent
De bon ou de mal gré.
Te fît tourner la tête
Et tu me vis :
Ce fut plus que je n'avais espéré...
Que pensais-tu de moi ?
Cette nuit est loin
Et tu rougis^ encore, Mélissa:.,
On sent les foins
Qu'on fane au pré, là-bas...
KN ARCAUIK 1">'J
irlie nuit rst loin.
Pon cullc orieulal Vvait d'ôlranges prêtres ; l'ii riais pAle
^lèmc sous les fards du sacrifice — Pàl»' «Mitr»' los faces rouges du vice, ^^ntiv leurs regards clignotants et traîtres, jeurs paupières, (jue plisse iC rire d»,' leurs lèvres vermillon )û les mots glissent
^omme dans du sang (^ue ce soleil est bon !
\ esl-ec pas, Mélissa?
fe souviens-tu ! un jour de vent
— Mais il n'y avait nuit ni jour dans ce heau temple )ù le temps même bute, r rainant ses ailes amples, ■ravine et se vautre —
r'en souviens-tu ? dansant au son des Uùtes Quelque imprudent
vre, sans doute, ou poussé par un autre, ">e prit du pied entre les franges
IfiO I.A CLARTÉ DF riE
Du grand rideau de pourpre aux losanges étranges Qui fermait le portique devant toi; M
Grotesque il roula dans le lourd pan soulevé;
Un rayon de soleil déclive "
— Gomme si le jour s'était levé! —
Plongea, comme un grand glaive jusqu'à tes pieds
Et tu te détournas avec un cri,
Eblouie;
Et dans la clameur unanime
(On aurait dit l'horreur sacrée du crime)
Humiliant les flambeaux enfumés,
Plus éclatant aux bords
Des coupes d'argent et du cratère d'or
Que toutes leurs flammes parfumées.
Riant dans les joyaux au col blafard des femmes,
Le grand jour viola leurs ténèbres infâmes î
Moi,
Pendu du poing aux franges de pourpre parée, Dans l'effort de ma jeunesse et de ma joie, Puissant comme l'esclave qui brise enfin Tentrave
I \ Vlt( ADl 1
— Telle une voile le matelot alerte —
J'amenai, arrachée au clou de l'architrave
El jusqu'au sol,
Avec pour complice son poids,
La lourde étoffe aux losanges de soie,
Kl le montrai le ciel et la mer folle et verle !
Toi, toute dressée
Devant la vision,
Les mains levées
A l'appel des saisons.
Tes joues vives du jeune sang
Que hal Ion cœur joyeux à coups pressés.
Le regard fixe vers le jour éblouissant.
Immobile comme qui entend parler l'oracle;
Puis — comme une mère sur un enfant choyé
Fermant tes blancs bras triomphants.
Tout Ion être penché vers l'infini spectacle,
Mue lie, lu voyais!
Ceux-là, celles-là,
Gn^iipés au hasard des tablées,
l'.J I \ «I.AUT^. Df. VIE
Hainciiant vers leur cou
Leur tunique df^failo,
Proh'geaiil de leurs mains leurs regards aveugl/'s,
Baissent la tôte
Autour de nous,
Silencieux,
Prostrés comme dans l'épouvante;
Et les flambeaux, comme eux,
S'inclinent sous la bonne brise qui vente!
Alors, j'ai crié haut,
Ayant saisi ma lyre :
Mélissa? Mélissa!...
De voix fière,
Et tu me vis,
Entre ton rêve et la lumière,
Et tu m'as sacré d'un sourire..
Je sais...
La vieille nuit s'est faite sur eux :
Un autre voile, recloué !
Cacha l'écharpe auguste des étoiles ;
KN ARCADII l«i;{
l.< S flûtes
Telles des bétes de manège sous le l'juel
I i'prirent, stridentes;
l.r vin coula noir et farouche;
II y cul des danses.
Des luttes
Il des chansons ardentes
Sur les bouches;
Il des baisers sans choix,
l)< s rires eruniclés,
I )<'s ciis d'eH'roi,
Des amphores fêlées...
La sénile folie riait à même les coupes
Et maculait les dalles
Où, par troupes,
Des lilles en sandales
Battaient le rythme immonde de la frl.
I> un clapotis de socques :
Mais toi,
riws pi\le encore et cpii halètes
Pi nui l'encens qui te suffoque.
Tu srmblais l'avenir cpii promet et qui guette
IC'i LA CLARTÉ DR VIE
Si je t ai jii'is»,' à moi,
Hors de ton sanctuaire, à travers le soleil,
Ne l'as-tu pas voulu?
l'A fiu'ai-je dit à ton oreille?
1 u ris?
N'es-tu pas telle que je te crois,
Ne suis-je celui qu il fallut!
Regrettes-tu le sanctuaire quand vient le soir
Calme de l'Arcadie?
Te lasses-tu d'être l'espoir?...
Tu ris !
Faisons un hymne alors qui sonne au large,
Ailé comme le vent au long du golfe atlique.
Joyeux comme le vent qui charge
De poussière nos oliviers,
Gai comme le bruit humide de tes colliers
El svelle comme ton blanc corps sans tunique;
Ris donc !
Disons que toute aurore est dans ta chair; Le rythme de la mer et des collines souples Roule au balancement de tes hanches polies: Le désir et le rêve en ton baiser s'accouplent
IN ARCADII 165
Ml l'oiiibre à les pieds est parfois de la lumière; Ta sagesse chaule à l'unisson de la folie; Ton mensonge, en riant, enseigne et nous rassure Kt la forôt s'éploie selon ta chevelure...
Qu'avaient-ils, vraiment, Mélissa, qu'avaient-ils, Ces mornes fous d'hiver, patients et séniles, A faire un mausolée au gazouillis d'avril !
l'M) i.A cLAbTÊ DF. m: