V. Lénigme
Avec une remarquable modestie, la majeure partie des auteurs du moyen âge nous ont laissé ignorer leur nom. Quelques-uns cependant se sont fait connaître (comme Crestien de Troyes, Jehan de Boves), mais rarement en se nommant directement. Souvent ils ont eu recours à des procédés ingénieux qui ont parfois résisté à la sagacité des modernes. L'auteur de la Moralité de la Maladie de chrestiennelé a 18 personnages avait caché son nom de Mathieu Malingre dans un acrostiche.
D'autres écrivains ont indiqué toutes les lettres qui composent leurs noms, comme Jehan Alai-t, auteur du Roman du conte âAnjou\ mais ils en ont quelquefois tellement bouleversé l'ordre, qu'il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de réaliser les combinaisons voulues. Ainsi l'ont fait l'auteur du Roi Modus et de la reine Ratio, et celui de la Clef d'amors.
Les philologues du XVP siècle, qui ne paraissent pas avoir connu la véritable fin de ^ notre poème, se sont aussi mépris sur la personnalité de l'auteur. Du Verdier^, qui a connu une réimpression de l'édition de Genève, donnée par Estienne Groulleau, Paris, 8^ attribue toutes les pièces de ce recueil à Albin des Jvenelles, chanoine de l'Eglise de Soissons. L'abbé Goujet^) signale plusieurs auti*es éditions et trouve que les œuvres qu'elles renferment «paraissent toutes à-peu-près du même style». Il fait cependant remarquer que le nom diAaslre Albin des Avenelles ne se trouve qu'en tête de la traduction en vers du Remède d'amours^ composé d'abord en latin par Aeneas Sylvius, depuis pape sous le nom de Pie IL
Le président Bouhier^) attribue la Clef d'amors à Raoul de Beauvais, poète du XIP siècle, qui, selon Antoine Galland^),
*) La bibliothèQue d'Antoine Du Verdier, 1585, p. 20. 2) Bibliothèque françoise ...de l'abbé Goulet, VI, 3—4. 2) Cité par Barbier, l. c.
*) Acad. des Imcript., II, 730.
XLVI INTRODUCTION
serait l'auteur du Roman de Perceval (!) et aurait aussi mis en roman VArt d'aimer d'Ovide. Brunet, qui estime que l'Art d'aimer (qu'il ne savait pas être de Jakes d'Amiens), la Clef d'amour et les Sept arts Ube?^anx d'amours sont bien d'un même auteur et qui ne se doute pas que notre poème, dans les éditions du XVP siècle, présente une fin postiche, se base sur la date de 1509 pour réfuter l'opinion du président Bouhier. S'il a raison, ce n'est donc point par l'argument qu'il invoque.
J'avoue que je ne suis guère plus avancé que Bouhier et Du Verdier. Après bien des efforts inutiles, j'ai dû renoncer à trouver la solution de l'énigme compliquée que l'auteur nous propose et je dois accepter l'épithète d' «enverrez» qu'il a destinée (v. 48) à ceux qui ne montreraient pas la sagacité suffisante pour deviner sou rébus. A d'autres plus habiles le bonheur de trouver le secret de sa merveilleuse c/// d'argent (v. 36 et suiv.). S'il faut en croire ce que notre poète annonce au début de son ouvrage, la découverte de l'un des noms amène infailliblement celle des trois autres.
La première difficulté réside dans la formation des quatre lettres à former, par certains changements, hors des onze lettres de clef d'argent et à joindre à celles-ci pour avoir les quinze caractères dont la combinaison formera les divers noms. Une de ces quatre lettres înanquées (et, par suite du vague des indications, il paraît possible d'en former plus de quatre), toutes les déductions peuvent être fausses.
Naturellement, on ne peut pas songer à construire théoriquement les noms voulus: on ne sortirait pas des combinaisons infinies auxquelles se prêtent les 31 lettres qui composent ceux-ci. Il s'agit donc de réunir une certaine quantité de noms et de surnoms qui présentent le nombre de lettres requises, soit 7 et 8 (dont deux répétées) pour les nom et surnom de l'auteur, 7 (différentes) pour le nom de sa dame, et pour son surnom 9 (dont une seule redoublée). Cela fait, il faut en trouver quatre qui repondent en même temps aux conditions posées. Et c'est ici que se trouve la difficulté: on peut arriver à former trois noms qui ne laissent pas les lettres nécessaires pour réaliser le quatrième.
La catégorie des noms qui, comme celui de notre auteur, présentent deux lettres répétées, n'est pas nombreuse. D'au-