‹ La clef d'amorsChapitre 4 sur 59 · I. COMPARAISON AVEC VArs amatoria XV · texte numérisé non relu

I. COMPARAISON AVEC VArs amatoria XV

et par cest point l'avoit haingeouse,

combien qu'elle fust graciouse (3249 — 52). Ce n'est point le seul endroit où notre auteur semble avoir altéré inconsciemment ou à dessein la pensée d'Ovide, à moins qu'il n'ait eu entre les mains un texte fautif ou mal glosé. Ainsi les vers:

Innuei illa? feras: scribet? ne tange tahellas,

Unde volet, veniat; quoque lihehit, eat (11,543 — 44) sont ainsi traduits:

Sueffre toi quant el guingnera,

et es cri quant elle escrira.

Va ou elle commandera;

vien a lié quant le mandera (1841 — 43). Le traducteur attribue à l'amant ce qu' Ovide disait de l'amante. De même il retourne la pensée du v. 229, ch. II, en disant:

S'elle est as chans (1441). 0

At incipiens omnia sentit amor (II, 648) est ainsi rendu, sans que la traduction ait le moindre rapport avec le passage où elle se trouve:

Amor n'esgarde ou el se fiche:

el n'esparne povre ne riche (v. 1911 — 12). Dans sa traduction des vers:

Anguibus exaitur tenui cu?n pelle velus tas;

Nec faciunt cervos cornua jacta -senes (III, 77 — 78), il substitue à la pensée d'Ovide une superstition de son temps:

Le cherf sa biauté renouvelé

por mengier une serpentele (v. 2153 — i)P) C'est ainsi que le traducteur a su, non sans art, moderniser son sujet. Son (euvre témoigne d'une certaine habitude d'observer et souvent aussi d'une pointe de malice. Rarement il laisse de côté un détail qui peut s'adapter à son époque; et alors il nous donne souvent d'intéressantes indications sur la

*) Cf. aussi (v. 1849 et suiv.) la curieuse façon dont il rend un passage on Ovide se met lui-même en scène (II, 550 — 1).

2) Cf. Isidore, Etym. XII, 1, 18: Hi {cervi) serpentium inimici, quum se grauatos in infir-mitate persenserint, spiritu narium eos extrahunt de cauernis (cf Pline, VIII, 32) et superata pernicie veneni eorum pabulo reparantur.

XVI INTRODUCTION

vie et la société du temps. Un usage décrit par Ovide a-t-il disparu, il lui substitue une coutume moderne.

Ce qui le distingue peut-être le plus vivement de son modèle, c'est qu'il aime à moraliser. Rarement il termine un développement sans y clouer un précepte. De là sa prédilection pour le proverbe:

Amour lointaingne est trop musarde (v. 208), Tout bren semble par nuit ferine (v. 220), Il fet mal querre et esprouver cen que nen ne veut pas trouver (v. 3209), Miex vaut euf donné qu'euf mengié (v. 1492). Cf. aussi 167, 256, 275 et suiv., 315—6, 683—4, 725 et suiv., 747, 824, 896, 931, 1295 etc. etc. Il insiste aussi plus souvent et plus longuement qu' Ovide sur les qualités morales. Il s'élève à plusieurs reprises contre les femmes cupides et contre les riches, qui trouvent des amours si faciles. Sans doute il n'était point en état de faire de somptueux cadeaux à sa maîtresse.^) Peut-être même avait-il à se plaindre de ses exigences excessives et voulait-il s'épargner l'ennui d'en subir de nouvelles. Ce ne sont pas les seuls détails qu'il laisse percer sur lui-même. Assurément il était clerc: le bien qu'il dit des «clers soutilz, douz et avables», qui «d'amer sevent la guise et l'art» 2), ne permet pas d'en douter. En outre, comme l'a déjà remarqué M. Paris 3), notre poète, en parlant des joutes, y fait figurer son disciple comme simple spectateur, ce qui donne à supposer qu'il s'adresse aux jeunes clercs plutôt qu'aux jeunes cbevaliers. Du même passage il semble résulter qu'il n'habitait point Paris, car il parle d'une visite du roi comme d'un événement extraordinaire (v. 449 — 458). Et le vers 507:

Cil est Francheis, cesti Certain, c'est-à-dire Chartrain, ne trahirait-il pas la véritable patrie de l'auteur? Il nous donne de curieux détails sur les modes du temps, sur la coiffure qui 'convient le mieux à telle ou telle figure. Et, pour que nous n'ignorions pas que sa maîtresse

') Il aurait pu dire avec Ovide : Pauperibus vates ego sum, quia pauper amavi (II, 165).

3) Loc. cit., p. 464.

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