‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 14 sur 82 · LEGREE · texte numérisé non relu

LEGREE

Le mauvais Maître.

Saint-Clare et les Shelby sont les types d'une classe de maîtres, et Legree en personnifie une autre. Mais si tous les bons maîtres ne sont pas aussi éclairés, aussi généreux, aussi modérés que Saint-Clare ou M. Shelby, si toutes les bonnes maîtresses ne se chargent pas de l'éducation religieuse de leurs esclaves avec autant de soin et de bonheur que mistress Shelby, — tous les mauvais maîtres , d'un autre côté , ne réunissent pas en eux la sauvagerie, la grossièreté et la brutalité impies de Legree.

En traçant le portrait de cet homme, l'auteur ne s'est pas proposé de vouer la classe des maîtres à la haine et au mépris de ses lecteurs; son seul but a été de signaler aux honorables citoyens des Etats du Sud , propriétaires d'esclaves , un fait important qui n'a peut-être jamais occupé leurs pensées :

— C'est qu aucune loi du Sud n'impose de conditions intellectuelles ou morales à l'individu investi du pouvoir absolu de maître.

Or, — la preuve en sera fournie dans la seconde partie de cet ouvrage, — le pouvoir légal du maître lui donne une autorité absolue sur le corps et l'âme de ceux qu'il possède. La moralité, l'intelligence, le tempérament du maître, telles sont les seules garanties laissées à l'esclave pour la conservation de ses membres ou de sa vie , le maintien de ses relations de famille , la liberté de sa conscience, et, qui plus est, le salut de son ame.

Le révérend Charles C. Jones, de Géorgie, l'a dit aux maîtres [hisiruction religieuse des nègres, p. 158) : « Vous possédez le pouvoir d'ouvrir ou de fermer à vos esclaves le royaume du ciel. Eh bien, un pouvoir aussi absolu sur le corps et sur l'âme de l'un de ses semblables, devrait-il être confié — celte question, l'auteur l'adresse aux possesseurs d'esclaves qui font des lois — à tout individu capable d'acquérir une propriété quelconque? D'autres conditions

— des conditions intellectuelles , morales — ne sont-elles pas indispensables ? Eh quoi ! il serait interdit à un médecin de pratiquer, s'il n'a pas subi certains

examens ; un ju^e ne pourrait pas être autorisé à exercer ses hautes fonctions avant d'avoir foit les études nécessaires ; — et on accorderait sans contrôle, sans restriction , sans distinction , — au premier venu assez riche pour l'acheter, — le droit de posséder des hommes , qui implique le pouvoir de lier et de délier, d'ouvrir et de fermer à volonté le royaume du ciel! — Et les législateurs qui ont fait ces lois et qui les maintiennent se croient innocents devant Dieu, parce que, individuellement , ils ne se souillent pas des crimes qu'ils permettent à d'autres de commettre.

La loi accorde — à un pirate comme Legree, — à un ivrogne à demi privé de l'usage de la raison , à un athée, à un blasphémateur, à un homme perdu dans l'opinion publique par ses brutalités , par ses vices ou par ses crimes , aussi bien qu'aux citoyens les plus vertueux, les plus honorables, les plus religieux, — un pouvoir tel qu'aucun homme, — un seul excepté , — n'a été assez bon pour l'exercer.

Existe-t-il des hommes semblables à Legree? Oui, sans doute! Allez dans les quartiers de New-York ou de Londres habités par les classes inférieures, et vous en découvrirez un grand nombre. Il y a partout des individus ignorants, grossiers, brutaux, qui, s'ils possédaient le pouvoir absolu de Legree, en feraient un aussi abominable usage. On n'en trouve pas seulement dans les Etats du Sud ; mais dans les Etats libres ils sont retenus, corrigés par la loi, tandis que dans les États à esclaves, la loi les transforme en tyrans irresponsables. Qu'enrésultet-il? c'est que l'autorité illimitée qu'elle leur concède en a perdu plus d'un. — 0 législateurs imprévoyants, y avez-vous jamais songé? — Vous ètes-vous bien rendu compte de la terrible responsabilité que vous encouriez? En développant de mauvais instincts que vous auriez dû réprimer, vous avez contribué à donner à Satan bien des âmes qui auraient pu appartenir à Dieu î

Oui, Legree a existé, il existe encore; cette triste vérité sera surabondamment démontrée dans la seconde partie de cet ouvrage : aussi l'auteur se bornera-t-elle à prouver ici que le système de Legree, — ce système qui consiste à user le nègre, par économie, dans un temps donné, — était, est encore pratiqué sur un trop grand nombre de plantations. Les témoignages ne lui manqueront pas; et d'abord elle extrait les faits suivants d'un ouvrage publié par M. Weld sous ce titre : rEsclavage tel qu^il est.

«Le rapport de la Société agricole de Bâton-Rouge (1825) contient une évaluation des dépenses que nécessite l'exploitation d'une plantation bien orga-

nisée. Dans cette évaluation , la perte annuelle des esclaves est portée à deux et demi pour cent. L'honorable Josiah S. Johnson, membre du congrès de la Louisiane, adressa, en 1830, au secrétaire de la trésorerie des États-Unis, une lettre contenant les mêmes calculs faits avec le plus grand soin, et aussi détaillés que possible. Son travail différait du précédent sur un certain nombre de points, mais il estimait aussi à deux et demi 'pour cent la diminution annuelle des esclaves sur une plantation.

» Au mois de septembre 1834, l'auteur de cet ouvrage se rencontra avec James G. Birney, esq., qui habitait alors le Kentucky. Le matin du môme jour, M. Birney avait passé deux heures avec l'honorable Henry Clay, dans sa résidence près de Lexington. Dans la conversation qu'ils eurent ensemble, M. Clay avoua à M. Birney qu'il s'était trompé dans ses calculs, — présentés par lui à la Société de colonisation, — sur l'augmentation de la population esclave des États du Sud-Ouest. Le chiffre des décès, lui dit-il, est supérieur à celui des naissances. J'en ai acquis la preuve; et si la population esclave n'était pas sans c^-sse augmentée par de nouveaux achats, elle décroîtrait infailliblement. M. Clay raconta en outre à M. Birney les deux faits suivants : M. Outerbridge Horsey, autrefois sénateur au congrès de l'État de Delaware, et propriétaire d'une plantation de cannes à sucre dans la Louisiane, m'a déclaré que son contre-maître ou commandeur soumettait ses esclaves à un régime si sévère qu'une femme accoucha un jour en travaillant. Enfin, il y a quelques années , je visitais une briqueterie dans les environs de la Nouvelle- Orléans. Près de cent esclaves y étaient employés. Parmi eux il y avait de viîigt à trente femmes, dans la force de l'âge. Bien qu'elles fussent toutes mariées, aucune d'elles, — c'est le propriétaire lui-même qui me l'avoua, — n'avait donné le jour à un enfant depuis deux ou trois ans.

» M. Samuel Blackwell , citoyen des plus respectables de Jersey-City , et membre de rÉghse presbytérienne, visita, il y a quelques années, les plantations de cannes à sucre de la Louisianc.il avait jadis dirigé, d'abord en Angleterre, puis aux États-Unis, d'importantes raffineries. Non-seulement les planteurs, qui le connaissaient, lui laissèrent examiner, dans les plus grands détails, tous leurs procédés de fabrication, mais ils lui révélèrent franchement ïemploi forcé qu'ils faisaient parfois de leurs esclaves. « Quand nous fabriquons le sucre, lui dirent-ils , — c'est-à-dire, pendant huit ou dix semaines, — nous sommes obligés de les surcharger de travail. Aussi les usons-nous en sept

ou huit ans. Une fois l'opération commencée, il faut la continuer, sans délai, nuit et jour. Si nous possédions autant d'esclaves que nous en aurions besoin dans ces moments de presse, nous ne pourrions pas les employer utilement le reste de l'année. >

» Le D. Demming, — homme des plus honorables, domicilié à Ashland (Richland-County), — fit un jour le récit suivant au professeur Wright, de New- York : — Pendant une tournée récente dans les États du Sud , en remontant rOhio sur le bateau à vapeur Fame^ j'eus occasion de causer avec M. Dickinson, citoyen de Pittsburg, et un certain nombre de planteurs et de trafiquants de la Louisiane, de l'Alabama et du Mississipi. Les planteurs de cannes à sucre, me dit M. Dickinson j ont reconnu , sur la côte de la Louisiane, qu'en faisant travailler leurs nègres jour et nuit, pendant la saison de la fabrication proprement dite, qui demande une besogne double de celle de la récolte, ils n'avaient pas besoin de bras supplémentaires ; mais aussi , pour arriver à ce résultat , ils étaient obligés de renouveler leurs esclaves tous les sept ans. Cet horrible système, ajouta-t-il , est pratiqué maintenant sur une grande échelle. Un nègre soumis à un pareil régime ne dure pas plus de sept années. Tous les propriétaires d'esclaves qui se trouvaient à bord reconnurent l'exactitude de cet aveu.

» Ce n'est pas seulement dans le Sud et dans le Sud-Ouest qu'un travail forcé abrège la vie des esclaves et diminue la population noire : le révérend docteur Channing, de Boston, qui habita quelque temps la Virginie, s'exprime en ces termes dans son livre sur l'Esclavage (p. 162, \^^ édition):"

» J'avais entendu parler d'un propriétaire qui jouissait, disait-on, d'un • bonheur singulier, car il était parvenu à gouverner ses esclaves sans jamais se » servir du fouet. J'allai le voir, dans l'espoir d'apprendre qu'il avait découvert > quelque procédé favorable à l'humanité.

' — Quel moyen employez-vous donc, lui demandai-je, pour vous faire » obéir sans avoir recours aux châtiments corporels?

» — Mes esclaves, me répondit-il d'un ton qui indiquait une résolution iné- »branlable, savent que l'ouvrage doit être fait, et qu'il vaut mieux pour eux le » faire sans mériter de coups, que de s'exposer à en recevoir. »

» En d'autres termes , la certitude et la crainte du châtiment produisaient sur eux un tel effet qu'ils ne l'encouraient jamais.

» Les esclaves de cette propriété si bien administrée diminuaient en nombre

chaque année. J'en demandai la cause au propriétaire. Il me répondit franchement : « 11 m'en faudrait davantage pour l'étendue de ma propriété. » Ce qui voulait dire : «Je les fais travailler plus qu'ils ne peuvent, bien que je sois certain d'abréger leur vie.» Etcependant les cases de cette plantation étaient commodes et propres ; à les voir, un observateur superficiel n'eût pas manqué de déclarer que les nègres qui les habitaient devaient être parfaitement heureux. »

II serait facile de multiplier de pareils exemples ; mais ceux qui précèdent nous semblent suffisants. Telle est la nature de l'esclavage, telles senties tentations des maîtres , que les plantations bien administrées où l'esclave est convenablement logé, suffisamment nourri , humainement traité, resteront toujours de rares exceptions. • Je ne gagne pas beaucoup d'argent avec mes esclaves, » disait à un ami de l'auteur de ce livre , — le révérend M. Barrows , — un planteur de la Nouvelle-Orléans , dont la plantation était justement citée comme un modèle , car tous ses nègres habitaient des cases comfortables , avaient une nourriture saine et abondante, ne recevaient jamais de coups de fouet, et obtenaient une demi-journée par semaine pour cultiver leur petit jardin. Un des hommes qui s'est occupé avec le plus de sollicitude et d'intelligence d'améliorer le sort des nègres, le révérend Charles C. Jones, a été obligé de l'avouer (Instruction religieuse^ page 1 1 6) : « Ce système entraîne de si grands frais, et les prix des produits sont soumis à de si fortes variations , qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de faire de grandes dépenses sur les plantations et de rendre ces dépenses profitables. » Ce n'est point un théoricien qui parle ainsi, c'est un homme pratique qui a possédé, exploité une plantation. Les faits dont il témoigne , il les a constatés par sa propre expérience , par de nombreuses observations. Si le maître jeligieux et humain trouve qu'il est difficile , pour ne pas dire impossible , d'améliorer le sort des esclaves sans sortir des limites de la prudence et de l'économie , avec quelle facilité la question moralene doit-elle pas être résolue par des hommes capables de tenir le langage de Legree :

«Dans le principe, je me donnais beaucoup de peine pour les conserver... je leur administrais des drogues quand ils étaient malades... je leur distribuais des vêtemens et des couvertures... m'efforçant toujours de leur procurer leurs aises et de les tenir décemment... Bah! tout cela ne me servait de rien... je dépensais mon argent et je me causais à moi-même beaucoup de tourments... Maintenant je les fais marcher droit jusqu'au bout, malades ou bien portants...

L'un d'eux vient-il à mourir, j'en achète un autre pour le remplacer... C'est, tout à la fois, moins coûteux et plus commode. »

En outre , le travail est , sur les plantations sucrières , soumis à de telles exigences qu'à une certaine époque de l'année le maître se voit contraint de surcharger ses esclaves, s'il ne veut pas s'exposer à une grande perte pécuniaire. Dans cette apologie de l'esclavage, écrite avec un esprit si charmant (Voyages dans le Sud-Ouest J , le professeur Ingraham décrit en ces termes la fabrication du sucre:

« Dès que le broiement a commencé , il ne s'arrête plus jusqu'à ce qu'il soit terminé ; du début à la fm, règne une activité joyeuse.

»Les nègres,

Whose sore lask Does not divide Ihe Sunday from the week (*) ,

travaillent de dix-huit à vingt heures,

And make the night joint labourer with the day {*)

bien que, pour alléger autant que possible le fardeau, la troupe se partage en deux moitiés, travaillant l'une les six premières heures de la nuit, l'autre les six dernières ; et cependant, malgré ce travail incessant, les nègres gagnent chaque jour en apparence ; ils semblent engraisser et jouir d'une santé florissante. On leur laisse boire à discrétion le jus delà canne; les malades, renaissant à vue d'œil, deviennent robustes et bien portants.

• Le broiement terminé, les nègres ont plusieurs jours de fête, pendant lesquels ils sont tout à fait hbres de danser et de s'amuser comme il leur plaît ; et la chanson de la Canne à sucre, improvisée par le poëte de la troupe, fait retentir nuit et jour ses refrains harmonieux et mélancoliques , répétés en chœurs prolongés et inintelligibles par toutes les voix de la plantation. »

Or, d'après le témoignage de l'auteur d'un livre cité par M. Weld (Voyages dans la Louisiane en 4802)^ ce travail si agréable, qui fortifie les faibles et console les affligés, ne dure pas moins de trois mois. Pendant cette longue période de temps, Les nègres, occupés jour et nuit, prennent à peine quelques

(') Dont la rude tilche ne sépare pas le dimanche de la semaine. (-) Et force le travailleur à unir la nuit au jour.

heures de repos, et les femmes ne sont pas plus ménagées que les hommes. Peut-être, cependant, si le spirituel écrivain auquel l'auteur a fait le précédent emprunt était condamné à ce travail, dont il a si ingénieusement décrit les charmes salutaires ; s'il voyait son épouse adorée, sa fille chérie, contraintes de se livrer pendant trois mois avec leurs compagnes à celte occupation qui

Does not divide the Sabbath from the week And makes the niglit joint labourer wilh the day ;

peut-être, nous le répétons, changerait-il bientôt d'opinion. Oui, il serait bon que tous les apologistes de l'esclavage fussent soumis, durant une saison, à ce régime si favorable à la santé du corps. Après avoir lu le livre de M. Ingraham, on comprend pourquoi les maîtres n'imposent pas toute l'année à leurs nègres ce travail incessant qui les prive même de leur sommeil. Ils les engraisseraient tellement qu'ils ne pourraient plus s'en servir. D'un autre côté, s'ils les occupaient aussi activement six mois au lieu de trois, les planteurs de la Louisiane n'en perdraient peut-être pas, chaque année, en moyenne deux et demi pour cent. — En vérité , ces considérations méritent d'être signalées aux philanthropes.

La récolte du coton impose un travail forcé aux esclaves, tout comme celle de la canne à sucre. A un moment donné de l'année, il s'agit de cueillir et d'éplucher le plus de coton possible dans le moins de temps et avec le moins de bras possible. Ce problème difficile , chaque planteur s'efforce de le résoudre, non-seulement à son profit, mais à sa gloire. Il faut avoir été témoin d'une pareille lutte pour s'en former une idée. C'est à qui l'emportera sur ses rivaux, autant et plus encore par amour-propre que par avidité. La vie des esclaves n'est comptée pour rien. Aussi combien de malheureux sont alors sacrifiés à cette sotte vanité! Chaque jour les journaux du Sud enregistrent les exploits des vainqueurs , ou du moins de ceux qui prétendent avoir remporté la victoire. Les éditeurs des feuilles religieuses 'eux- mêmes f^/'£'sc/«i'û'^c tel qu'il est, p. 3-4), prenant part à la mêlée, célèbrent les cottonhrags (^).

Le Fairfield Herald , de Winsboro (Caroline du Sud) , du 4- novembre 4852, contenait l'article suivant

(') Mot à mot, blaijnes du colon

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