‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 35 sur 82 · CORRECTION MODÉRÉE ET MORT ACCIDENTELLE · texte numérisé non relu

CORRECTION MODÉRÉE ET MORT ACCIDENTELLE

L'État contre Castleman.

Dans les premiers mois de 1851, un aubergiste du comté de Clare, Etat de la Virginie, nommé Stephen Castleman, s'aperçut que d'habiles voleurs dérobaient, de temps à autre, les liqueurs déposées dans sa cave et l'argent renfermé dans sa caisse. Ses soupçons se portèrent sur deux nègres appartenant à son père, le colonel James Castleman. Mais, bien qu'il les épiât avec la plus active surveillance , il ne parvint pas à les surprendre en flagrant délit. Enfin , le 20 août, dans l'après-midi, il crut avoir découvert des preuves certaines de leur culpabilité. Il envoya aussitôt chercher son père, domicihé à peu de distance de sa taverne ; et , après une courte délibération , ils résolurent , sans les avoir ni interrogés ni entendus, d'administrer aux prétendus voleurs un châtiment exemplaire. Les deux nègres soupçonnés, à tort ou à raison, se nonmiaient Lewis et Reuben. Ce dernier était forgeron. Lewis subit sa peine le premier. On le fouetta avec une large courroie en cuir, de manière toutefois, disent les apologistes de l'esclavage, à ne coMipromeltre ni sa santé m sa vie.

Il poussa des cris déchirants. Ces cris furent entendus de trois personnes qui se trouvaient alors en visite chez M. Castleman , et qui , émues de pitié , sollicitèrent en vain le seul homme blanc qu'elles purent rencontrer dans la maison d'intervenir en faveur du supplicié. Cet homme était employé par M. Castleman ; il craignait de lui déplaire ; d'ailleurs il tremblait lui-même pour sa vie. 11 refusa de faire ce qu'on lui demandait. D'après les déclarations postérieures de son maître, Lewis avoua le crime dont il était accusé; il confessa que le vol avait été commis à l'aide de fausses clefs fabriquées par son complice Reuben le forgeron. Cependant les personnes étrangères, dont l'intervention avait été inutile , ayant reproché le lendemain sa cruauté à leur hôte , il leur en manifesta d'autant plus de regret qu'il avait, dit-il, constaté, depuis, l'mnocence de sa victime. Vint ensuite le tour de Reuben. Son châtiment ne fut pas moins sévère. Toujours d'après son maître, il produisit les mômes résultats. — Nonseulement Reuben avoua son crime , mais il se dessaisit de la fausse clef dont il s'était servi.

Lorsque les juges de Lewis , se transformant d'eux-mêmes en bourreaux , eurent trouvé suffisante — (pour ne compromettre ni sa vie, ni sa santé) — la correction qu'ils avaient cru devoir administrer , ils le garrottèrent et l'enchaînèrent dans le magasin où leur arrêt de condamnation venait d'être exécuté. C'était, — prétendirent-ils par la suite, — pour s'assurer de sa personne, pendant qu'ils cherchaient et châtiaient son complice. En réalité , c'était pour que personne ne pût constater l'état affreux dans lequel ils l'avaient mis. Le malheureux, exténué de douleur, avait une chaîne au cou, et les mains liées par devant. La chaîne, attachée à une poutre au-dessus de sa tète, était trop courte, si courte, qu'une demi-heure après environ, le colonel Castleman et son fils, étant rentrés dans le magasin, le trouvèrent sans connaissance. On essaya vainement de le rappeler à la vie. Il était mort. Les chirurgiens , chargés de faire l'autopsie du cadavre , constatèrent « un cas de décès par strangulation. » Lewis s'était pendu parce qu'il s'était évanoui , — parce qu'il était trop souffrant pour se tenir debout, — et qu'il ne pouvait ni s'asseoir, ni s'agenouiller, ni même s'affaisser sans s'étrangler...

Dès que ces faits furent connus dans le comté , ils y excitèrent une réprobation universelle. Les journaux de la Virginie réclamèrent justice au nom de l'opinion publique indignée; — le colonel Castleman et son fils Stephen furent traduits devant la cour criminelle du comté. Les débats de ce procès s'ouvrnent

le 13 octobre. D'après l'avis de leurs avocats, les deux prévenus préférèrent être jugés séparément; Yattorney, chargé de soutenir l'accusation au nom de l'Etat, demanda que James Castleman fût jugé le premier. Les débats terminés, les jurés se levèrent sans vouloir entendre ni l'accusation ni la défense. Leur opinion était suffisamment formée, dirent-ils, et, à Vunanimité, ils s'empressèrent de reconnaître l'accusé non coupable. Alors Vattorney^ qui remplissait l'office de ministère public, abandonna l'accusation portée contre Stephen Castleman; et, après avoir non-seulement approuvé le verdict négatif qui venait d'être rendu, mais déclaré qu'il aurait dû être cassé s'il avait été affirmatif , le président de la cour prononça la mise hors de cause des deux inculpés, qui avaient, depuis le jour où ils avaient été arrêtés , obtenu leur mise en liberté sous caution.

Ce procès , l'auteur l'avait lu peu de temps avant de raconter la mort de l'oncle Tom. Les affreux détails du supplice de Lewis, qu'elle a supprimés dans le récit qui précède, attristaient encore sa pensée lorsqu'elle écrivit ceci :

« Les scènes de sang et de cruauté révoltent notre oreille autant que notre cœur. L'homme ne peut pas toujours entendre le récit de tout ce que l'homme est capable de faire. Qu'on ne vienne donc pas nous raconter, même à voix basse, dans le recoin le plus intime de notre intérieur , ces souffrances qu'ont dû endurer quelques-uns de nos semblables, de nos frères, chrétiens comme nous! Notre âme en serait trop bouleversée... Et pourtant, ô ma patrie! ces atrocités se commettent sous la protection de tes lois !... 0 Christ! ton Eglise les voit, et presque toujours elle se tait! »

Telle est la condition faite par la loi à l'esclave.

Accusé de vol, il est jugé, condamné, puni, tué par son maître sans être interrogé, sans avoir été mis en demeure de se justifier, sans savoir même de quel crime on le soupçonne l'auteur; et, s'il meurt victime des coups qu'il a reçus, son assassin est acquitté triomphalement par le jury, qui refuse même d' entendre F accusation.

On ne saurait trop le répéter, l'esclave ne trouve dans la loi aucune garantie, aucune protection contre la cruauté d'un mauvais maître.

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