CHAPITRE XV
l'esclavage, c'est le despotisme.
L'esclavage n'est pas un appren lissage.
L'esclavage n'esl pas une tutelle.
(') Chrou., 11, 11.
(-) Inquinj, cIl'., pii.;, :?iG.
L'esclavage n'est pas un système tendant à faire élever une race plus faible par une race plus forte.
Le bonheur de l'esclave n'est pas le but de l'esclavage. L'amélioration temporelle ou le bien-être éternel de l'esclave n'entrent nullement dans les vues de ceux qui maintiennent l'esclavage.
L'objet qu'ils se proposent a été nettement formulé par cette simple phrase du juge Ruffm : « La fm de l'esclavage est l'avantage du maître, sa sécurité, le maintien de l'ordre public. «
De tout ce que n'est pas l'esclavage résulte irréfragablement ce qu'il est, — savoir : le despotisme sous sa forme la moins mitigée, le despotisme tel qu'il existe seulement dans quelques contrées, les plus sauvages du monde, — par exemple, dans le Dahomey.
Les gouvernements les plus absolus, chez les peuples civiHsés, ne nous offrent rien d'analogue. Là, effectivement, l'absolutisme ne revendique son droit que comme une indispensable condition du bonheur des peuples dominés. Une hypothèse, plus ou moins hardie, fait dépendre ce bonheur du maintien de l'autorité entre les mains de tels ou tels souverains et de leur postérité.
Cependant, les attributs de l'esclavage et ceux du despotisme se ressemblent tellement, que les prétextes donnés pour maintenir l'un servent à la défense de l'autre , et que les vérités au nom desquelles on demande l'affranchissement des peuples civilisés, sont justement celles qui militent pour l'abolition de l'esclavage.
Ainsi, que trouve-t-on d'excessif dans le droit d'un maître? Si son esclave est suspect, il a le droit de lui arracher des aveux par la torture (voyez plus haut le procès de l'Etat contre Castleman). Dans beaucoup de cas, grâce à cette disposition qui exclut en justice le témoignage des esclaves, le maître est investi, par le fait, du droit de vie et de mort. Il a celui de condamner l'esclave quand il le veut, et sans en rendre compte à personne, à un exil aussi terrible que celui de la Sibérie , à des travaux aussi pénibles que ceux des galériens. Il dispose absolument de la réputation de son esclave. Il peut l'accuser de toute espèce de crimes , et lui interdire en même temps les enquêtes, les investigations, au moyen desquelles le malheureux pourrait se justifier; il l'envoie alors, au moyen d'une vente, dans un pays où on ne le connaît pas, et où le suit la tache indélébile d'une accusation qu'il n'a pu discuter.
Tels sont les abus généralement reprochés aux gouvernements despotiques;
encore faut- il remarquer que les chefs de ces gouvernements, — les uns par humanité, les autres par prudence, — n^usent guère de droits si énormes, au moins dans les circonstances ordinaires ; tandis que, sous le pavillon de tous nos Etats à esclaves, et sous cet autre pavillon qui, du district de Colombie , jette son ombre sur toute la confédération des Etats-Unis, les excès dont nous venons de parler peuvent être commis, sans distinction, par des hommes de tous rangs et de tous caractères. Ces hommes sont encore investis d'une autre puissance qui fit jadis trembler les peuples et les souverains, lorsqu'un pontife audacieux se l'arrogeait, — celle d'ouvrir ou de fermer , à son gré, les portes du ciel.
Ainsi, nous pouvons proclamer avec effroi, mais dans toute la sincérité de notre âme, cette sinistre vérité, — que la plus grande répubhque du monde abrite, sous son drapeau national, le pire système de despotisme qui puisse jamais exister.
Voulez-vous un exemple de ce despotisme? nous allons le fournir sur l'heure. La scène se passe à Washington, dans la capitale même des Etats-Unis.
Un des anciens de l'église presbytérienne, — un gentleman^ — un homme bien placé dans le monde, avait chez lui, depuis plusieurs années, comme esclave, une jeune fille qui jouissait d'une excellente réputation parmi ses coreligionnaires anabaptistes. Un jour, il l'accuse d'avoir voulu empoisonner toute sa famille, et immédiatement, sans aatres preuves, il la remet aux mains d'un trafiquant qui l'emmène, l'emprisonne dans le dépôt d'esclaves d'Alexandrie, et se prépare à l'expédier par le premier convoi, sur le marché où elle devait être vendue.
La malheureuse jeune fdle avait une mère. On juge de quel désespoir cette mère fut saisie.
Elle courut au dépôt d'esclaves, solhcitant une entrevue avec son enfant. On avait ordre de la lui refuser ; — on la chassa. Elle essaya de parvenir jusqu'au maître de sa fille; — sous aucun prétexte il ne voulut la voir. On lui avait promis l'argent nécessaire au rachat de sa fille ; — ce maître implacable ne voulait de compromis à aucun prix.
Dans sa détresse, l'infortunée mère alla trouver un homme de loi qu'elle supplia de rédiger pour elle une demande en grâce dont la forme lui manquait, — pauvre créature ignorante, — mais dont son cœur déchiré lui fournit le fond. Nous y lisons ;
t Pendant près de six ans, ma fille a fait pour vous la rude besogne d'une esclave; de seize ans à vingt-deux, votre appartement , votre cuisine , votre cave, vos écuries, ont occupé toutecs ses heures. Nuit et jour elle n'a eu pour loi que vos ordres, et jamais votre salaire n'a payé son travail. Durant tout ce temps, si, parfois, elle a pu adoucir l'amertume de son thé ou de son café, ce fut toujours aux dépens de sa mère esclave, jamais aux vôtres.
• Vous occupez dans votre éghse un emploi public, vous êtes un homme pieux et pratiquant. Comme tel et comme maître absolu de mon enfant, je vous somme de déclarer si elle a été traitée chez vous avec la douceur encourageante et les bons exemples qui eussent allégé pour elle le poids de la servitude? A-t-elle reçu de vos mains, en rehgieux enseignements, la bonne et loyale compensation de toutes ses fatigues? Ce n'est pas à moi seule que vous devez une réponse, mais à celui qui vous a commandé, en propres termes de donner à votre serviteur « ce qui est équitable et juste. » Oh! je vous en supplie, dans cette heure d'épreuve, ne brisez pas la dernière espérance de mon enfant , au risque de perdre votre âme immortelle !
»0n dit que vous accusez ma fille d'un crime. Peut-il bien en être ainsi? se peut-il que vous ne teniez aucun compte de ce que vous commanderaient , en pareil cas , et l'honneur et vos devoirs de citoyen? Se peut-il que vous osiez vendre pour de l'argent celle que vous devez en bonne justice conduire devant les tribunaux, où elle ne craint pas de vous rencontrer face à face. Que diriezvous, Monsieur, si, inculpé comme elle, on vous refusait ce qu'elle demande en vain?Et croyez-vous, par hasard, que, — vis-à-vis de l'éghse à laquelle elle appartient, — sa bonne renommée ne lui soit pas tout aussi précieuse que la vôtre peut vous l'être par rapport à vos coreligionnaires.
» Renversez les rôles : supposez que votre fille, cette fille que vous aimez, soit où est la mienne, dans un dépôt d'esclaves, par ces affreuses chaleurs, nourrie des aliments les plus grossiers , livrée aux caprices d'un être brutal , privée de ce droit, qu'on accorde au meurtrier lui-même, de voir quelquefois une figure amie, et demandez-vous ce que vous ressentiriez... »
Cette lettre est signée Ellen Broivn. Elle porte la date du 25 juillet 1851. Nous ne dirons pas quel nom est sur l'adresse. Nous ne le dirons pas surtout pour cette raison : c'est que la jeune fille, malgré cet énergique appel, a été vendue sur un marché du Sud.
Tout Américain frémit, cependant, lorsqu'il lit qu'en Autriche ou en Russie
un homme, simplement accusé de crime, est arrêté, isolé de ses amis, privé du bénéfice des lois et de tous moyens de défense, puis envoyé en Sibérie ou au Spielberg.
Mais en quoi donc le despotisme exercé par un chef d'État peut-il être pire que le despotisme exercé par un particulier?
Et quel est, d'ailleurs, le despote européen qui interdit à ses sujets la
lecture de la Bible?