CHAPITRE PREMIER
l'esclave est-il protégé par l'opinion publique?
Nous avons démontré que la loi est complètement impuissante à protéger l'esclave.
Mais on prétend qu'en raison de cette impuissance même se trouve doublée, au profit de l'esclave , la force de l'opinion publique.
« Heureusement le sentiment public est là pour suppléer à la faiblesse de la loi. » Voilà ce que l'on rencontre, presque à chaque page, dans les procèsverbaux des cours de justice de nos Etats du Sud.
Que le lecteur reporte donc sa pensée sur les documents que nous avons fait passer sous ses yeux; puis qu'il se demande quelle impression lui est restée , à cet égard , des plaidoiries , des décisions judiciaires , des dépositions , et , en général , de l'esprit dans lequel toute l'instruction est dirigée !
Pour rendre cette appréciation plus facile , mettons en regard ce qui se passe en pareil cas dans le Nord , et ce qui a lieu dans le Sud.
Dans le Massachusetts, un homme de science commet un meurtre (*). Il ne fait pas souffrir sa victime ; il la tue instantanément et d'un seul coup. Il avait une foule d'avantages, une position considérable , des amis puissants ; une sympa-
(') Allusion à un procès criminel dont le retentissement a éAé immense; celui d'un professeur de chimie (son nom ne nous revient pas en ce moment), condamné à mort pour avoir assassiné un de ses collègues, créancier devenu importun, et dont il ne pouvait se débarrasser en le payant. (Note du ira ducteur.)
thie générale s'était soulevée en sa faveur sur tout le territoire de l'Union. Et cependant, quel calme, quelle fermeté inébranlable a présidé à l'instruclion! Il fut condamné à mort. Comme le pays s'émut à cette nouvelle! Du Maine à la Nouvelle-Orléans une s^rande clameur s'éleva pour demander sa grâce, et la menace, plus d'une fois, se mêla aux prières. Mais aussi, avec quelle impassibilité la justice poursuivit sa marche! Elle avait pour organe des hommes compatissants , et à qui leur rigoureux devoir déchirait le cœur. Rien ne put les détourner, pourtant, de l'accomplissement de ce devoir subHme.
Transportons-nous dans un Etat à esclaves. Dans la Virginie, aussi, Souther lue un homme. Mais il ne se contente pas d'un seul coup : pendant douze heures il lui fait souffrir des tortures si atroces que peu de lecteurs en pourraient supporter le tableau. Ce fut un de ces -supplices qu'il faut, comme le dit Cicéron du supplice de la croix, « éloigner pour toujours de la vue, de l'ouïe, et même de la pensée des hommes. » Deux blancs étaient témoins de cette horrible scène !
Voyez, maintenant, comment la justice et l'opinion prennent l'affaire. Entendez les avocats débattre froidement la question de savoir si l'action de Souther peut être considérée comme un crime! Entendez la cour inférieure décider que ce n'est qn^un meurtre au second degré, et infliger au coupable , pour unique peine, cinq ans de prison! Voyez ce cannibale se présenter devant la cour supérieure dans l'attitude d'un homme injustement condamné! Ecoutez en quels termes sa cause est appelée : Souther contre le ministère 'publie! Quel peut être, à votre avis, l'état de l'opinion dans un pays où de telles choses se passent?
Pensez-vous qu'en ce pays-là on croie qu'un nègre est un homme? Ah! le contraire résulte bien évidemment de cet horrible principe , cité dans le cours de ce même procès , comme la loi de la Virginie : Dans tout ce qui concerne les rapports de maître a esclave, le point essentiel est de maintenir l'esclave dans r obéissance. L'esprit de la loi est donc que le maître soit à Vahri de toute poursuite, quand même le châtiment ordonné par lui aurait été malicieux, cruel et excessif.
Que penser quand on voit les hommes les plus instruits , les plus intelligents d'un Etat , proclamer d'aussi effroyables maximes d'un air grave et parfaitement cahne , sans imaginer qu'il y ait quoi que ce soit dans leurs paroles qui blesse l'humanité? S'ils ont le cœur assez endurci pour n'en pas sentir toute la cruauté, quelle protection peuvent espérer chez eux les esclaves?
Qu'est-ce, au fond, que cette loi? Une permission formelle, donnée à des misérables tels que ce Souiher, d'infliger à un esclave sans défense toutes les tortures qu'ils pourront inventer, sans avoir jamais à craindre l'effet d'aucune poursuite.
Quelle leçon les hommes instruits et intelligents du pays donnent-ils ainsi à la classe inférieure? Supposez que l'on annonce solennellement dans le Massachusetts qiie^ pour ce qui concerne les laboureurs et les apprentis, le point essentiel est de les maintenir dans l'obéissance; que V esprit de la loi est donc que le maître soit à l'abri de toute poursuite, quand même le châtiment ordonîiépar lui aurait été malicieux, cruel et excessif. Assurément la proclamation d'un pareil principe serait immédiatement suivie d'une révolte, d'une tempête populaire auprès de laquelle l'émeute de Bunker-Hill ne serait plus qu'un calme plat. Mais, en supposant que l'Etat de Massachusetts fût assez dégradé pour qu'une loi semblable n'y provoquât point une protestation immédiate , en supposant qu'elle pût être mise à exécution , quel cas les auteurs de cette loi auraient-ils fait, à votre avis, de la classe ouvrière? Et quel serait son effet sur la moralité du pays? N'y verrait-on pas tous les instincts brutaux prendre aussitôt un développement effroyable? Les hommes ne sont-ils pas assez portés par instinct à la cruauté? Faut-il encore que l'autorité de la loi les y excite et la leur rende honorable?
Supposez de plus que l'on ait dit , pour justifier cette loi : « Oh ! certainement, aucun homme qui se respecte n'aura jamais l'idée de s'en prévaloir! » Ne penserez-vous pas que l'État de Massachusetts a dû tomber bien bas? Ses lois protègent des actes que ne commettra jamais aucun homme qui se respecte?
Et lorsque cette révoltante disposition sera appréciée devant le tribunal du Christ; lorsque ce juge terrible dira à ceux qui l'ont édictée, soutenue, défendue : « Où est ton frère? » Lorsque les âmes des victimes, qui n'auront pas cessé de lui crier : « Que tu es lent , Seigneur, à juger et à venger notre sang! » se dresseront autour du tribunal comme une nuée de témoins irréfutables; — quand la sentence sera prête et le livre ouvert, que répondront les auteurs de cette loi inhumaine?
Diront-ils au juge suprême qu'il était nécessaire de sauvegarder l'institution de l'esclavage, et qu'on n'avait aucun autre moyen?
Oseront-ils, en faisant un pareil aveu, soutenir les regards de ces yeux qui lanceront la flamme?
Ne leur répondra-t-il pas d'une voix tonnante : «Vous avez tué le pauvre et l'indig-ent, vous avez oublié que j'étais son protecteur? »
Ce qu'il y a de plus affreux dans l'institution de l'esclavage , c'est qu'elle dénie à l'homme les droits de l'humanité. De tout temps le faible et le pauvre ont été avilis , écrasés , broyés : crime énorme contre lequel ont tonné tous les prophètes des anciens jours. L'horreur de ce crime est devenue plus évidente encore depuis que le Christ, revêtant la nature humaine, a rendu tous les hommes frères du Seigneur. Que sera-ce, quand ce Christ viendra, sous sa forme humaine, juger l'univers, et reconnaître pour frère le plus humble esclave, au même titre que le maître le plus orgueilleux?
La Bible nous enseigne que le Père éternel a commis la charge de juger à son fils, PARCE qu'il est le fils de l'homme. La nature humaine, si longtemps dédaignée, raillée, insultée, flagellée, torturée dans la personne de l'esclave, on la verra donc glorifiée au jour du Jugement, et l'on reconnaîtra que le plus grand des crimes a été ce mépris des droits de l'humanité qui a rendu possible l'institution de l'esclavage, insolente négation de la fraternité humaine! Sur quoi s'est-on pu fonder pour infliger au nègre les indignes traitements dont il est victime, si ce n'est sur la supposition que le nègre n'est pas un homme, mais un animal inférieur à l'homme?
Si l'on plaçait des blancs, — les plus ignorants, les plus grossiers de tous les blancs , — dans les mêmes conditions civiles , et sous les mêmes lois que l'on fait peser sur le nègre , cela ne passerait-il pas pour un excès de cruauté, pour le comble de l'outrage?
Supposez qu'on appliquât tout d'un coup les lois relatives à l'esclavage aux Irlandais qui habitent notre pays ; qu'on leur enlevât le droit de voter , d'ester en justice, de porter témoignage, de posséder, de contracter un mariage légal; que , distribués au hasard , ils devinssent la propriété de quiconque pourrait les acheter; qu'il fût établi par la jurisprudence que l'action de battre un Irlandais, — si l'on ne compromet pas sa vie, et si, dans l'espèce, aucune circonstance ne dénote une cruauté exceptionnelle, — n'est pas attentatoire à la jmix du pays; su^^osez que, pour maintenir ces malheureux dans l'obéissance, on investît leurs maîtres d'un pouvoir illimité sur leurs personnes , sous prétexte que l'institution ne saurait subsister autrement; supposez enfin que si, par hasard, quelque nouveau Souther faisait périr un d'eux dans les tortures, on se contentât de dire froidement :
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«Oui, cela arrive quelquefois, à l'occasion; mais c'est très-rare. Aucun homme qui se respecte n'agit ainsi. Lorsque le cas se présente, il soulève l'indignation générale. Le sentiment de l'humanité est si puissant parmi nous , que la protection de la loi n'est aucunement nécessaire à ces Irlandais : à tout prendre, ils sont plus heureux que s'ils étaient libres.» Ne dirait-on pas, avec raison, que des gens qui ne voient pas là de cruauté n'en verront jamais nulle part? Qui n'aimerait mieux voir ses enfants morts qu'esclaves? Quel homme , s'il devait s'éveiller demain dans la condition d'un esclave américain, ne préférerait pas mourir dès ce soir?
Un écrivain qui a entrepris, dans le Fraser s Magazine, la défense de l'esclavage , assure que , « si la loi n'offre pas à l'humanité des garanties suffisantes , Vexcellence de la nature humaine y suppléera. » Rien ne prouve mieux, à notre avis, quelle déplorable influence une mauvaise institution, et le mouvement d'opinion qu'elle fait naître, peuvent exercer même sur les esprits les plus généreux. La confiance de cet écrivain dans Vexcellence de la nature humaine, irait-elle jusqu'à lui faire mettre à la poste un billet de 50 dollars dans une lettre non cachetée? Achèterait -il une terre, quand son vendeur serait le plus honnête homme du monde, si la convention n'était garantie par un contrat en bonne forme? S'en rapporterait-il sur ce point à Vexcellence de la nature humaine? Il faut, pour protéger ses droits, des prisons, des chaînes, des tribunaux, et pour les droits d'autrui, V excellence de la nature humaine lui ipdiYsli une garantie suffisante!... Croit-il donc son bonheur plus précieux, devant Dieu, que celui de ses frères?
C'est souvent par les écrits des hommes qui ont le mieux fait preuve de religion et d'humanité, qu'on peut juger à quel point le sentiment public a été perverti à l'endroit de la race noire.
Un prêtre qui a montré le plus grand dévouement à la cause des esclaves, le révérend C. Jones, s'exprime en ces termes sur le cas que l'on doit faire , selon lui , de l'âme d'un nègre :
« Quand nous saurions d'avance que le système d'éducation le plus étendu , pratiqué pendant des siècles au prix d'un immense labeur, ne devrait servir qu'à obtenir de la miséricorde de Dieu le salut d'un pauvre Africain , c'en serait assez pour nous décider à nous mettre à l'œuvre avec joie, quoi qu'il dût nous en coûter.»
Noble aspiration d'une âme élevée, d'une subhme intelligence!... Consul-
tons cependant ses autres écrits. A tout moment, il y parle de l'enseignement oral comme d'un moyen d'instruction imparfait, produisant des résultats bien inférieurs à ceux qu'on obtient en lisant, en étudiant soi-même la parole de Dieu. Et, quand il s'adresse aux maîtres, il se borne à les conjurer d'accorder à leurs esclaves le bienfait de l'instruction orale touchant la religion !
Ainsi, d'après lui-même, les esclaves n'ont pas le droit de prétendre aux moyens les plus propres à assurer le salut de leurs âmes ! Il les réduit au moins efficace de tous! il les met, pour la nourriture spirituelle, dans la dépendance d'autrui, comme y serait, pour la nourriture du corps, un homme qui n'aurait pas de mains. L'expérience lui a fait voir, — et il l'avoue, — que l'esclave tombe souvent au pouvoir de maîtres qui ne prennent pas la peine de nourrir son âme; il en connaît, de ces maîtres, — son langage le prouve, — qui ont coupé les mains à leur esclave et refusent de le nourrir ; il ne peut se dissimuler que des milHers d'hommes se trouvent placés par la loi ellemême dans une position où la perdition de leur âme est presque assurée, et pourtant il déclare ne pas se sentir appelé à s'occuper de leur condition civile! Il déclare, quant à l'institution de l'esclavage, qu'un chrétien n'a rien à y voir.
Cependant, si l'âme de tout pauvre Africain a ce prix inestimable que M. Jones lui assigne , ne s'ensuit-il pas que le pauvre Africain doit avoir tous les moyens possibles de gagner le ciel? Et celui qui lit la Bible n'est-il pas, à cet égard, dans une meilleure condition que celui qui est réduit à l'entendre lire à d'autres? Et si l'on objectait à M. Jones que tant d'instruction ferait de l'esclave une propriété plus difficile à conserver, ne serait-ce pas , pour un prêtre tel que lui, le cas de déployer cette éloquence dont nous avons donné ci-dessus un échantillon , et de dire aux maîtres qu'ils doivent risquer tous leurs biens temporels plutôt que le salut éternel d'une seule âme? Tous ses raisonnements sur la nécessité de l'instruction orale s'appliquent , avec bien plus de force encore , à l'obligation où sont les maîtres de ne point refuser à leurs esclaves les moyens de lire la Bible.
M. Jones dit encore aux maîtres :
«Vous pouvez interdire sur vos plantations toute instruction, toute réunion religieuse; vous pouvez défendre à vos esclaves d'aller à l'église, ou bien leur prescrire d'aller à telle église que bon vous semble. Vous pouvez leur fermer à volonté le royaume des cieux. »
Voilà ce que dit M. Jones ! et il n'ignore pas que cette effroyable puissance
appartient souvent à des hommes sans religion et sans mœurs ! Et il approuve l'esclavage! — Imagine-t-on une plus forte preuve de rinfluence délétère de cette institution? Là où elle existe, — nous pouvons le dire sans qu'on nous accuse de manquer de charité, — tant de causes concourent à dépraver le sentiment public que la contagion finit par empoisonner les âmes les mieux trempées. Elle s'étend même jusqu'aux Etats du Nord, soit à cause du voisinage, soit parce que l'esclavage n'y a pas toujours été inconnu. De là ces traitements injustes auxquels le nègre y est souvent exposé ; de là aussi ces apologies de l'esclavage, qui déshonorent la presse du Nord, et même quelquefois la chaire sacrée. Sur cette question, la nation américaine tout entière est arrivée à une insensibilité presque complète. » Les dieux, a dit un Américain, nous ont donné une faculté redoutable, c'est celle de nous accoutumer. » Oui, redoutable, particulièrement pour l'Amérique; nous nous somnies habitués à deschoses capables de faire frémir les morts au fond de leurs tombeaux.
Quand une petite partie de ces choses qui, chez nous, se voient tous les jours, a été révélée à l'Angleterre, à la France, à l'Italie, à l'Allemagne, un cri d'horreur s'est élevé de toutes parts ; l'Amérique seule est demeurée calme, et dit froidement : — Qu'y a-t-il donc?
— Comment! répond l'Europe, on prétend que chez vous les hommes se vendent comme des bestiaux !
— Sans doute, répond l'Amérique. Après?
— On dit que, chez vous, il est défendu à des millions d'hommes d'apprendre à lire et à écrire!...
— C'est vrai; mais y a-t-il là de quoi crier?
— On dit que des filles chrétiennes sont vendues sur 'vos marchés pour un usage infâme!
— Cela n'est peut-être pas très-bien. Mais pourquoi faire tant de bruit?
— On dit que, sur votre territoire, trois millions d'êtres humains ne peuvent contracter un mariage légal!...
— Assurément. Quel mal y voyez-vous?
— Et vous vous vantez d'être un pays libre?... ajoute l'Europe indignée.
— Certainement! Nous sommes la nation la plus riche et la plus éclairée du globe.
— Vous nous envoyez des missionnaires qui nous prêchent le christianjspie, dit la Turquie; et notre religion vient d'abolir cet horrible trafic...
— Vous, vous n'êtes que des païens! De quoi vous mêlez-vous?
Bien des gens, — à ce qu'il semble, — croient que, dans le sombre tableau dont l'Europe s'est émue tout récemment, les faits étaient odieusement exagérés. Loin de là; mais l'Europe n'y était pas accoutumée comme eux. C'est pour cela qu'ouvrant les yeux, et regardant de plus près toute notre législation sur l'esclavage, elle a dit à l'Amérique, en empruntant les sévères paroles d'Othello:
« Si tu prétends justifier de pareils excès , cesse de prier ! tu es incapable de remords. Entasse horreurs sur horreurs ! commets des crimes à faire pleurer le ciel , à faire trembler la terre ! Tu ne saurais être plus damné que tu ne l'es déjà. »
Quand on est tout à fait familiarisé avec le mal, qu'on résiste à la vérité, qu'on défend l'erreur avec obstination , qu'on étouffe le cri de la conscience , qu'on ferme ses oreilles à la voix de l'Esprit saint, on est dans cet état redoutable que l'apôtre appelle « la mort au sein du péché. » Cette oblitération du sens moral , signe précurseur de la dissolution des nations, est surtout dangereuse dans une république , qui ne peut vivre que par l'intelligence , la justice et la vertu.