CHAPITRE IL
COMMENT l'Éducation forme l'opinion publique.
Dans l'intéressant ouvrage du révérend Charles C. Jones sur l'enseignement religieux à donner aux nègres, nous trouvons le passage suivant, qui expose avec une clarté parfaite ce que nous avons tâché de faire comprendre :
«Nos préjugés et notre manière habituelle de sentir sont l'ouvrage de l'éducation et des circonstances. Personne n'ignore à quel point elles concourent, très-souvent à notre insu , à former nos opinions , à diriger notre conduite. L'habitude nous fait trouver convenables les choses les plus choquantes. De là vient que nous ne sommes jamais aptes à juger de ce qui nous est personnel. L'o3il d'autrui découvre en nous des défauts dont nous n'avons jamais eu conscience. Lorsqu'il arrive à un homme de changer de position sociale, il voit
mille choses qui le révoltent, et auxquelles il croit qu'il ne pourra jamais se faire; bientôt sa sensibilité s'émousse; il se trouve changé, sans savoir comment. C'est qu'il s'est accoutumé à ce qui l'entoure. — A force d'habiter Rome , il est devenu Romain. >
Voyons au milieu de quelles influences grandit un homme qu'on élève dans un pays à esclaves.
Supposons un enfant né avec les dispositions les plus généreuses. Quels objets frappent ses yeux dès qu'ils sont ouverts? Voici une anecdote qui répond directement à la question. L'auteur la tient d'une dame qui lui expHquait pourquoi elle avait éloigné ses enfants de cette atmosphère viciée qu'on respire au miheu des esclaves. Un jour, regardant par une fenêtre, elle vit sa fille, âgée de trois ans , assise dans sa petite voiture , que traînaient huit négrillons harnachés comme des chevaux. Deux ou trois esclaves plus âgés se tenaient près de l'enfant; l'un d'eux lui mit un fouet dans la main, et lui dit : «Fouettezles, maîtresse, faites-les marcher! Ils vous appartiennent.»
Quelle leçon de morale et de religion pour cette jeune âme! La mère, femme de beaucoup de sens, n'eût jamais dit pareille chose. Mais la corruption que produit l'esclavage avait infecté le nègre , et le nègre la communiquait à l'enfant.
Quand tous les parents seraient aussi humains et aussi pieux que M. Jones, — ce qui n'est guère à espérer, au train dont vont les choses , — quand ils feraient de leur mieux pour persuader à leurs enfants que toutes les âmes sont égales devant Dieu, et que l'âme du nègre a été rachetée par le sang du Christ aussi bien que celle de son maître, quel bien attendre de leur enseignement? comment l'enfant pourra-t-il croire à l'origine céleste d'une chose qu'il verra ^ chaque semaine, annoncée avec des porcs, des chevaux, du foin, de la graine de coton, et des meubles de rebut, couchettes, tables, chaises, etc.? Supposons qu'il connaisse quelque esclave pieux, qu'il le voie s'approcher de la sainte table et prendre sa part, dans quelque coin écarté, du pain et du vin sacramentels ; son père et sa mère , gens pleins de piété , reconnaissent cet esclave pour leur frère en Jésus-Christ , ayant droit comme eux à l'héritage céleste ; et , le lendemain, il le voit figurer sur une affiche de vente, avec des porcs, du foin, etc.! — Que pourra-t-ii croire?
Et nous n'avons encore parlé que du cas le plus ordinaire. Que sera-ce , si l'enfant habite certains districts, et que ccrlaines annonces lui tombent sous les
yeux! Ces annonces, nous en avons déjà rapporté un bon nombre; et, dans les chapitres suivants, nous en citerons encore quelques-unes. Quant à présent, nous passons outre, en rappelant seulement celle où le propriétaire d'une meute propose des limiers pour traquer et reprendre les nègres marrons. (Voir chap;Xn de la deuxième partie, p. 208.)
Pour chaque journée employée à traquer ou chasser. ... 2 doU. 50
Pour chaque esclave repris 10 »
Pour les esclaves repris à plus de dix miles 20 »
Voici comment on s'y prend pour dresser les chiens à cette chasse. L'auteur tient ces détails d'un gentleman qui lui-même les tenait d'un nègre, témoin oculaire et journalier de ce qu'il a raconté.
On prend les chiens tout petits, quelle qu'en soit l'espèce. — Ce sont le plus souvent des chiens à chasser le renard , ou des bouledogues. — On les enferme et on ne leur laisse voir aucun nègre tant qu'ils ne sont pas en âge d'être dressés. Alors on les lance sur un nègre, et on ne leur donne à manger qu'après qu'ils l'ont poursuivi. Le nègre se sauve à toutes jambes, et grimpe sur un arbre. On apprend ainsi au chien à se mettre en arrêt sous l'arbre et à aboyer jusqu'à l'arrivée de l'instructeur, qui alors seulement lui donne à manger. On lui fait flairer les souliers ou l'habit d'un nègre, et on l'exerce à découvrir par qui ces objets ont été portés...
S'étonnera- t-on qu'un enfant, habitué à de pareilles scènes, ne sente plus ce que l'esclavage a de cruel, et ne puisse prendre pour des frères, fils comme lui d'un père céleste, des créatures auxquelles on donne la chasse, sous ses yeux, comme à des bêtes fauves?
L'enfant grandit : le voilà homme. Il va au palais de justice; il entend des hommes instruits et intelligents déclarer, du haut de leurs sièges de magistrats , que des coups donnés à un esclave , sans tentative de meurtre et sans raffinement de cruauté , ne sont pas un délit contre la paix de l'État ; que ni insultes ni sévices infligés à un esclave ne peuvent motiver de poursuites légales , si la valeur dudit esclave n'en a été diminuée; que l'esprit de la loi est de protéger le maître, alors même qu'il a fait subir à son esclave un châtiment cruel, malicieux et excessif. Il entend des avocats soutenir que le meurtre d'un esclave n'est pas un meurtre, parce que l'esclave n'est pas un homme aux yeux de la loi. Puis, la cause portée en appel, un juge du second degré se présente, qui réplique à grand renfort d'éloquence que l'esclave est réellement homme , ou du moins
qu'il Test bien autant qu'un fou, qu'un idiot, qu'un enfant qui n'est pas encore né. D'où ce magistrat conclut que l'action de le tuer est, en effet, un meurtre. En somme, il résulte, de la manière dont la loi est généralement appliquée, que l'esclave est considéré précisément comme une marchandise. Il demeure établi, comme cela s'est vu dans l'affaire Brazealle, que « l'esclave n'a pas plus de capacité politique, ni de droits civils, que le mulet qui traîne sa charrue; qu'il appartient à quiconque l'a acheté, comme tout autre objet mobilier.» Et le Code de la Louisiane est émaillé de dispositions telles que celles-ci :
«Art. 2500. Les vices cachés des esclaves et des animaux sont de deux sortes : les vices corporels et les vices de caractère.
»Art. 2501. Les vices corporels sont absolus ou relatifs.
» Art. 2502. Les vices absolus des esclaves sont la lèpre, la folie et l'épilepsie.
»Art. 2503. Les vices absolus des chevaux et des mulets sont la respiration courte, la morve et la fourbure. »
Quel effet tout cela doit-il produire sur l'esprit d'un jeune homme, surtout lorsqu'il voit que le meurtrier d'un esclave, quelle que soit l'évidence du crime, quelle qu'en ait été l'atrocité, échappe presque toujours au châtiment? Rien n'en peut donner une idée plus juste que ce dicton, devenu proverbial, au rapport de Frédéric Douglass , parmi les enfants blancs au milieu desquels il a été élevé : «Il en coûte six pence pour tuer un nègre, et six pence de plus pour l'enterrer. »
Nous lisons dans le Démocrate de Cambridge ^ du 27 octobre 1852, l'article suivant, extrait du Républicain de Woodville. (Il paraît qu'un M. Joshua Johns avait tué un nègre.)
« Les débats ayant étabh la culpabilité de Johns , il a été condamné à deux ans d'incarcération au pénitencier. Quoique les jurés, le barreau et la grande majorité du public aient adressé au gouverneur une demande en grâce en faveur de ce jeune homme, le verdict du jury ne saurait pourtant être critiqué. L'extrême jeunesse de Johns , et les circonstances du meurtre ont excité pour lui une sympathie universelle. On ne peut douter que le nègre ne l'ait provoqué par un langage insolent. Combien de fois faudra-t-il répéter pourtant que des paroles ne sauraient justifier des voies de fait? Beaucoup de gens, — nous avons regret à le dire, — lorsqu'un nègre leur manque, ou qu'il prend la fuite, se croient en droit de le tuer comme un chien. Ils se trompent : il y a
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des lois pour la protection de l'esclave comme pour celle du maître, et Ton doit souhaiter, dans l'intérêt de l'un comme de l'autre, que cette opinion erronée soit rectifiée le plus tôt possible.
» Le malheureux jeune homme qui vient d'encourir ainsi les rigueurs de la loi ignorait probablement à quelle peine il s'exposait ; ou , s'il le savait , les outrages réitérés du nègre diminuent sa culpabilité... »
Le Démocrate ajoute .
« Nous apprenons avec plaisir, par M. Curry, député shériff, du comté de Wilkinson , que Johns a obtenu sa grâce. »
Cette opinion erronée , que l'on peut tuer un nègre comme un chien , ne doit pas, nous l'accordons, être reprochée à Johns trop sévèrement. Elle est le résultat inévitable de l'éducation qu'il a reçue. Le vrai coupable , ce n'est pas lui : ce sont les hommes qui ont établi ou qui maintiennent la législation des Etats du Sud, législation immorale, d'où les jeunes gens doivent nécessairement conclure qu'une action, réputée horrible lorsqu'elle offense un blanc, perd toute gravité quand c'est un nègre qui en est victime.
A mesure que cet état de choses se prolonge, le sens moral va s'émoussant de génération en génération, et l'on perd de plus la faculté de distinguer, en ce qui concerne la race asservie, le juste de l'injuste.
Lisez ce qu'ont écrit certaines propriétaires d'esclaves, vers l'époque de notre révolution ! Comme ils comprennent l'iniquité ide l'esclavage ! avec quelle énergie ils le repoussent! Que peut-on dire sur ce sujet, qui approche des protestations éloquentes de Washington, de Jefferson, de Patrick Henry? Aucun homme éclairé n'eût alors imaginé de défendre l'esclavage en principe.
Aujourd'hui nous voyons des esprits de la plus grande distinction, hommes d'Etat, publicistes, hommes de lettres, hommes d'église, qui s'efforcent de dissimuler les vices de cette affreuse institution , qui l'excusent , ou même qui la défendent à front découvert. D'où vient cela , si ce n'est de ce que l'éducation a peu à peu dépravé la conscience publique , et fait descendre , à cet égard , la libre Amérique plus bas que toutes les autres nations civilisées?
— En général, disent les maîtres, on traite les esclaves avec humanité. — Qu'enlendent-ils par là? Si l'on soumettait eux ou leurs enfants au traitement qu'ils font subir aux esclaves, le trouveraient-ils humain? Non, assurément. Il est humain... pour des esclaves.
C'est qu'un nègre , à leurs yeux , n'est pas un homme.
Ils sont incapables de battre un chien ou un nqgre sans nécessité. Ils peuvent môme gâter quelquefois un nègre comme on gâte un cliicn. N'a-t-on pas vu des hommes qui poussaient le caprice jusqu'à loger leurs chevaux dans des écuries de marbre, jusqu'à les nourrir dans des mangeoires sculptées? iMais ces hôtes, si magnifiquement traités, n'étaient toujours pour eux que des chevaux. De même, pour le maître le plus bienveillant, un nègre n'est jamais qu'un nègre.
Tout ce qui précède démontre surabondamment que, malgré de fréquents et nobles exemples de générosité, malgré l'opinion émise par les hommes les plus honorables, et les protestations de la charité chrétienne, le sentiment public est loin de garantir à l'esclave une protection suffisante. Les chapitres suivants prouveront de plus que le maître, par l'effet même de l'éducation qu'il reçoit, est dans l'impossibilité absolue de regarder le nègre qui l'implore comme son semblable, comme son frère.