M. HALEY
Le Trafiquant. j.
Dès le premier chapitre du livre , nous rencontrons M. Haley, le marchand d'esclaves. Son nom doit donc figurer, en tête de ces pages, comme représentant en bloc les différents types , introduits dans le roman , du trafiquant , du ravisseur d'esclaves, du chasseur, du fouetteur de nègres, bref de ces auxiliaires indispensables dont le concours assure le maintien de ce qu'on appelle souvent Xinstitution providentielle de Vesdavage. La première fois que l'auteur fut mise en face de cette classe d'êtres , voici à peu près comment elle l'entrevit.
11 y a quelques années, un matin, tandis qu'elle s'occupait de ses enfants, une femme de couleur lui fut annoncée. On l'introduisit dans la nursery, et l'auteur de ce livre ne put s'empêcher de penser, au premier abord, qu'elle n'avait jamais vu hgure moins engageante, mine d'aussi méchant augure.
Cette femme était d*un noir sans mélange , ramassée dans sa taille , fortement bâtie, et ses traits avaient, à urt degré très-prononcé, le caractère typique de la race africaine. Ceux qui ont été accoutumés à décliiffrer les figures de nègres savent quel effet spécial produit, sur ces sombres visages, l'expression de l'abattement, du découragement, du désespoir. C*est comme l'ombre du nuage qui recèle la foudre. Contrairement aux habitudes de sa race, cette femme ne répondait pas au sourire par le sourire ; elle nVvait aucune parole obligeante à dire en échange de celles qu'on lui adressait. Le plus jeune des enfants de l'auteur (un petit garçon d'environ trois ans) s'avança tout à coup, et posa sa petite main sur le genou de l'inconnue ; il parut tout surpris de ne pas recevoir, eti réponse à ce geste amical, le sourire que les noirs ont presque toujours en réserve pour l'enfant qui vient à eux. L'auteur en vint à se dire que c'était là une créature bien peu avenante et bien maussade. Aussi éprouvait-elle un sentiment d'impatience en lui demandant, après un silence de quelques instants :
— Qu'y a-t-il pour votre service, aujourd'hui?
— Ce sont des papiers, répondit la femme en les lui tendant. Peut-être voudrez-vous y jeter les yeux.
Le premier ouvert fut une lettre adressée à cette négresse pai* m tfattquant du Kentucky. « Il avait attendu aussi longtemps que possible , lui disait-il , l'arrivée de son enfant. Maintenant il le lui fallait sans plus de retard, car il allait partir pour le Sud, et auparavant il voulait s'en défaire. Donc, si elle voulait avant la fm de la semaine lui envoyer 200 dollars , elle le garderait à ce prix, sinon il le mettrait en vente, aux enchères, le samedi, devant la porte du tribunal. Il ajoutait, à la vérité, qu'il aurait pu avoir davantage de l'enfant , mais qu'en sa qualité de mère il le lui laissait à meilleur compte. »
— Quelle espèce d'homme est celui-ci? demanda l'auteur quand elle eut achevé la lecture.
— Sais pas, Madame... Excellent chrétien, à ce que je puis croire... et membre de l'église méthodiste.
L'expression de sardonique ironie avec laquelle ces derniers mots avaient été prononcés était de nature à ne pas être oubhée.
— Et quel âge a l'enfant? reprit l'auteur.
La négresse jeta un regard significatif sur le petit marmot qui lui tenait encore le genou.
— Elle aura trois ans l'été qui vient, répondit-elle ensuite.
Une enquête plus détaillée sur le compte de cette femme révéla les faits suivants :
Il paraît que ses maîtres l'avaient affranchie par testament. — L'enfant avait dès lors un droit légal à la liberté. — Les héritiers l'avaient néanmoins fait saisir, quitte à voir ce qu'on déciderait. La femme était pauvre, sans amis, sans argent pour soutenir un procès. Les héritiers purent donc impunément livrer la petite à un marchand d'esclaves.
Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter que l'argent nécessaire pour la racheter fut réalisé au moyen des dons volontaires que l'auteur put recueillir dans le petit nombre d'habitations qui entouraient, à cette époque, le séminaire théologique de Lane. L'enfant resta chez sa mère.
Le public peut être curieux de savoir en quels termes ces honorables négociants correspondent entre eux. Nous possédons, en ce genre, de vraies curiosités littéraires, entre autres le document suivant, transmis au journal la National Era par M. J. Thomas, de Philadelphie, qui le déclare, «une copie textuelle, dont l'original a été trouvé parmi les papiers d'un individu auquel il avait été adressé, à une époque où ce même individu fut jugé et condamné comme fabricateur de faux billets de banque. »
Poolsville, comté de Montgomery (Maryland), 24 mars 1831 ,
« Cher Monsieur, — Je suis arrivé chez moi sain et sauf, avec Louisa seulement,— John étant parvenu à s'échapper par une fenêtre du second étage, à minuit, grâce à certains secours. J'ai offert une récompense de cinquante dollars à quiconque me le réintégrerait en prison. Les personnes qui l'ont repris l'ont déposé dans la geôle de Fredericktown. Je désire que vous n'écriviez, dans ce comté, à personne autre que moi. Kephart et moi sommes parfaitement d'accord d'en passer par où vous voulez pour tout nègre que vous aurez découvert, et, dès que vous aurez fait quelque trouvaille, vous aurez à m'en informer avant qui que ce soit. Ci-incluse une affiche; et si vous retrouvez les nègres, j'ai en main une bonne affaire. x\u surplus, toutes les fois qu'un nègre s'échappera, je vous enverrai immédiatement l'affiche, afin que vous ayez l'œil au guet. Dites, je vous prie, au constablc qu'il poursuive la vente de tout ce qui appartient à John; l'argent réahsé, je vous
enverrai un billet pour le touclicr. Veuillez vous occuper de ceci pour moi. Écrivez-moi, de même, en m'avisant de tout nègre que vous supposerez s'être échappé; peu importe d'où vous croirez qu'il vient; peu importe l'éloignement probable de son ancienne résidence : je m'arrangerai bien pour découvrir son propriétaire. Que je sache d'où vous le supposez, et tous les signes particuliers auxquels on le peut reconnaître, et si je ne viens pas à bout de trouver son maître, alors vous pourrez bien dire que < Joseph est mort. »
» Donnez-moi quelques détails sur le nègre au doigt recourbé; désignezmoi de quelle main et quel doigt, sa nuance, etc. Faites-moi connaître pareillement les signes particuliers de ce drôle qui se dit échappé de chez l'acheteur de nègres, sa taille, sa couleur; de même pour tout autre noir que vous croyez fugitif.
» Mes respects à votre associé; et tenez-vous pour dit de n'écrire ici qu'à moi seul. Si quoiqu'un vous écrit, avisez-m'en. Je tacherai de leur acheter. Je crois qu'à nous -deux, nous pouvons gagner de l'argent. Occupez-vous d'avoir beaucoup de nègres, je me charge de vous trouver beaucoup de dollars. Faites-moi savoir si Daniel est toujours au même endroit, et si, depuis mon départ, vous avez entendu parler de Francis. Recevez, pour vous-même, l'assurance de mon estime particulière.
» Reube>î B. Carlley. »
A John G. Saunders.
Cette lettre nous fait connaître à merveille ces dignes compatriotes, auxquels nos grands hommes d'Etat ont prêté si bon concours en faisant passer les bienfaisantes clauses de la loi qui autorise la revendication des esclaves fugitifs.
Nos gens de Boston peuvent avoir à se préoccuper tout spécialement de ce qui concerne le Kephart nommé dans la lettre ci-dessus; car il fut au nombre des dignitaires que le Sud délégua pour assister les bons citoyens de cette ville dans leur pieuse et patriotique entreprise de 4851, à l'époque où Shadrachfutsi mMUmireiisementdèlïyYé (\). Il ne sera donc peut-être pas hors de propos de présenter au lecteur M, John Kephart tel que l'esquissa
(') L'allusion est assez claire pour se passer d'explications. Il s'agit ici d'un nègre fugitif réclamé par ses propriétaires, et que quelques courageux amis de l'humanité arrachèrent aux mains de la soi-disant justice américaine. (Noie du traducteur, i
M. R.-H. Dana (le jeune), un des avocats chargés de défendre les criminels auteurs de la délivrance en question.
« Je n'oublierai jamais John Kephart. Depuis onze années que je suis au Jjarreau, j'ai vu, à tous leurs degrés de développement, le vice et l'endurcissement du cœur; mais je n'ai jamais rien rencontré qui attestât, comme le témoignage rendu par cet homme, un sang-froid, une impassibilité inattaquables. John Kephart est un homme grand et blême, de cinquante ans environ, avec des cheveux noirs comme le jais, un regard actif et sombre, une physionomie soucieuse et fatiguée, qu'on appellerait mélancolique si elle accusait plus de sensibilité morale. Fortement bâti, et très-probablement doué dans sa jeunesse d'une grande force, ce n'était pas, cependant, ce qu'on appelle un homme robuste. Malgré cela , il y avait dans son regard à la fois calme et cruel , dans la promptitude de ses mouvements, indice d'une énergique volonté, de quoi le rendre terrible dans l'exercice de son affreux métier.
» Son langage devant la justice n'était en aucune façon celui de la bravade, ou de l'insolence délibérée, qui s'affiche à grand bruit. Non, son mépris pour tous les sentiments d'humanité qui fermentaient autour de lui dans l'auditoire, était trop vrai, trop naturel, pour avoir besoin d'une démonstration de parti pris. Il ne se vantait pas, il ne voulait rien dissimuler des pires détails de sa profession. 11 en parlait comme d'une transaction sociale pour laquelle il savait que la plupart des assistants éprouvaient une certaine répulsion, mais à l'immoralité de laquelle il était, lui, parfaitement indifférent, — à part toutefois un certain plaisir secret qu'il semblait prendre en infligeant ainsi une petite torture à ses auditeurs.
. En y regardant bien, néanmoins, et pour ne rien dire de trop contre John Kephart, je ne suis pas certain qu'il ait une conscience absolument à l'épreuve. Certaine inquiétude que je notais, çà et là, dans son regard, me laisse à penser qu'on ne doit pas tout à fait désespérer de lui.
'Lors du premier procès, nous ne connaissions pas au juste son genre d'affaires, et il nous apparut tout simplement comme un agent de police du comté de Norfolk (Virginie). iMais à la seconde affaire, un des assistants me mit sur sa trace en m'apprenant à quelles recherches les gens de police se livrent de préférence, ce qui me donna l'occasion de le soumettre à une contre-enquête assez rude. La voici :
Extrait de l'interrogatoire de John Kephart, dans le procès pour délivrance suivi à Boston pendant les mois de juin et novembre 1851, et octobre 1852.
Question. — Parmi vos attributions comme agent de police, vous avez celle de ramasser, dans les rues, les gens de couleur qui s'y trouvent après l'heure réglementaire?
Réponse. — Oui, Monsieur.
Q. — Qu'en fait-on?
H^ — ]\qus les enfermons au cachot. Le matin, on les conduit devant le tribunal qui leur inflige une punition , quand ils l'ont méritée , bien entendu.
Q, — Cette punition, quelle est-elle?
R. — Elle ne peut pas excéder trente-neuf coups de fouet....,
Q, — Qui leur donne ces coups de fouet?
R. — N'importe lequel des agents... moi, dans l'occasion.
Q. — Etes-vous payé par extra dans ces occasions?
R. — Cinquante cents (^) par tête. Autrefois, c'était soixante-deux cents; aujourd'hui, ce n'est plus que cinquante. Ainsi, cinquante cents par chaque arrestation, et, si nous fouettons, cinquante cents de supplément.
Q. — Ces individus que vous fouettez, sont-ils exclusivement des hommes et de jeunes garçons... ou bien y a-t-il aussi, parmi eux, des femmes et des jeunes filles?
R. — Hommes et femmes, garçons et filles, tout comme cela se trouve.
(Le ministère public intervint ici, pour empêcher cet interrogatoire de continuer. Il fut dit, entre autres choses, que Kephart, après tout, n'avait fait que remplir son devoir comme agent de police, conformément aux statuts légaux. Après un débat , le juge Curtis autorisa nos questions.)
Q. — Est-ce seulement en pareille occurrence que vous infligez le fouet? Ne fouettez-vous point aussi les esclaves sur la réquisition de leurs maîtres?
jR. — Quelquefois, oui... certainement, lorsque j'en suis requis.
Q. — Quand vous agissez ainsi à la requête des particuliers, est-ce qu'on vous envoie les nègres?... Avez-vous un endroit spécialement destiné à ces exécutions?
R. — Non. Je fais ma tournée, suivant les demandes que j'ai reçues.
(<) Le cent est, nous devons le mentionner ici, la centième partie du dollar américain, lequel vaut 5 fr. 35 cent., monnaie de France.
Q^ — Cela fait-il partie de vos devoirs comme officier public?
R. — Non, Monsieur.
Q. — Lorsque vous fouettez ainsi pour les particuliers, est-ce que vous vous enquérez des faits? Est-ce que vous appréciez la faute commise? Vérifiez-vous seulement si elle l'a été?
Il — Tout cela ne me regarde en rien. J'agis sur réquisition. C'est le maître qui est responsable.
Q. — Et dans ces circonstances-là , comme dans les autres , vous fouettez indifféremment, je suppose, les femmes et les filles aussi bien que les hommes?
R. — Hommes et femmes, indifféremment.
Q. — Monsieur Kephart , y a-t-il longtemps que vous faites ce métier?
R. — Depuis 1836, sans interruption.
Q. — Dans cet espace de temps , combien estimez-vous avoir fouetté de nègres, tout compté, en y comprenant les femmes et les petits enfants?
R. — (Le témoin promène autour de lui un regard tout à fait calme.) Je ne sais pas au juste combien le Massachusett renferme de nègres ; mais je pense bien en avoir fouetté autant qu'il y en a dans tout l'Etat.
( Le même personnage déclara qu'il était fréquemment employé à poursuivre des esclaves fugitifs. Interrogé là-dessus , il répondit en ces termes : — Je ne refuse jamais une bonne aubaine de ce genre. )
Z). — Est-ce que ces aubaines-là sont invariablement bonnes?
R. — Je tâche qu'elles ne soient jamais mauvaises.
D. — N'arrive-t-il pas qu'on relâche quelquefois des gens que vous avez arrêtés?
R. — Pas souvent. Je ne me rappelle pas que cela me soit jamais arrivé, si ce n'est pour ces Portugais dont M. l'avocat a lu l'histoire.
(J'avais trouvé, dans les annales judiciaires de la Virginie, le procès engagea propos de deux cents nègres portugais que ce même John Kephart avait saisis à bord d'un navire , et qu'il voulait faire condamner comme esclaves. Le tribunal, néanmoins, les avait acquittés.)»
L'honorable John P. Haie, qui défendait, de concert avec M. Dana, dans ce mémorable /)?'occs -pouT délmmnce^ les libérateurs de l'esclave fugitif, termina sa plaidoirie par un portrait de John Kephart, où nous trouvons ces paroles :
«Cet homme. Messieurs, vend V agonie. Il fait commerce de tortures. C'est
un fouet à deux pieds. Il colporte, il brocante, il détaille, par les rues de Norfolk, les gémissements et les larmes. »
Nous citerons aussi la correspondance secrète échangée entre deux trafiquants, l'un établi dans la Caroline du Nord, l'autre à la Nouvelle-Orléans, avec un mot de commentaires par M. Wilberforce, évêque d'Oxford.
Halifax (Caroline du Nord), 16 novembre 1839.
« Cher Monsieur, — J'ai embarqué sur le brick Adison, — les prix sont comme suit :
No 1. Caroline Ennis 650 doll.