CHAPITRE V
qu'inventer au DELA DU VRAI?
Vous n'avez pas oubhé, sans doute, cette ingénieuse remarque du voyageur sentimental, que, pour se faire une idée des misères de la captivité, il lui fallait absolument détourner sa pensée de ces milliers d'êtres qui gémissent et souffrent simultanément, à la même heure, dans tous les donjons, tous les cachots, toutes les prisons de ce bas monde,' — et se représenter, au contraire, un seul captif languissant au fond de sa muette et obsure cellule.
Rien de plus vrai. Quand votre journal vous raconte une bataille où dix
DE L'ONCLE l'OM. 269
mille hommes ont été tués ou blessés, vous le posez près de vous, la lecture terminée, avec un sang-froid parfait. — Qu'arriverait-il si un seul de ces blessés se tordait là , devant vous , ou si vous voyiez passer , sur une civière , un de ces dix mille cadavres ?
De même, nous n'espérions pas émouvoir le lecteur en lui parlant des soixante ou quatre-vingt mille nègres qui alimentent chaque année nos marchés d'esclaves ; mais peut-être le ferons-nous réfléchir en lui montrant quelques individualités prises dans cet immense troupeau.
Nous commencerons par un personnage dans le genre de tante Ghloé. Une de nos amies nous la dépeint, dans une lettre toute récente, comme un des échantillons les plus originaux de son espèce , et nous rapporte ainsi quelques bribes des entretiens qu'elle a pu avoir avec ce personnage bizarre dont le nom paraît contraster étrangement avec sa position de servante à tout faire. — Elle s'appelle Violette :
Le père et la mère de Violette moururent tous deux, comme elle dit, — «avant que j'eusse ma connaissance, laissant onze enfants, tous dispersés... Ma vie en dépendit-elle, maîtresse, continua la brave femme, je ne pourrais dire à cette heure où se trouve un seul d'entre eux. Maître habite Charleston. Mon premier mari, — quand j'étais jeune, — un bien bel homme: il avait sept enfants. Vendu en Floride... Jamais aucunes nouvelles... Les vieux maîtres, ça meurt. Voilà l'ennui , maîtresse ; quand les vieux maîtres sont morts , on nous éparpille de tous côtés. Ensuite on m'a vendue ici. — J'ai un autre mari; — quatre enfants, par ici. J'étais à mon aise, du temps de mon jeune mari, — et les enfants se suivaient d'un bon train. Mais nos maîtres d'à présent, gens serrés. Massa ne permet de rien élever; ni porc, ni chèvre, ni chien, pas la moindre chose; faut pas penser à faire pousser un grain de blé. Faut se tirer d'affaire comme on peut. Et pas d'habits... rien que deux déshabillés d'étoffe tissée à la maison.
» Pas moyen d'aller au meeting (assemblée religieuse), parce que. Madame, faut faire l'ouvrage, — puis le diner. En été, j'y vais les dimanches soir; mais quand la journée est courte, le temps de faire le diner, de laver la vaisselle, Huit ensuite faire le souper.
• Je vais d'ordinaire à l'église anabaptiste.
» — Tous vos camarades y vont-ils aussi?
» — lis font trois bandes : la bande méthodiste, la bande anabaptiste, la bande épiscopale. L'été passé, nous avons eu pas mal de meetings dans notre
cour ; le dimanche soir massa prêchait pour nous : il a dit ensuite qu'il ne pouvait pas avoir deux meetings et que nous pouvions aller à l'église si nous vouhons.
» — Pourquoi?
» On le sait là-haut. J'aime toujours à aller aux meetings , — particulièrement quand il y a bon prêche. J'aime que les gens me disent de bonnes choses. J'aime bien aussi qu'on me Hse. De ce que je n'appartiens pas à l'Eglise, ce n'est pas une raison.
» — Votre maître aime-t-il qu'on vous fasse des lectures?
» — Il n'empêche pas; d'ailleurs, je ne suis pas forcée de lui dire quand on vient lire pour moi. J'ai mon âme à sauver comme il a la sienne. Nos maîtres ne perdraient pas quatre minutes à lire pour nous; ils croiraient nous
faire trop d'honneur; ils sont bien durs pour nous, allez! Quelquefois des
prêcheurs noirs viennent nous dire de bonnes choses et prier avec nous ; — et nous faisons aussi un tas de prières pour eux.
■» Je viens de me chamailler avec Dinah, là-bas, dans la cuisine. J'ai dit à Dinah : De la manière dont vous allez , vous faites tort à toutes les femmes ; — elle dit que ça lui est égal, qu'elle peut faire d'elle-même tout ce qui lui plaît. Dinah s'est dérangée d'avec son premier mari; elle s'est laissée séduire par Sambo(il appartient à massa D...), si bien qu'elle et son premier mari se sont un peu brouillés. Ces hommes, vous savez, Madame, ils ont leurs idées... ils n'aiment pas ces sortes d'affaires.
»Vous savez, maîtresse; les choses que nous aimons, nous n'aimons pas que tout le monde en prenne sa part , et des affaires comme celles-là , Madame, cela vous tracasse si fort le cœur, quand on n'y fait pas attention, que ça peut vous faire mourir, tant c'est taquinant. Si mon mari se dérangeait d'avec moi, Madame, et de cette manière, cela me ferait joliment dresser l'oreille. Toute noire que je suis , je ne voudrais pas jouer un pareil tour à mon mari. Ce que je puis cacher à présent derrière le rideau, je ne le cacherai pas derrière le rideau quand je serai devant Dieu. — Tout le monde, alors, saura la chose.
» Lesecond mariàe Dinah dit que ce qu'elle fail pour son premier marine lui importe guère.
» Eh bien, mon mari, à moi, n'est pas de cet avis. Il dit qu'il ne serait pas comme Daniel , qu'il ne voudrait pas faire dos emplettes pour les enfants des autres, que ceux qui ont des enfants peuvent bien leur acheter des affaires.
Eux autres , au contraire, voilà comme ils sont: — le premier mari de Dinah vient, toutes les fois qu'il peut, voir ses enfants, — et Sambo, lui aussi, vient voir son enfant, et il apporte toujours quelque chose à Dinah.
» Vous savez. Madame; massa n'avait pas d'autre noirs que moi et une fille jaune, quand il m'acheta avec mes quatre enfants. Et alors massa voulait me voir grosse, et il disait: — Violette, il vous faut prendre ici quelque nègre. — Alors, moi : Non, massa, que je lui réponds, cela m'est impossible. Il dit SiloTs:— nie faut. — Parce que, voyez-vous, il voulait que je lui fisse des petits, et il le disait à beaucoup de jeunes gens par ici ; mais je ne voulais d'aucun d'eux. Eh bien, alors. Madame, il descend en Virginie, et ramène deux nègres , de fort beaux hommes , et maîtresse dit : — Il y en a un pour vous, Violette. —Mais naoi: — Non, maîtresse, je lui réplique. Je ne puis prendre aucun des deux, parce que je ne les aime pas , et que je ne puis avoir' un mari sans l'aimer. Alors massa vient, et me dit : — Commencez toujours par prendre un de ceux-ci , ety alors, si vous ne V aimez pas, vous en trouverez quelque autre que vous pourrez aimer. — Mais moi, je lui répondis alors: — Oh ! non, massa ! Je ne puis faire cela, je ne puis prendre un homme par jour!...— Eh. bien, alors, peuà peu, massa en achète trois déplus; puis maîtresse me dit:— Maintenant, Violette, il y en a un pour vous. — Je réponds que non, parce qu'il se peut que je n'en aime aucun; mais elle dit alors: — Il faut que vous preniez l'un d'eux. — Pourtant Sam et moi nous vivions ici, côte à côte, depuis deux ans ; lui ayant l'œil sur moi, moi sur lui.
» Enfin, un beau soir que nous étions assis ensemble près du chantier, et que la lune brillait bien fort, je ne sais comment cela se fait, Madame, il me dit qu'il a besoin d'une femme, mais qu'il ne sait où en trouver une. — Les filles, que je lui réponds, ne manquent pas, de ce côté. — Oui, dit-il, mais je n'en trouverai peut-être pas qui me plaise autant que vous. — Alors je lui dis que je ne lui conviendrais pas , parce que je suis déjà une vieille femme, et que j'ai quatre enfants de mon premier mari; que celui qui m'épousera, faut qu'il aime ces enfants, parce qu'ils sont à moi, autrement je ne pourrai l'aimer. Il dit alors que, s'il avait une femme qui eût des enfants (faites attention, il ne parlait pas de moi), il serait aussi bon pour les enfants que pour la mère, et cela suivant ce qu'elle serait pour lui; et alors nous continuâmes de bavarder, comme ci, comme çà, jusqu'à ce que nous fûmes convenus de nous prendre; et de cette façon, nous avons toujours vécu ensemble depuis lors. —
J'ai ou quatre enfants de lui, et il ne se dérange jamais d'avec moi, ni moi d'avec lui.
, — Et comment, en général, vous mariez-vous, sur cette habitation?
, — On se prend l'un l'autre; on demande la permission aux blancs, et, quand ils l'ont donnée, on reprend. Il y en a bien quelques-uns qui se marient avec le livre; mais, mon Dieu, à quoi cela sert-il? Voyez mon premier mari, nous avions été mariés avec le livre; — on l'a pourtant vendu en Floride, et me voilà ici, moi. Non, les maîtres peuvent faire de nous ce qui leur plaît; ils n'ont pas grande envie de nous voir marier; ils se soucient peu de ce qu'on fait, pourvu qu'on leur gagne de l'argent.
» Ah! mon premier mari... Il était jeune, et bien bon pour moi... Oui, Madame, oui. Madame, bien bon, véritablement. Il travaillait, des fois, toute la nuit pour me mettre à l'aise... Les choses allaient bien quand je l'avais; mais on l'a vendu en Floride , et depuis lors , Madame , je n'ai rien fait qui vaille ; les gens blancs qui nous ont ici ne veulent nous rien accorder, rien, rien absolument rien ; ils nous donnent tout juste la nourriture et deux habillements par an : un à bandes larges, un à bandes étroites. Vous les verrez. Madame. »
Et en effet, nous les vîmes, car Violette nous apporta l'étoffe à bandes étroites, en nous demandant de lui en faire un vêtement. Il y avait juste de quoi la couvrir; mais ni agrafes ^ ni œillets, ni coton, ni doublure; il faut qu'elle se procure ces extra comme elle le peut; et cependant son maître reçoit, de l'aubergiste chez lequel nous sommes, 8 dollars par mois pour les services de cette femme. Nous demandâmes à Violette comment elle avait fait faire le vêtement à bandes larges.
— Ah! Madame, nous répondit-elle, c'est mon mari. — Comme il travaille maintenant dehors , à la ferme, il a une ration de quatre livres de lard et un peck de farine par semaine ; alors il se serre un peu le ventre , de manière à me donner les quatre livres de lard , qui m'ont servi à payer la façon de ma robe.
Nous demandons si, dans les sphères les plus élevées, beaucoup de maris feraient, pour la toilette de leurs femmes, des sacrifices de cet ordre.
Un jour qu'elle nous trouva, tous trois, occupés à écrire, Violette se prit à considérer en silence le mystérieux mouvement de nos plumes, et alors, avec un accent profondément triste :
— Ah! que voilà. Madame, une grande consolation! Vous pouvez écrire à
vos maris sur toutes choses, et ils peuvent vous répondre. Nous autres, c'est impossible. Que nos amis soient vivants ou morts, nous n'en savons rien quand ils sont loin; — cest-à-dire, pardon! de temps en temps, nous apprenons quils sont morts.
Quel commentaire plus expressif à cette loi cruelle qui interdit d'enseigner l'écriture aux nègres !
Sur la même plantation il y a un autre esclave, — un homme, celui-ci, — dont voici l'histoire :
Le père et la mère de George appartenaient à un habitant de la Floride. Pendant la dernière guerre, ses deux sœurs aînées parvinrent à monter sur un vaisseau anglais, et s'en allèrent à Halifax. Sa mère aurait bien voulu fuir avec elles, et emmener toute la famille; mais son mari lui persuada d'attendre jusqu'au départ du prochain navire, s'imaginant qu'il pourrait alors s'échapper, lui aussi. Ce délai fit perdre toutes les chances d'évasion, et la famille entière fut vendue peu de temps après, pour satisfaire des créanciers. George, une de ses sœurs, et leur mère, furent achetés par le même individu. — «Mon vieux maître, dit George lui-même, pleura beaucoup à la mort de ma mère. Il aurait mieux aimé, s'écriait-il, perdre deux mille dollars. Elle avait du sang indien, des cheveux aussi lisses que les vôtres , et elle était blanche comme cet oreiller. » — George épousa, par la suite, une femme travaillant sur un autre domaine. Il en donne ainsi la raison: — «C'est parce que, voyez-vous, quand un homme voit sa femme maltraitée sous ses yeux, il ne peut s'empêcher de le ressentir; quand il entend dire que sa femme est maltraitée, ce n'est pas du tout comme quand il le voit lui-même; et puis, je m'accorde mieux avec elle ainsi que si elle était avec moi, sur la même habitation. » — Cette femme fut vendue dans le haut du pays; mais après quelques années, elle devint infirme et boiteuse. « Elle ne pouvait plus faire grand'chose , de sorte que son maître lui laissait ses journées et payait son entretien dans le village de G... Je ne l'avais pas vue depuis trois ans, ajoute George; mais aussitôt qu'on m'eut conté cela, je partis pour l'aller trouver. Je lui louai une maison, et lui procurai quelqu'un qui prît soin d'elle. — Ensuite j'allai la voir régulièrement tous les trois mois. » — George est mécanicien, et passait souvent la nuit au travail pour gagner l'argent nécessaire à tout ceci. Son maître lui prend vingt dollars par mois pour ses services, et lui alloue cinquante cents par semaine pour son habillement, etc. — George dit que s'il pouvait seulement, sur son travail de
nuit, économiser assez d'argent pour se racheter, il saurait bien trouver quelqu'un à qui se fier pour ce rachat. — Ensuite, dit-il, je piocherais plus dur que jamais, jusqu'à ce que j'eusse racheté mes enfants, et je m'en irais ensuite d'ici.
— Mais où, s'il vous plait?
— Oh! à Philadelphie, — à New- York, — quelque part au Nord.
— Vous y mourriez de froid !
— Oh ! non. Madame; le froid ne me fait pas peur. Je désire, avant tout, me trouver quelque part où je m'appartienne à moi-même, et où je fasse ma volonté.
Lewis Hayden s'est jadis échappé du Kentucky, avec l'assistance d'une jeune dame nommée Délia Webster et d'un homme appelé Calvin Fairbanks. Tous deux furent emprisonnés pour ce délit. Quant à Lewis Hayden, il a maintenant, à Boston, sa réputation faite comme citoyen libre : de nombreux témoins appuieraient au besoin la sincérité du récit qu'il a transmis à l'auteur de ce Uvre , et dont une partie va passer sous les yeux du lecteur.
« J'appartenais au révérend Adam Runkin, ministre presbytérien à Lexington [Kentucky).
»Ma mère était une métisse. Indienne croisée de blanc. Elle épousa mon père, qui travaillait alors dans une fabrique de sacs, près de Lexington. Au bout de quelque temps, le maître de mon père quitta le pays, et, comme il emmena son esclave, le mariage se trouva rompu. Ma mère était fort belle. Mon maître avait étabU une vaste laiterie dont elle avait la surveillance. A cette époque, Lexington était une petite ville , et la laiterie en question était au cœur de la cité. Derrière le collège était la loge des francs-maçons. Un homme appartenant à cette loge vit ma mère à son travail. 11 lui fit des propositions outrageantes. Gomme elle n'y voulait pas répondre, il lui dit qu'elle avait tort de tant faire la fière, car, avec de l'argent, il finirait toujours par l'avoir. Ma mère rapporta ce propos à sa vieille maîtresse, et demanda en grâce que son maître voulût bien ne pas la vendre. Il la vendit, cependant. Ma mère tenait de son origine indienne une nature indomptable. Elle ne voulût jamais consentir à vivre avec son acquéreur dans les termes auxquels il prétendait : aussi l'envoya-t-il en prison , la fit-il fouetter, et l'accabla-t-il de tels traitements qu'à la tin sa raison s'altéra. Lorsque j'ai lu dans la Case de ronde Tom l'iiisioire de Gassy, ces pages m'ont rappelé ma mère et m'ont donné l'idée do parler
d'elle à mistress Stowe. La pauvre femme essaya plusieurs fois de se tuer, une entre autres, avec un couteau, et une autre en se pendant à une poutre de grenier. Ses cheveux, dans l'origine très-longs, très-noirs et très-lisses, blanchirent, après quelques années de cette déplorable existence, comme ceux d'une femme qui aurait eu le double de son âge. Dans ses accès de folie , elle parlait toujours de ses enfants. Le geôlier de la maison où on l'avait enfermée dit à son maître que, s'il la laissait aller rejoindre ses enfants, peut-être obtiendrait-on qu'elle fût plus calme. On lui permit donc une fois de sortir, et immédiatement elle vint nous trouver. Je pouvais bien avoir alors de sept à huit ans, — mais je ne sais pas exactement mon âge. Je n'étais pas à la maison lorsqu'elle arriva. Je la trouvai, en rentrant, dans une des cases auprès de la cuisine. Elle bondit vers moi , me prit les bras qu'elle serrait à les briser, et me dit ensuite : «Je vous attacherai si bien qu'ils ne pourront plus vous ravoir! » Je me mis à crier, car je crus qu'elle m'allait tuer sur place; on accourut, et on m'arracha de ses mains. Puis on l'attacha et on l'emmena. Parfois, durant ses heures lucides, elle me racontait tous les maux qu'on lui avait fait souffrir. Son maîlre fmit par la vendre, très-bon marché, à un homme appelé Lackey. Chez cet homme, elle eut un autre mari et plusieurs enfants. Dans la suite des temps, ce mari mourut ou fut vendu, je ne sais plus bien lequel des deux. Lackey la vendit alors à un autre individu nommé Bryant. Le maître de mon père, sur ces entrefaites , vint vivre dans le voisinage de ce Bryant, et lui racheta ma mère. Dans l'intervalle , mon père avait pris une autre femme dont il avait eu plusieurs enfants. Il se remit pourtant avec ma mère, et ils ont fmi leurs jours ensemble. Dans les derniers temps, ma mère avait à peu près recouvré la raison.
» J'ai quelquefois entendu dire que les ministres et les professants (*) se faisaient conscience de séparer, en les vendant , les familles esclaves ; mais je n'ai rien vu de semblable dans le Kentucky. On n'y met pas plus de scrupule à ceci qu'à disperser une portée de chiens ou une famille de bétail. Mon maître était un ministre, et cependant, comme je l'ai dit plus haut, il vendit manière, on sait dans quelles circonstances. Plus tard, lorsqu'il dut quitter le Kentucky pour la Pensylvanie, il vendit aux enchères mes frères et mes sœurs. J'assistai à la criée, et devais être vendu avec les autres. Au mo-
{')0n donne ce nom aux gens qui pratiquent publiquement , avec ua xôle spécialement affiché , la religion qu'ils professent.
ment où j'allais monter sur l'estrade, il m'échangea contre un attelage de chevaux. Je regardai ces chevaux, qui me firent venir des pensées étranges; je m'étais flatté que mon maître m'emmènerait avec lui en Pensylvanie , et que je cesserais par là d'être esclave. — Aussi fis-je plusieurs fois le tour de ces animaux, les regardant avec amertume, et me disant qu'ils étaient le prix de ma liberté,
» On attribuait à mon maître un propos singulier qu'il aurait tenu en chaire : savoir, qu'on peut séparer une famille d'esclaves sans plus de péché qu'une cochonnée de pourceaux. Je n'ai pas entendu cette parole, et ne puis dire, par conséquent, s'il l'a ou non prononcée... J'ai un enfant enterré dans le Kentucky, et je pense avec plaisir au lieu où il repose. J'en ai un autre vendu, Dieu sait où, et mon cœur se serre toutes les fois que je songe à lui. »
Les habitants et négociants de notre ville de Boston connaissent à peu près tous le capitaine Austin Bearse , qui exerce dans cette ville comme patron de navire. Nous lui devons la communication suivante :
«Je suis né dans l'État de Massachusetts. De 1818 à 1830, j'ai été employé, de temps en temps, comme contre-maître, à bord de différents vaisseaux caboteurs sur les côtes de la Caroline, du Sud.
» On sait que beaucoup de navires de la Nouvelle-Angleterre s'emploient ainsi pendant l'hiver. Ils remontent les fleuves, et vont chercher sur les plantations, pour les rapporter à Gharleston, des chargements de coton et de riz brut. Il nous arrivait souvent de conduire des bandes d'esclaves aux planteurs qui les avaient commandées. Les trafiquants se les procuraient d'ordinaire dans les dépôts (slave-pens) de Gharleston , où ils se trouvaient amenés par diverses causes, telles que la mort des propriétaires, la licitation des domaines, etc., etc. Il y en avait qu'on envoyait là pour les punir de leur insubordination, ou parce qu'une maison était devenue trop nombreuse, ou parce que certaines gens, partant pour le Nord ou pour l'Ouest, aimaient mieux vendre leurs esclaves que de s'en embarrasser. Nous avions, de temps en temps, à bord de nos vaisseaux, des quantités de ces esclaves : parfois deux ou trois seulement, parfois jusqu'à soixante-dix et quatre-vingts. Ils étaient séparés de leurs familles et de leurs amis, sans plus de scrupule qu'on n'en met à choisir, dans un ici d'animaux domestiques, un certain nombre de veaux ou de porcs.
» Nos vaisseaux étaient ordinairement à l'ancrage dans un endroit appelé le Trou du pauvre homme, pas bien loin de la ville. En général on permellait
aux parents et aux amis des esclaves de venir passer avec eux la nuit qui précédait le départ.
» J'avais ordinairement pour mission de lever les écoutilles, et d'avertir ces pauvres gens qu'il était temps de se séparer. Or, les cris et les gémissements que j'entendais en pareille circonstance suffiraient pour serrer le cœur le moins sensible.
>En 1828, pendant que j'étais en qualité de contre-maître sur le brick Milton, frété à Boston pour la Nouvelle- Orléans , il arriva ceci, que je n'oublierai jamais :
> Les trafiquants nous amenèrent à bord , bien pourvus de menottes, quatre quarterons expédiés au marché de la Nouvelle-Orléans. Une vieille négresse, de plus de quatre-vingts ans, les suivait en poussant des cris affreux : — Mon fils! ô mon fils! mon fils! — Elle semblait à peu près folle, et nous étions déjà loin de plus d'un mile qu'on entendait encore ses cris. Arrivé dans le Gul[- Stream, j'allai trouver mes hommes et leur ôtai leurs menottes. C'étaient des gaillards déterminés , et ils m'annoncèrent que je ne les verrais jamais vivre esclaves à la Nouvelle-Orléans. L'un d'eux était charpentier, un autre forgeron. Nous les conduisîmes à la Nouvelle-Orléans, et les consignâmes entre les mains du courtier désigné. Ce courtier a dit depuis au capitaine que, quarantehuit heures après leur arrivée à la Nouvelle-Orléans , ils étaient tous morts , chacun d'eux s'étant suicidé, comme ils avaient dit qu'ils le feraient. L'un d'eux, à ce que je sus , avait été acheté pour servir de chauffeur sur le bateau à vapeur Post-Boy , qui allait partir pour Balize. Il sauta par-dessus bord et se noya.
» Parmi les autres , l'un avait été vendu à un forgeron , l'autre à un charpentier. Je n'ai jamais connu au juste les détails de leur mort; le courtier, seulement, raconta au capitaine qu'ils avaient tous péri.
.11 y avait à Coosahatchie , derrière Charleston (Caroline du Sud), une plantation dirigée par une dame veuve qui possédait environ quatre-vingts nègres. Elle envoya acheter à Charleston une jeune quarteronne, à peu près blanche, pour les plaisirs de son fils. Nous la lui amenâmes. C'était une enfant plus délicate que le commun des esclaves et que, par conséquent, nous ne pûmes enfermer avec eux. Elle fit la traversée dans la cabine.
.Je suis allé sur des plantations de riz, au bord de la rivière, et j'ai vu comment on les cultive. A la fin de la saison , tous L'S bras de la plantation ,
hommes et femmes , travaillent depuis le matin jusqu'au soir, l'eau jusqu'aux genoux, dans les fosses à riz, arrachant le gazon pour mettre le sol en état de recevoir la semence. Les ouvriers qu'on s'est procurés en ville et qui, la plupart, n'ont été élevés que pour les travaux domestiques , trouvent ceci excessivement dur. Les plantations sont d'ailleurs si malsaines que, sans courir risque de la vie, les blancs ne peuvent y rester pendant les chaleurs. Les propriétaires et leurs familles y passent seulement l'hiver, et, pendant l'été, les esclaves sont absolument à la discrétion des commandeurs. Or ces commandeurs, ceux du moins que j'ai vus, — étaient généralement des bêtes brutes adonnées au jeu et à l'ivrognerie.
• Durant mes pérégrinations maritimes, j'ai vu l'esclavage dans presque tous les pays du monde. J'ai été à Alger , et j'y ai vu des esclaves. J'ai vu des esclaves à Smyrne, parmi les Turcs. J'étais dans cette ville lorsque notre consul américain paya la rançon d'une belle jeune fille grecque exposée en vente dans le bazar des esclaves. Je la vis monter à bord du brick SiijjWi, qui allait l'emmener en Amérique pour y être élevée aux frais de son généreux sauveur.
>Eh bien, mon opinion est que l'esclavage américain, tel que je l'ai vu pendant ma participation indirecte au commerce des esclaves , tel que je l'ai vu sur les plantations de riz et de sucre, tel que je l'ai vu, enfin, à la Nouvelle-Orléans, est tout aussi mauvais que l'esclavage en aucun autre pays du monde païen ou chrétien. Les gens qui se bornent à des visites ou à des voyages de plaisir dans les Etats du Sud, ne peuvent savoir en aucune façon, relativement à l'esclavage, ce que nous savons, nous autres patrons de navires, qui pénétrons dans les plantations les plus reculées pour y transporter des esclaves et en rapporter les produits.
»Au commencement de ma carrière, on ne songeait guère à discuter le système de l'esclavage. Je voyais tout ce que je viens de dire, comme tant d'autres, sans songer à m'en mêler. Maintenant, je ne veux plus rester silencieux témoin de pareilles horreurs : c'est pour cela que je ne commerce plus au delà des frontières de nos Etats du Nord.