CHAPITRE VJ
LA FAMILLE EDMONDSON.
Milly Edmondson est une vieille femme; elle a maintenant plus de soixantedix ans. Elle a hérité, pauvre esclave, de toute l'ignorance imposée à sa caste; elle ne peut, dans un livre, déchiffrer un seul mot, ni tracer son nom sur un morceau de papier. Milly est de taille moyenne et d'un certain embonpoint. Elle s'habille avec une propreté recherchée. Un simple bonnet, tel que le portent les méthodistes, abrite sa figure, et le gros fichu blanc, qui fait aussi partie de leur costume, est croisé sur sa poitrine; une robe en grosse étoffe de laine, soigneusement conservée, et un grand tablier blanc, le long duquel, attaché par une épingle, pend un mouchoir de poche également blanc : tel est le costume dans lequel nous l'avons toujours vue. C'est une mulâtresse, et il est évident qu'elle a pu compter parmi les plus belles. Ses yeux et son sourire sont encore d'une beauté remarquable. Mais il y a sur sa figure de profondes rides, indices de chagrins supportés avec patience , de soucis péniblement endurés,— et ces rides disent assez haut que cette belle et noble femme a passé toute sa vie dans l'esclavage.
Milly Edmondson appartenait , selon les lois, à une vieille fille d'une intelligence bornée, et qu'une décision judiciaire avait même déclarée incapable de gérer son bien. Ce bien consistait uniquement dans la propriété de Milly Edmondson elle-même, qui avait reçu l'autorisation d'épouser un homme libre, sous l'expresse condition acceptée par tous deux, que les enfants à naître de ce mariage, une fois élevés , seraient vendus au profit de sa maîtresse. Cette dernière avait naturellement laissé prendre sur son esprit, par cette esclave si bien douée, une très-grande influence ; mais à quoi pouvait servir cet ascendant d'une âme supérieure sur un être en tutelle , dominé par le premier venu , et qui d'ailleurs n'avait pas l'administration de sa propriété? Elle était bonne pour Milly: à cela devait se borner ce que cette dernière en pouvait attendre. Milly se rappelle qu'un jour, — elle n'avait guère plus de quatorze ans, — sa maîtresse faisant elle-même un ouvrage qu'ehe n'avait pas cru devoir lui confier : — Milly, lui dit-elle, vous voyez bien que c'est moi qui suis l'esclave , et non pas
vous. Mais la jeune fille, sur qui pesait déjà le sentiment de sa condition: — Ah! Madame, répondit-elle, vous aurez beau faire, je n'en suis pas moins une pauvre esclave. Et Milly ajoutait, nous contant cette petite histoire: — A peine eus-je dit ces mots que j'en fus fâchée, car je vis bien que je lui avais fait du chagTin.
Elle raconte ainsi ses amours et son mariage :
« Après un temps, voyez-vous, quand je fus fiancée à Paul, je me pris à l'aimer de tout mon cœur ; mais je pensai qu'il n'était pas bien de mettre au monde des enfants pour en faire des esclaves, et je dis à nos gens que je ne me marierais jamais, quoique que j'aimasse Paul. Mais, ajouta-t-elle avec un air mystérieux , on ne devait pas m'en laisser la permission.
» — Que voulez-vous dire? lui demandâmes-nous.
» — Ah ! c'est qu'ils me signifièrent qu'il fallait me marier, ou que je serais mise au ban de l'Eglise. — Rien que cela! ajouta-t-elle, hochant la tète... Alors Paul et moi nous nous mariâmes, et nous fûmes assez heureux, sauf cette inquiétude que j'ai dite. Lorsque naquit notre premier enfant: — Eh bien! Paul, dis-je à mon mari, voilà les chagrins qui commencent; cet enfant n'est pas à nous! — Et chaque fois qu'il en venait un autre, le chagrin s'augmentait d'autant. — Quelle terrible chose, disais-je à Paul, d'avoir des enfants qui ne soient pas à nous ! — Mais il me répondait : — Milly, ma chère, s'ils sont les enfants de Dieu, il n'importe guère qu'ils soient ou non à nous; cela ne les empêchera pas d'hériter du royaume des cieux. — Donc, quand la maîtresse de Paul vint à mourir, elle l'affranchit par testament , et il s'acheta une petite maison à quatorze miles de Washington. Là on me laissait vivre avec lui, et travailler à la tâche pour mes maîtres ; car ils avaient assez de confiance en moi pour savoir que, lorsque j'avais promis de faire quelque chose, c'était comme s'ils l'eussent vu terminé. J'avais à coudre beaucoup, quelquefois une chemise à faire dans la journée, — une grosse chemise, vous entendez bien, — ou une paire de draps, ou quelque chose dans ce genre. Mais, quoi que ce pût être, j'en venais toujours à bout. De plus, j'avais tout mon ménage à faire, et à soigner mes enfants, et il m'est arrivé souvent, passé dix heures du soir , de prendre les habits de mes enfants , de les savonner et de les repasser bien avant dans la nuit, parce que je n'aimais pas que mes enfants fussent salement vêtus. Je voulais les voir toujours bien lavés, bien propres; et je les élevais, je les instruisais démon mieux. Mais personne ne
sait tout ce que j'ai souffert. Je ne voyais jamais un homme blanc rôder autour de notre maison que la pensée ne me vînt: — Voilà, maintenant; il vient examiner mes enfants! — Et dès que je voyais approcher un de ces hommes, je rappelais mes enfants , je les cachais de peur qu'il no les vît , et que , les ayant vus, il ne voulût les acheter. Oh! Madame, mes chagrins ont été longs! J'ai porté cette lourde croix bien des années! — Mais, lui dîmes-nous, le Seigneur ne vous a pas abandonnée. — Elle reprit alors avec énergie: — Madame, si le Seigneur ne m'était pas venu en aide, vous ne me verriez pas vivante aujourd'hui devant vous. Bien des fois, mon cœur s'est trouvé si lourd que je me suis dit : — // faut mourir! — Et alors, je suis allée devant le Trône de Grâce; j'y ai versé tous mes chagrins; je me suis relevée plus légère, et j'ai senti que je pouvais vivre encore un peu.»
A ces dernières paroles de Milly nous ne changeons pas une syllabe. Il lui arrivait souvent de s'exprimer avec une force et une beauté de langage qui nous ont vivement frappée.
Paul et Milly Edmondson figuraient parmi les plus zélés adeptes de l'Eghse méthodiste épiscopale à Washington , et tous ceux qui les ont connus rendent hommage à la pureté de leur vie, à la sincérité de leur dévotion. Dans cet humble cottage, que recommandaient au respect l'ordre et la propreté les plus irréprochables, dans ce cottage sanctifié matin et soir par des prières ferventes, ils inculquaient à leurs enfants, au miheu de leur simplicité ignorante, les principes de la rehgion la plus sincère... pour les voir vendre plus tard sur un marché d'esclaves. En attendant, ils s'estimaient trop heureux, à mesure que l'un ou l'autre de ces enfants chéris arrivait à l'âge où on eût pu le vendre, de le voir pris en location par des familles du voisinage, et, par là, soustrait à la rapacité des trafiquants, aux horreurs de cet exil du Sud, si redouté des pauvres nègres.
Mihy, cependant, continuait à vivre sous l'empire de cette terreur que l'esclavage lui avait toujours causée.
— Enfant , disait-elle souvent à sa fille, ne vous préparez pas les angoisses que j'ai subies; ne vous mariez pas que vous n'ayez été affranchie; ne vous mariez pas pour donner le jour à des enfants qui ne seraient pas à vous. — Par suite de ces conseils souvent répétés , quelques-unes de ses filles aînées , de concert avec les jeunes gens qui s'étaient fiancés à elles , mirent de côté, avant de se marier, la somme nécessaire à leur rachat.
Une de ces jeunes femmes , à l'époque où elle payait ainsi sa liberté , se trouvait dans un si faible état de santé que, selon le médecin, elle n'avait pas plus de quelques mois à vivre. Il lui conseillait donc de garder l'argent par devers elle, et de l'employer à se procurer le bien-être qui pouvait adoucir ses derniers jours.
Mais elle répondit à ce prudent conseiller: — N'eussé-je que deux heures encore à passer ici-bas, je donnerais tout de même cet argent pour mourir libre.
Si c'est là priser la liberté bien au delà de ce qu'elle vaut, ce n'est certes pas une Américaine qui voudrait le dire.
Tous les fds, toutes les filles de Milly étaient remarquables à la fois par leurs agréments physiques et leur développement intellectuel : ce qui leur donnait un très-haut prix « sur le marché. » Au prix où on a payé quelques-uns d'entre eux, la famille équivalait à une propriété de 15,000 dollars (80,250 fr.).
On les connaissait pour leur intelligence, leur honnêteté, leur zèle dans le devoir, mais, par-dessus tout, comme fort attachés les uns aux autres. Ils habitaient tous , en qualité d'esclaves , la ville de Washington , notre capitale américaine, et naturellement, aux enseignements de leur mère, qui leur avait toujours représenté la liberté comme le premier de tous les biens, venait se joindre une autre influence presque aussi puissante : celle de tous ces discours, de toutes ces adresses, de toutes ces commémorations solennelles dont l'indépendance nationale est le sujet, — qui se multiplient à Washington plus que partout ailleurs, — et qui attestent chez nos concitoyens la noble passion delà liberté publique et individuelle.
Le 13 avril 1848, la nouvelle de la révolution française venait d'arriver à Washington, et toute la ville s'agitait pour célébrer cette glorieuse conquête de la démocratie; les tambours battaient aux champs; des orchestres étaient installés de tous côtés; l'hôtel du président, les demeures des principaux fonctionnaires, étaient illuminés; des feux de couleur pendaient aux arbres de la grande avenue ; de tous côtés la foule acclamait le triomphe de la liberté» Ce spectacle éblouissant, ces bruits, ces musiques, ces cortèges, avaient fortement monté les imaginations, et, parmi ceux qui s'en étaient le plus émus, il fallait compter, nous n'en douions pas, les esclaves de la ville, natures si vives, si impressionnables. D'ailleurs, c'était le jour des inconséquences. Avec une imprudence inouïe , maints et maints champions de l'esclavage, montant , tout enfiévrés, sur les hiistings, adressaient à la foule, — sans distinction d'audi-
teurs blancs ou noirs , asservis ou libres , — des harangues propres à les enflammer. Ainsi, on entendait un représentant du congrès (^) vanter la contagion involontaire qu'exerce autour de lui un peuple qui a brisé ses fers. Empruntant cette comparaison à un des éléments de notre prospérité nationale, il assimilait ce peuple à un immense bois de cotonniers, dont les racines pénètrent profondément le sol, et qui, la saison de la récolte venue, remplit l'air de semences dispersées au loin par la brise. Ainsi encore , un sénateur (-) annonçait, en termes pompeux, le déclin universel de la tyrannie, et la fui de V esclavage. Selon lui, l'homme allait se trouver émancipé partout des chaînes de l'oppression civile; partout, dans tous les pays, la souveraineté dupeuple^ l'égalité, la fraternité, principes victorieux, se dessinaient aux horizons.
Tandis que tout ceci se passait, un petit schooner, la Perle ^ commandé par le capitaine Daniel Drayton, était venu jeter l'ancre dans les eaux du Potomac, en face de Washington. Peut-être le capitaine était-il descendu à terre; peut-être avait-il l'oreille pleine de ces magnifiques discours. Dans tous les cas, Daniel Drayton était un brave et digne homme, qui ne s'étonna pas de voir accourir à lui, — vers lafmde cette journée mémorable, — un certain nombre d'esclaves , mus par l'espoir qu'il les prendrait à son bord et voudrait bien favoriser leur évasion. Ils étaient soixante-dix-sept, hommes, femmes, enfants, qui vinrent ainsi, l'un après l'autre, se tapir dans l'entrepont de la Perle ^ sans que le digne capitaine trouvât le courage de refuser asile à un seul d'entre eux. Dans le nombre étaient six des enfants de Paul et de Milly Edmondson. Voici , au surplus , comment les choses s'étaient passées quant à eux.
Richard Edmondson avait cherché longtemps à se racheter. Il avait, dans ce but , travaillé jour et nuit. Mais le prix qu'on exigeait de lui était tellement élevé, qu'il désespérait de jamais acquérir une somme aussi forte. Dans l'après-midi du 11 avril, lui et trois de ses frères, — assistant à la fêle dont nous avons parlé, et entendant proclamer de tous côtés que le premier devoir des hommes est de conquérir, de propager au loin la liberté, — résolurent assez naturellement de se soustraire, eux et leurs sœurs, aux iniquités de la servitude. Richard Edmondson alla donc trouver sa sœur Emily dans la maison où elle était placée, et lui raconta le projet formé par un certain nombre de leurs pareils de s'échapper à bord de la Perle.
(') L'honorable Frederick P. Stanton, du Tennessee. (*) M. Foote, du Mississipi.
« Mais que pensera notre mère? demanda Émily.
, — Que cela ne vous embarrasse pas ; elle aimera mieux nous savoir libres que de nous voir perdre notre temps à lui demander ce qu'elle en pense.
. — Eh bien! si Mary veut partir, je suis prête à vous accompagner. ».
Tous ces détails, — on voudra bien le remarquer, — l'auteur les tient d'une dame chez qui elle a elle-même placé ces deux intéressantes filles, Emily et Mary Edmondson. Elles ont donné pour raison de leur fuite que, — bien partagées, d'ailleurs, et traitées avec bonté, — elles se savaient néanmoins menacées d'être vendues, dans telle ou telle circonstance, à des maîtres rigoureux ou pervers, et séparées à jamais de tout ce qu'elles aimaient ici-bas.
Ce fut ainsi que les quatre frères et les deux sœurs se rendirent à bord de la Perle, qui avait jeté l'ancre un peu à l'écart des autres vaisseaux, et où ils se trouvaient, nous l'avons dit, en nombreuse compagnie.
A minuit, le petit schooner ouvrit ses ailes muettes, et sortit du port avec sa timide et mystérieuse cargaison. Une brise fraîche s'éleva, et le lendemain soir, à onze heures, les fugitifs, se voyant à deux cents miles de Washington, commencèrent à penser que, désormais, ils étaient libres. On jeta l'ancre, pour y attendre l'aurore, dans un endroit appelé Cornfield-Harbour. Aux doux balancements du navire qui les berçait sur les flots légèrement agités, ils s'endormirent tous dans une sécurité parfaite.
Mais, à deux heures du matin, ils s'éveillèrent au bruit sinistre d'une espèce de combat qui se livrait sur le pont : plaintes, blasphèmes, malédictions, bruits de coups.
La P^He venait d'être abordée par deux cents hommes armés et furieux, qui , en quelques minutes , eurent saisi et garrotté le capitaine , le contremaître et tout l'équipage. Au moment où , menaçant et hurlant toujours , ils essayaient de défoncer les écoutdles fermées sur la tête des malheureux fugitifs, Richard Edmondson monta jusqu'à eux et leur dit d'une voix calme : « Pourquoi, Messieurs, vous donner tant de mal. Nous sommes tous ici; personne ne cherche à résister. » A l'exception de ces paroles, il n'y eut pas un mot de prononcé ; le désespoir avait clos toutes les bouches. Les hommes pris à bord do la Perle furent tous garrottés et transportés à bord du bateau à vapeur qui, lancé a sa poursuite, venait delà capturer ainsi; les femmes furent laissées sur le schooner , qu'on se proposait de remorquer.
Ce dcnoûmcnl inattendu était le fruit d'une trahison.
Lorsqu'un certain nombre de maîtres s'étaient aperçus à Washington, le lendemain du 13 avril, que leurs esclaves avaient pris la fuite, cet événement, ébruité par eux, avait causé presque autant de sensation que, deux jours auparavant, la nouvelle de la révolution française. Les mêmes gens qui avaient salué avec tant d'enthousiasme cet indice du progrès démocratique, furent abasourdis et confondus par l'application pratique qu'on avait faite de leurs maximes libérales, et de leurs harangues en l'honneur de l'émancipation universelle. En les prononçant, il paraît qu'ils ne s'attendaient guère à être pris au mot. Quoi qu'il en soit, ils ignoraient la direction suivie par les fugitifs, et ils s'étaient réunis au nombre de plusieurs centaines de cavaliers, pour se lancer sur toutes les routes qui viennent aboutir à Washington , lorsqu'un misérable mulâtre, portefaix du port, à qui une pauvre négresse fugitive n'avait pu payer les 25 cents qu'il réclamait d'elle pour l'avoir aidée à transporter ses effets sur la Perle ^ jugea l'occasion bonne pour se venger. Il avertit ces zélés champions de la fraternité humaine qu'ils se fatigueraient en vain à battre la campagne, et que les esclaves fugitifs, descendant la rivière à la voile, seraient bientôt hors de leurs atteintes. — Nous avons vu les résultats de cette indigne délation.
La capitale fut en grand émoi lorsque le steamer revint avec sa riche capture. A mesure que les esclaves repris défilaient, deux par deux, et chargés de liens, sous les yeux de la foule furieuse, on faisait pleuvoir sur eux les railleries les plus amères, les sarcasmes les plus insultants : un homme, entre autres, demandait à l'une des jeunes fdles « si elle avait la jambe mieux faite pour s'être ainsi échappée ?» Et un autre s'empressa d'ajouter « qu'elle devait maintenant regretter son escapade.» — Non, répondit -elle, ce serait à refaire demain, que je recommencerais. — Hé ! hé! reprit cet homme se tournant vers un des assistants : c'est de l'amadou , cette petite. »
Toutefois, l'irritation publique était surtout dirigée contre Drayton et Sayres, le capitaine et le contre-maître de la Perle. Des misérables , armés de couteaux-poignards et de pistolets, les entouraient avec les menaces les plus atroces. L'un d'eux brandit son arme si près de Drayton, que celui-ci eut l'oreille coupée ; Emily raconte qu'elle vit le sang couler. Et cependant, parmi la foule, se trouvaient en grand nombre les parents des captifs qui , les regardant comme autant de victimes dévouées , se lamentaient et pleuraient déjà sur leur sort. Un beau-frère des Edmondson fut tellement ému en les revoyant, qu'il se trouva
mal et tomba de son haut sur le pavé; il fallut le rapporter dans son domicile. La triste nouvelle arriva bientôt jusque dans le cottage de Paul et de Milly Edmondson. Bien convaincus que tous leurs enfants , à la suite d'événements pareils , ne pouvaient manquer d'être envoyés sur les marchés du Sud , les deux vieillards s'abandonnaient à la douleur: — «Oh! quelle journée, nous disait la vieille mère!... Jamais je ne pus prendre sur moi de mettre un morceau dans ma bouche. Nous jeûnâmes, Paul et moi, priant le Seigneur tout le jour et toute la nuit pour nos malheureux enfLmts. »
L'indignation, cependant, croissait contre tes fugitifs. Quels motifs avaient-ils eus de s'enfuir? N'étaient-ils pas bien nourris et bien traites? Quelle ingratitude de leur part! On ne devait pas la leur pardonner. Il fallait que leurs maîtres se montrassent impitoyables; il fallait immédiatement livrer ces misérables aux trafiquants, et les dépêcher vers les marchés du Sud, cette Sibérie du despotisme individuel en Amérique. De la liberté des peuples, de la propagande émancipatrice, de lalorêt de cotonniers « dispersant au loin ses semences fécondes,» personne, à ce qu'il paraît, n'avait gardé le plus léger souvenir.
Lorsque tous les prisonniers furent installés dans la geôle publique, les propriétaires vinrent , sous serment, reconnaître leurs biens meubles reconquis ; ceux-ci durent également prêter de nouveau foi et hommage à leurs légitimes possesseurs. Les sœurs mariées de Mary et d'Emily essayèrent de pénétrer dans la prison, mais on leur en interdit sévèrement l'entrée. A travers les barreaux de la chambre où elles étaient enfermées, au troisième étage, les deux jeunes captives voyaient cette scène déchirante et leurs sœurs pleurant à chaudes larmes.
Nous avons dit que la propriétaire des Edmondson, incapable de gérer elle-même ses biens, avait un curateur judiciaire. Cet homme, ému sans doute par la douleur dont il les voyait accablés , promit à la famille et aux amis des Edmondson, lesquels s'ingéniaient de leur mieux pour parvenir à les racheter, qu'il leur en fournirait l'occasion dès le lendemain. Mais la nuit porte conseil , à ce qu'il paraît, et comme la maison Bruin et Hill (tes propriétaires du grand entrepôt d'esclaves d'Alexandrie) lui firent offrir, dans cet intervalle, 4,500 dollars pour les six enfants, ce marché séduisant fut conclu dans la soirée du même jour, ou de très-bonne heure dans la matinée suivante. Désormais te l'achat devint difficile. Bruin ne voulut entendre aucune d';s proposilions qui lui furent faites. La dame chez laquelle Mary avait élé employée olïi'il
1,000 dollars; mais Bruin refusa, disant qu'il en trouverait le double à la Nouvelle-Orléans. Il ajouta « qu'il guettait depuis douze ans cette famille de choix, et qu'on lui avait promis la préférence si jamais elle venait à être vendue. »
Tout le temps que les jeunes filles restèrent dans la prison , elles n'eurent à leur disposition ni lit, ni chaises, et chacune eut seulement une couverture de laine, bien que les nuits fussent très-froides. Apprenant, d'ailleurs, que les salles du rez-de-chaussée, où étaient enfermés leurs frères, étaient encore plus froides et plus humides , et qu'on ne leur avait pas donné de couvertures , elles leur envoyèrent les leurs. Le matin, on leur permettait de descendre pendant quelques instants dans la cour commune; elles en profitaient pour courir à la fenêtre du cachot où étaient leurs frères, leur souhaiter le bonjour, et les embrasser à travers les barreaux.
A dix heures, le mardi soir, on mit les menottes aux frères, et on les conduisit en voiture, ainsi que leurs sœurs, jusqu'à Alexandrie, où on les enferma dans un de ces dépôts qu'on appelle Georgia pen.
Les jeunes filles furent laissées seules dans une vaste pièce, sans lumière, sans lit, sans couverture, et là, elles passèrent la nuit à pleurer, ignorant absolument ce que leurs frères étaient devenus. Le lendemain matin seulement, lorsqu'à huit heures on vint les appeler pour déjeuner, elles eurent le triste plaisir d'apprendre qu'ils étaient encore tous les six réunis dans la même prison. Elles y restèrent à peu près vingt-huit jours, passant les journées en bas avec leurs frères, et remontant la nuit dans leurs cellules. Ces jeunes gens éprouvaient pour elles de grandes inquiétudes , craignant qu'on ne les envoyât au Sud. Samuel surtout s'affligeait à cette idée qu'il avait été le principal agent de leur fuite. Il disait souvent qu'il mourrait volontiers pour elles , si sa mort pouvait les soustraire à l'affreux destin dont elles étaient menacées. Nonobstant tous ses efforts pour se contenir, il laissa fréquemment échapper devant elles des torrents de larmes.
On leur avait imposé, pendant leur séjour dans la prison, de blanchir et d'entretenir le linge appartenant à leurs compagnons d'esclavage , qui étaient au nombre de treize; mais leurs frères se chargèrent eux-mêmes d'une grande partie de ce travail. Un jour, leurs nouveaux maîtres vinrent les mesurer et les peser : le lendemain, on mit les menottes à leurs frères, et tous ensemble furent conduits sur un bateau à vapeur où se trouvaient déjà environ quarante esclaves,
— hommes pour la plupart, — qu'on dirigeait sur Baltimore. Le voyage prit un jour et une nuit. Aussitôt arrivés, on les jeta dans un dépôt d'esclaves tenu par un associé de la maison Bruin et Hill. C'était un homme d'habitudes grossières, accoutumé à se servir du langage le plus profane, et dont les remarques sur ces jeunes filles avaient souvent le caractère des plus obscènes insultes. Là, il leur fut défendu de prier ensemble, selon leur usage; mais, en se levant de très-bonne heure, elles parvinrent à se ménager un petit intervalle de temps, qu'elles pouvaient employer ainsi sans risquer d'être interrompues. Quatre ou cinq femmes de la prison se joignirent bientôt à elles pour cette prière matinale, dans laquelle on n'oubhait jamais de solliciter la grâce divine en faveur du trafiquant endurci qui avait voulu leur ôter jusqu'à cette dernière consolation. Peu à peu les douces et affectueuses manières que les frères de Mary et d'Emily avaient envers elles finirent par leur valoir beaucoup d'égards et de prévenances de la part des autres prisonnières avec lesquelles elles vivaient. Trois semaines, à peu près, s'écoulèrent ainsi.
Les amis que les Edmondson avaient à Washington ne se décourageaient pas, malgré le mauvais succès de leurs premières démarches; et, un soir, le télégraphe apporta un message annonçant qu'une personne arriverait le lendemain, par un des trains de la matinée, pour traiter du rachat de la famille, et qu'une partie de l'argent était déjà trouvée. Mais le trafiquant fut inexorable; et, ce matin-là même, une heure avant l'arrivée du convoi, on conduisit tous les prisonniers à bord du brick l'Union, qui allait faire voile pour la Nouvelle- Orléans. Cependant arriva le messager annoncé; il apportait DOO dollars sonnants qu'avait généreusement donnés un petit-fils de John-Jacob Astor. Cet argent, après quelques débats, fut assigné à la rançon de Bichard Edmondson, dont la femme et les enfants étaient à Washington dans un grand dénûment et, de plus, malades. Le trafiquant ne voulut rien entendre du marché relatif aux jeunes filles, et ne permit môme pas à Bichard de descendre du brick, qui n'avait pourtant pas encore levé l'ancre. Néanmoins, son rachat fut convenu, et l'argent déposé à Baltimore.
Il y avait, sur ce brick, onze temmes réunies dans un seul petit appartcmoiii, et trente ou quarante hommes entassés dans une salie voisine. Pendant la tiaversée, Emily eut presque toujours le mal de mer, et ses frères craignaient un résultat funeste. Ils venaient la prendre de temps en temps, la portaient sur le pont, se privaient pour procurer à leurs sœurs mille petits comforts^ et pre-
naient d'elles tout le soin possible. 11 s'élevait fréquemment des vents contraires qui, les faisant reculer, prolongeaient la traversée; et lorsqu'ils étaient réunis pour prier, — c'est-à-dire chaque soir, — ils demandaient au ciel que ces vents pussent les conduire vers New-York. Un des marins leur avait déclaré que, s'ils arrivaient ainsi seulement à cent miles de cette ville, et que les esclaves voulussent l'appuyer, il se faisait fort de venir à bout du capitaine , et de les y piloter lui-même. Arrivés près de Key-West, on hissa un signal pour appeler un pilote, le capitaine comprenant bien le danger où il se trouvait, et se sentant incapable de s'en tirer tout seul. Quand on vit approcher le bateau-pilote, les esclaves furent tous attachés dans l'entrepont, et un épais prélart fut étendu sur l'ouverture grillée des écoutilles , lequel excluait toute circulation d'air et mit les prisonniers en grand danger d'être suffoqués. Cependant le débat se prolongeait, sur le pont, entre le capitaine et le pilote, qui ne pouvaient s'entendre sur le prix des services de ce dernier. A la longue, les souffrances des femmes devinrent presque intolérables ; et les hommes n'étaient guère mieux , bien qu'ils fussent parvenus à pratiquer avec un bâton quelques trous dans l'épaisse couverture qui les privait d'air; mais un très-petit nombre seulement, — c'étaient naturellement les plus forts, — pouvaient, de temps en temps, venir humer l'air à ces espèces de barbacanes ; enfin , après une entrevue qui leur parut interminable, le pilote quitta le vaisseau, refusant de lui prêter assistance; on enleva aussitôt le prélart, et le brick, virant de bord, prit une autre direction. Les prisonniers, ensuite, à mesure que l'air leur rendait quelques forces, s'en servirent l'un après l'autre pour se traîner sur le pont. Les frères d'Emily et de Mary les y portèrent aussitôt que cela leur fut possible.
Peu à peu les provisions commencèrent à manquer, — l'eau surtout, dont les esclaves n'obtinrent plus qu'un gill (*) par tête et par jour. Les matelots en recevaient une ^î(r/f/eC^) chacun. Il leur arriva fréquemment d'en prélever une pinte sur leurs rations réunies, afin de l'envoyer aux deux jeunes filles par les frères Edmondson; elles, de leur côté, partageaient ce supplément avec leurs compagnes d'infortune.
Le jour on ils arrivèrent à l'embouchure du Mississipi , une horrible tem-
(') Un quart de pinte.
(-) La quatrièine partie d"un gallon ; le gallon équivaut à cinq pintes de Pans.
pête se déclara, et ce ne fut pas sans peine que le brick put remonter le fleuve à la remorque d'un bateau à vapeur. Alors, pour la première fois de leur vie, les jeunes prisonnières virent des plantations à coton et des compagnies d'esclaves occupés à les travailler.
On arriva de nuit à la Nouvelle-Orléans, et les esclaves, débarqués le lendemain vers dix heures, furent conduits à ce qu'on appelle «les salles d'exposition »( s/wi^ rooms). Là, nos jeunes filles, dès leur entrée dans la cour, la virent entourée d'hommes et de femmes assis , dont l'attitude indiquait assez les tristes préoccupations. Devant ce spectacle qui la touchait de si près, Emily se mit à pleurer; aussitôt un surveillant s'avança, la frappa au visage, et lui dit que • si elle pleurnichait ainsi, on lui donnerait bientôt de quoi pleurer tout de bon. » Ensuite, lui montrant du doigt un petit bâtiment, il lui dit que « c'était la calabouse, où on fouettait celles qui ne se conduisaient pas bien. » Dès que cet homme l'eut quittée, une esclave s'approcha d'Emily, et lui dit « de faire son possible pour avoir l'air gai ; que cela vaudrait mieux pour elle. » Un des frères Edmondson vint aussitôt s'enquérir de ce que cette femme avait dit à sa sœur, et, quand elle le lui eut répété, il l'engagea fortement à suivre ce conseil, dont il profita pour lui-même.
Ce soir-là, on tailla de fort près les cheveux des quatre frères , on rasa leurs favoris, et leur costume ordinaire fut remplacé par une jaquette et des pantalons bleus, « ce qui les changea tellement , disaient leurs sœurs , que nousmêmes nous avions peine à les reconnaître. » Ensuite, pendant trois jours, on les contraignit à se tenir tous sous une espèce de porche faisant face à la rue, exposés aux regards des passants; seulement, quand une des deux sœurs était fatiguée, elle pouvait se retirer un moment, et l'autre prenait sa place. Toutes les fois qu'il arrivait des acheteurs, on les faisait ranger dans la salle des enchères, où chacun pouvait les examiner en raillant et goguenardant. Que si quelque visiteur trouvait à son goût une des jeunes filles ainsi mises en vente, il l'appelait à lui, la prenait par la taille, lui ouvrait les lèvres, regardait à ses dents , la palpait de la façon la plus grossière , et le tout avec des remarques au moins inconvenantes; la jeune fille, cependant, devait se soumctlre, sans la moindre résistance, à ces indignes traitements. Mary et Emily déclarèrent à leurs frères qu'elles en étaient excédées. Ceux-ci en parièrent à un cerlainWilson, associé de Bruin et Hill, qui avait la direction de ce dépôt; leurs remontrances eurent pour effet de rendre ces procédés une peu moins indécents.
Richard, dont la rançon avait été payée à Baltimore, ainsi que nous l'avons dit plus haut , fut mis en hberté dès son arrivée à la Nouvelle-Orléans. 11 chercha dans cette ville, et parvint bientôt à découvrir un autre frère de nos jeunes filles , nommé Hamilton, qui , après avoir passé seize années , comme esclave , à la Nouvelle-Orléans ou dans les environs, avait fmi par se racheter moyennant 1,000 dollars (c'était la seconde fois qu'il économisait cette somme; la première fois elle lui avait été volée). Richard le conduisit à la prison. Celte entrevue de famille fut, à ce qu'il paraît, déchirante. Hamilton ne connaissait pas encore sa sœur Emily, car il avait été vendu avant qu'elle ne fût née.
La salle dont nos jeunes filles avaient, pendant le jour, la possession exclusive , servait de dortoir, la nuit , à une trentaine de femmes qui dormaient toutes sur le plancher, n'ayant qu'une couverture chacune.
Après quelques jours, on reçut la nouvelle (et cette nouvelle, malheureusement, ne se trouva pas vraie) qu'on avait trouvé la moitié de l'argent nécessaire au rachat de Mary et d'Emily. A partir de ce moment, et sur les prières réitérées de leurs frères, elles obtinrent la permission d'aller passer la nuit chez celui d'entre eux qui était libre , à la condition de revenir chaque matin. Ce n'était pas seulement un motif de convenance qui leur avait fait désirer ce nouvel arrangement : — elles étaient de plus tourmentées par les moustiques et autres insectes; leurs pieds étaient enflés , et elles en souffraient beaucoup. Pendant leur séjour dans cette prison, elles eurent connaissance de beaucoup de cruautés commises ; elles en virent même commettre sous leurs yeux. Deux personnes, une femme et un jeune adulte, y périrent sous le fouet; mais, — il faut être juste, — ces deux malheureux n'étaient point dans le même 'pen, et n'appartenaient pas aux mêmes maîtres qu'Emily et Mary.
Aucun esclave n'avait la permission de dormir pendant le jour; et les petits enfants, quelquefois, n'ayant absolument rien à faire, se sentaient pris d'une telle somnolence qu'ils ne pouvaient plus tenir les yeux ouverts ; mais alors, si le surveillant venait à les voir, ils étaient rudement battus. Emily et Mary s'étaient mises à faire le guet pour ces pauvres petits malheureux ; elles les laissaient dormir jusqu'au moment où elles entendaient approcher quelque surveillant, et alors elles les réveillaient en sursaut.
Une jeune femme, vendue parles trafiquants pour exercer le plus triste des métiers, fut ramenée le même jour, n'ayant pas eu le bonheiir de plaire à l'homme qui l'avait achetée; et, selon la coutume, presque invariable en pareil
cas , elle fut cruellement flagellée , — au point qu'il en résulta un commencement de gang-rène, et qu'on désespéra de ses jours. Lorsque Emily et Mary débarquèrent à la Nouvelle-Orléans , elles la virent et causèrent avec elle. Elle venait à peine de se rétablir; c'était une toute petite femme, charmante de traits, avec de beaux cheveux hsses qui, naguère, avaient été très -longs, mais qui avaient été coupés de fort près par ses ignobles et stupides bourreaux.
Les deux sœurs ont entendu le surveillant qui l'avait fouettée déclarer qu'on ne lui imposerait plus une pareille besogne; qu'il se sentait hors d'état de la recommencer. Ce qui, pensent-elles, lui avait fait prendre celte détermination bien arrêtée, c'est qu'après avoir été l'agent du supplice , il s'était vu obligé de soigner sa victime, et n'avait rien perdu des horribles souffrances qu'elle avait endurées. Nos deux jeunes filles ont oublié le nom de cette femme; — elles se rappellent seulement qu'elle était originaire d'Alexandrie.
Parmi leurs compagnons étaient un jeune homme et une jeune fille engages l'un à l'autre, et qui, vendus à deux maîtres différents, tombèrent dans un découragement complet qui les empêchait de travailler. Le jeune homme fut bientôt renvoyé au trafiquant avec des plaintes sur son incapacité, sa négligence et sa paresse. Ceci enlraînait la restitution de l'argent, et le châtiment exemplaire du pauvre esclave. Il fut condamné à être fouetté tous les soirs pendant une semaine de suite, et après qu'il avait reçu environ cent coups de fouet administrés par le surveillant , chacun des esclaves mâles de la même prison recevait l'ordre de venir lui donner encore cinq coups, de toute sa force, sous peine d'être flagellé lui-même. La jeune fille, elle aussi, fut bientôt renvoyée à la prison avec un billet de sa nouvelle maîtresse par lequel celle-ci demandait qu'on lui infligeât un certain nombre de coups de fouet. Sous la même enveloppe était l'argent destiné à les payer. Il fut immédiatement fait droit à celle requête.
Emily et Mary virent aussi à la Nouvelle-Orléans des troupes de femmes occupées à nettoyer les rues ; elles étaient enchaînées ensemble, et quelques-unes portaient, fixé à leurs chaînes, un pesant boulet de fer; c'est, à ce qu'il paraît, un des châtiments en usage pour punir les domestiques qui ont déplu à leurs maîtresses.
Hamilton Edmondson, celui des frères qui avait racheté sa liberté, faisait tous ses efiwts pour placer ses frères el ses sœurs dans de bonnes conditions à la Nouvelle-Oi'léans, alin qu'ils ne fussent pas éloignés les uns des autres.
DE L'ONCLP] TOM. 293
Un jour, le direcieur du dépôt, M. Wilson, emmena Samuel avec lui dans une voilure, et revint tout seul. Ses frères et ses sœurs comprirent qu'il était vendu et parti pour quelque destination ignorée; mais, sous peine d'être traités avec la plus grande sévérité, il ne leur fut pas permis de pleurer ou même d'avoir Tair triste. Le lendemain cependant, à leur grande joie, Samuel luimême vint à la prison leur dire qu'il était fort bien placé en ville, chez un Anglais qui l'avait payé 1 ,000 dollars.
Trois semaines à peu près s'étaient écoulées dans cette prison, lorsque les Edmondson furent prévenus que la fièvre jaune s'étant déclarée dans la ville, plus dangereuse encore pour eux parce qu'ils n'étaient pas acclimatés, on n'entendait pas les y laisser; — d'ailleurs, en de telles circonstances, les acheteurs sont moins tentés de risquer de fortes sommes sur la vie d'un esclave. Par toutes ces raisons, il était décidé qu'on formerait un nouveau convoi, et qu'on le renverrait sans délai à Baltimore.
Cette nouvelle fit le plus grand plaisir aux Edmondson, qui croyaient encore l'argent de leur rançon à peu près réalisé. Celui de leurs frères qui était libre se mit en peine de leur procurer tout ce qui leur était nécessaire pour faire commodément le voyage, matelas, couvertures, draps, boissons, ahments de diverses sortes, etc. Les amis qu'ils avaient déjà dans la ville les accompagnèrent jusqu'à l'embarcadère, où ils montèrent de nouveau à bord de VUnion" Ce brick avait sa cargaison à peu près complète de coton, sucre, mélasse, etc., et naturellement, il ne restait pas grand'place pour les esclaves. On alloua aux femmes une petite chambre fort sale, de huit à dix pieds carrés, déjà remplie de coton aux deux tiers de sa hauteur, sauf au-dessous de l'écoutille. Richard Edmondson, voyant cela, préféra garder ses sœurs avec lui sur le pont, bien qu'elles n'y eussent aucun abri; lui-même préparait leur nourriture, faisait leur lit chaque soir sur les barils de mélasse, ou dans quelque autre endroit qu'il pouvait trouver, et se couchait ensuite à côté d'elles. Parfois le temps se gâtait au milieu de la nuit; il se levait alors pour les réveiller, et, roulant leur pauvre coucher, il les conduisait sous une espèce de petit pavillon, servant de soute aux provisions, où tous trois , en se tenant debout, pouvaient trouver un abri jusqu'à ce que l'orage eût cessé. Parfois aussi Richard venait à bout de leur fabriquer un logement temporaire sur le pont, avec quelques morceaux de })lanches ramassés çà et là.
Le voyage dura seize jours, au bout desquels ils arrivèrent à Baliiinore,
croyant bien toucher au terme de leur captivité. On les ramena dans la même prison d'où on les avait extraits quelques semaines auparavant , mais ils pensaient qu'ils n'y séjourneraient pas plus d'une heure ou deux. Cependant M. Bigelow, de Washington, vint demander Richard , et rien que Richard. Quand les jeunes filles virent que l'heure de la délivrance n'avait pas sonné pour elles, leur désappointement et leur chagrin furent indicibles. Mais il fallut se séparer, — Richard pour aller chez lui retrouver sa femme et ses enfants, — elles pour rester dans le dépôt à esclaves. La monotonie des jours, le malaise des nuits, recommencèrent pour elles. Chaque matin, il leur fallait faire plusieurs fois le tour de la cour au bruit assourdissant des violons , des banjoes, etc., avec lesquels on prétendait les égayer et les consoler; le jour se passait à blanchir et à repasser le hnge des esclaves mâles, à dormir un peu, à pleurer souvent. Au bout de quelques semaines , leur père vint les voir, accompagné d'une de leurs sœurs.
Cette démarche avait pour but, en partie, de savoir à quelles conditions les plus favorables on consentirait à lui revendre ses enfants; en effet, pourvu qu'on lui laissât du temps, il nourrissait toujours l'espérance, bien vague cependant, d'obtenir l'argent de leur rançon. Le trafiquant lui déclara qu'd préférait de beaucoup les renvoyer sur un autre marché, mais que, cependant, il retarderait leur départ de quinze jours , et que si leurs amis , d'ici là, pouvaient faire la somme exigée, il ne se refuserait pas à les leur rendre.
Pendant la nuit que leur père et leur sœur passèrent dans la prison , le pauvre vieillard coucha au-dessus de leurs tètes; elles purent l'entendre se lamenter toute la nuit , tandis que leur sœur pleurait à ses côtés. Ni les uns ni les autres ne fermèrent l'œil un seul instant.
Au malin, la routine réglementaire de la prison reprit son cours. Le vieux Paul descendit dans la cour, et s'assit pour voir le défilé des esclaves. Jamais ses filles ne lui étaient apparues dans des circonstances aussi douloureuses , et il supporta péniblement le spectacle qu'elles lui offraient. La cour étant fort étroite, chaque fois qu'elles passaient près de lui et que leurs robes frôlaient ses vêtements, elles l'entendaient s'écrier à demi-voix : — 0 mes enfants! ô mes pauvres enfants!
Après le déjeuner, auquel pas un d'eux ne put prendre part, ils se séparèrent profondément tristes ; leur père suppliant le directeur du dépôt, dans le cas où l'argent de leur rachat ne pourrait être réuni à temps , de les renvoyer
de préférence à la Nouvelle-Orléans, où leur frère serait peut-être en état de leur procurer de bons maîtres.
Quinze jours ou trois semaines après , les deux chefs de la société, Ilill et Bruin, vinrent visiter la prison, rompirent leur contrat d'association avec le trafiquant qui la dirigeait, opérèrent la liquidation de leurs intérêts communs , et reprirent les Edmondson à leur compte séparé.
Le soir, vers onze heures, nos deux jeunes filles, endormies déjà, furent brusquement tirées de leur sommeil, et reçurent ordre de s'habiller en toute hâte pour revenir dans leur pays natal. Elles avaient appris de reste à ne pas compter sur la parole des marchands d'esclaves, et craignirent qu'on ne voulût les faire partir pour Richmond (Virginie) , comme il en avait déjà été question. Elles furent bientôt, cependant, en compagnie de Bruin, dans les wagons du chemin de fer, et, un peu après minuit, elles arrivaient à Washington.
Le cœur leur battit bien fort lorsqu'après ces longs mois d'accablante captivité, elles se retrouvèrent dans la même ville que leurs frères, que leurs sœurs, que leurs parents. Toutefois, on ne leur permit de communiquer avec personne; elles furent immédiatement embarquées dans une voiture et conduites à la prison d'Alexandrie , et , à deux heures de la nuit, elles rentraient dans cette même chambre, sans meubles et d'aspect sinistre, où leur captivité avait commencé.
Ceci se passait vers la fin d'août. On les employa, comme devant, à laver, repasser, coudre toute la journée, et, comme devant aussi, on les mettait sous clef toutes les nuits. Parfois on leur permettait de coudre dans la maison même de Bruin, voire d'y prendre leurs repas. Elles étaient à Alexandrie depuis à peu près trois semaines, lorsque l'aînée de leurs sœurs mariées vint voir Bruin pour tâcher d'apprendre, si cela se pouvait, ce qu'elles étaient devenues. Elle éprouva une grande surprise, et même, hélas i une grande joie à les retrouver là, contre toute attente. Leur père ne tarda pas à revenir les voir. Si étrange que cela puisse paraître, après tant de vains efforts pour arriver à les aflranchir, il n'en désespérait pas encore. On lui avait promis quelques secours à Washington; il se proposait d'aller dans le Nord, pour sonder le terrain et voir s'il n'y pourrait rien obtenir; enfin il désirait savoir de Bruin lui-même, et d'une manière tout à fait positive, quel prix le plus bas il accepterait des deux jeunes filles. Bruin donna somdtimatum àms le document suivant, que nous voulons citer sans rien changer à sa rédaction :
Alexandrie, 5 septembre 1848.
Le porteur du présent, Paul Edmondson, est père de deux jeunes filles, Mary-Jane et Emily-Calherinc Edmondson. Toutes deux ont été achetées par notre maison et, une fois déjà, envoyées dans le Sud. Nous les en avons fait revenir sur l'assurance formelle qu'une fois de retour ici, on trouverait l'argent nécessaire pour les racheter. Cette promesse, pourtant, n'a pas été tenue; et nous sommes sur le point de les renvoyer une seconde fois dans le Sud. Nous déclarons de plus très-franchement que , si elles repartent , nous n'écouterons plus aucune des promesses qu'on pourrait nous faire pour elles. Leur père veut essayer de trouver l'argent de leur rançon ; il entend pour cela faire appel à la générosité des braves gens, et nous a demandé d'établir, par écrit, les condiditions auxquelles nous lui vendrons ses fdles. Nous avons le projet de faire partir nos esclaves pour le Sud dans un assez bref délai; si la somme de 4,200 dollars nous est payée d'ici à quinze jours, ou que nous ayons bonne garantie de la recevoir , en ce cas nous garderons les jeunes filles chez nous pendant vingt-cinq jours encore, voulant leur donner la chance et les moyens de trouver le complément de leur prix, à savoir 1,050 dollars de plus; dans la cas contraire, nous serons forcés de les expédier avec le reste de nos esclaves.
BrUIN & HiLL.
Muni de ce papier, Paul s'éloigna tristement. Le temps s'écoulait maintenant pour SCS filles avec une lenteur plus désespérante que jamais. De minute en minute, elles attendaient soit une lettre, soit un message, priant Dieu de leur susciter, sur un point ou sur un autre, quelque généreux libérateur. Mais jour après jour, semaine après semaine s'écoulaient, et l'époque redoutée se rapprochait de plus en plus. Les préparatifs du départ pour la Caroline Suil commencèrent; on remit aux jeunes filles une pièce de cotonnade à grands ramages dont on leur enjoignit de se faire des vêtements pour les jours où elles seraient « exposées. » Elles n'auraient pas cousu leur linceul mortuaire d'un cœur plus triste et plus abattu. L'espérance élait presque morle dans leurs jeunes âmes. Quelques jours avant le départ du convoi, la sœur dont nous avons parlé vint leur faire une visite d'adieu. Elles confondirent leurs prières et leurs larmes , et nos jeunes filles lui remirent les petits gages de souvenir qu elles
voulaient laisser, en partant, à leurs frères et à leurs sœurs, à leur bon vieux père et à leur mère chérie. Elles se séparèrent ensuite, avec des adieux plus tristes que ceux qu'on se fait au lit de mort.
Il n'y avait plus qu'une nuit à passer avant le départ du convoi. Emily et Mary allèrent chez Bruin , faire leurs adieux à sa famille. Entre autres enfants, le trafiquant avait une petite fille dont les deux sœurs s'étaient fait un jouet et, en même temps, une petite amie. Elle se mit à se cramponner après ehes , à pleurer , à les suppher de ne point partir. Emily lui dit que si elle tenait tant à les voir rester, il fallait le demander elle-même à son père. Aussitôt partit la petite messagère, pénétrée de sa mission, et, telles furent ses prières obstinées, que son père, pour la tranquilliser, lui déclara qu'il ne s'opposerait pas à ce que les deux sœurs restassent, pourvu qu'on obtint le consentement du capitaine Hill. Peu après, entendant Mary qui pleurait dans sa prison, Bruin alla l'y trouver. Avec toute l'énergie du désespoir, elle fit un dernier appel à son cœur; elle le supplia de se mettre à leur place , ou pour mieux dire d'y supposer sa chère petite fille , et de la voir sur le point d'être arrachée à tout ce qu'elle aurait d'amis sur la terre , privée de tout espoir de rédemption , et cela dans le moment où peut-être sa délivrance allait devenir possible! Bruin n'était pas absolument un homme de pierre, et cette pathétique apostrophe lui tira quelques larmes des yeux. Il laissa de nouveau échapper la promesse que , si son associé voulait y consentir, elles ne partiraient pas avec le convoi. Suivit une nuit d'angoisses, passée à pleurer, à gémir, à implorer le ciel. Enfin les deux sœurs virent poindre le jour, et , suivant l'ordre qui leur en avait été donné la veille, elles se préparèrent à partir. Leurs chapeaux sur la tête , enveloppées de leurs châles , elles n'attendaient plus qu'un mot pour se mettre en route. A ce moment-là même, lorsqu'elles n'avaient plus une larme à verser, le cœur de Bruin cessa d'être inflexible. Il les manda près de lui, et leur dit qu'elles pouvaient rester. Ce n'était qu'un délai; — mais dans quelles circonstances!
Et cependant Paul Edmondson parcourait les pays du Nord, frappant à toutes les portes, implorant partout assistance. Maint voyageur, à cette époque, a dû rencontrer, sur les rall-iuays, un pauvre vieux noir, à l'aspect vénérable, portant empreint sur toute sa personne un caractère d'humilité patiente, et les épaules comme pliécs sous le poids d'un chagrin qui l'écrasait. Cet homme , c'était Paul Edmondson.
Seul, sans amis, inconnu, — et, pis que tout cela, de race nègre, — il
était venu dans cette grande ville de New-Yorl(, si affairée, voir s'il n'y trouverait pas quelqu'un disposé à lui donner 2,500 dollars pour qu'il pût racheter ses filles. Cherchez à vous faire une idée de ce que doivent être, en pareille circonstance , au milieu du mouvement , de l'agitation , de l'éclat , des splendeurs d'une ville comme New- York , les sentiments d'un pauvre homme perdu dans cette foule et dans cette richesse, avec un pareil but à ses recherches! La fatigue écrasait Paul ; le découragement l'avait saisi. Il s'était rendu dans les bureaux de la Société contre l'esclavage fAnti-Slavery Office), où il avait exposé sa situation. La somme dont il avait besoin était si considérable et semblait si exorbitante à tous ceux qui voulaient bien l'écouter , que , tout en prenant pitié d'une infortune si vraie , aucun ne croyait pouvoir songer à lui venir en aide. On avait écrit à Washington pour vérifier les détails de l'histoire racontée par ce pauvre homme; on avait même écrit à Bruin et Hill pour savoir s'ils n'accéderaient pas à quelque réduction de prix. Cependant le malheureux Paul promenait ses tristes regards sur tous ces charitables donneurs d'avis , sans voir luire au front d'aucun le moindre rayon d'espoir. Un d'eux lui conseilla d'aller trouver le révérend H. W. Beecher et de lui raconter son histoire. Il demanda le chemin de la maison, monta les degrés qui le rapprochaient de la sonnette; — mais, une fois là, le cœur lui manqua, — il s'assit sur ces mêmes degrés , pleurant à chaudes larmes.
C'est là que M. Beecher le trouva. Il le fit entrer; il s'enquit en détail de toute cette histoire que nous venons de raconter si imparfaitement et si mal. Ce soir-là môme, une réunion devait avoir lieu pour obtenir quelques fonds destinés à la charité publique. Le malheureux père supplia son hôte d'y aller et d'y plaider la cause de ses filles. M. Beecher accepta cette mission, et parla comme s'il se fût agi d'arracher son père et ses sœurs à une mort imminente. D'autres ecclésiastiques, entraînés, tinrent le même langage; — la foule s'émut, et les 2,500 dollars (13,375 fr.) furent souscrits sur place. Cette nuit-là, Paid Edmondson ne dormit pas plus que les nuits précédentes; mais, au lieu de pleurer et d'implorer, il pleurait et rendait grâces!...
Emily et Mary causaient un jour, dans leur cage, près delà fenêtre ouverte, lorsque la première de ces enfants dit à l'autre : «Regarde, Mary, ce bon vieillard qui vient du côté du Nord. > Toutes deux regardèrent, en effet, et, deux minutes après, elles reconnaissaient leur père bien-aimé. Toutes les deux bondirent à la fois , traversèrent en courant et en criant la maison et le bureau ,
puis s'élancèrent dans la rue où Bruin les suivit, croyant à quelque accès de folie. Elles furent, l'instant d'après, dans les bras de leur père; mais, à travers toute leur joie, elles remarquèrent qu'il tremblait bien fort, et que sa voix était mal assise. Elles lui demandèrent alors si l'argent de leur rançon était trouvé. Craignant d'exciter trop tôt chez elles une espérance qui pouvait encore être déçue, le vieillard leur dit qu'il reviendrait bientôt leur parler, et entra seul, avec M. Bruin , dans le bureau de ce dernier. M. Bruin manifesta une grande joie du résultat obtenu. Seulement, il se plaignit, après avoir lu le journal où il en était rendu compte , que M. Beecher eût parlé de lui avec une âpreté qu'il ne croyait pas mériter, devant l'assemblée de charité tenue à New-York. Néanmoins , l'argent une fois compté , il signa de grand cœur l'acte d'affranchissement, et fit même accepter à Paul, pour chacune des deux jeunes filles, comme présent d'adieu, une pièce d'or de 5 dollars.
Cette conversation avait pris plus de temps qu'ils ne le supposaient, et ce temps avait paru un siècle aux pauvres jeunes filles qui, se promenant en long et en large devant la porte des bureaux , attendaient qu'on leur fit connaître leur destinée. Etait-il possible que leur père eût rapporté l'argent? Pourquoi donc tremblait-il si fort? ne serait-ce pas que tout espoir était perdu? ou bien encore que leur chère mère était morte? — Car on leur avait dit qu'elle était très-malade.
— * Vous êtes libres ! vous êtes libres î » leur cria tout à coup un jeune commis qui venait de voir signer facte d'affranchissement. Nous n'essayerons pas de peindre leurs transports. Emily s'étonne seulement de ne pas avoir, dans son brusque élan, donné de la tête contre le plafond. Leur père arriva tout aussitôt, les embrassa tendrement, tâcha de les calmer un peu, et leur dit de se préparer à venir voir leur mère. Toute la famille Bruin, s'associant à leur bonheur, les aidait à leurs préparatifs. Bruin lui-même semblait saisi de la fièvre de bonheur qui les animait en ce moment...
C'est un devoir de nous arrêter ici, pour faire remarquer qu'en effet ce traij quant mérite de n'être pas confondu avec le commun de son espèce. C'est un de ces hommes qui jamais n'eussent embrassé une pareille profession, s'ils n'avaient vu la portion la plus religieuse et la plus respectée de leurs concitoyens admettre comme parfaitement légitime le commerce des esclaves. Nous nous sommes enquis de lui. Croirait-on , — et c'est un fait , — que cet homme a été un des premiers souscripteurs qu'ait eus, dans le district de Colombie,
la National Era, cet organe éloquent de l'abolitionnisme? Croirait-on, — et c'est encore un fait, — qu'un des citoyens de ce district, s'étant compromis en donnant assistance à des esclaves fugitifs, — comme il ne trouvait personne qui voulût fournir caution pour lui, — M. Bruin se mit en avant et lui rendit ce service?...
Aujourd'hui nos deux jeunes filles attestent que, tant qu'elles furent personnellement sous sa garde, elles ont été traitées avec autant d'égards et de bonté qu'en comportait sa position vis-à-vis d'elles, et l'obligation où il était de les faire vendre. Nul doute qu'il n'eût pour elles une véritable bienveillance; nul doute qu'il ne souhaitât les voir racheter par leurs amis ; mais l'idée ne lui était jamais venue que, s'il ne pouvait en être ainsi, lui, Bruin, dût être exposé à perdre 2,500 dollars. 11 était justement en face de ce même ddemme qui a dû quelquefois embarrasser les adeptes de quelques-unes de nos églises , à New- York, lorsque, créanciers des gens du Sud, ils deviennent propriétaires d'esclaves qui leur avaient été donnés en garantie : comme eux , comme ces respectables religionnaires , il s'affligeait pour le compte de ses esclaves. Il souhaitait toute sorte d'allégements à leur position. Il espérait qu'une fois vendus, la Providence prendrait soin de les pourvoir au mieux ; mais , avant tout , il comprenait l'obligation de sauvegarder ses capitaux. Et, au fait, tant ({u'il y aura parmi les anciens, parmi les professants de New-York, des hommes de cette espèce, il ne faudra pas nous étonner d'en trouver parmi les trafiquants d'Alexandrie.
Revenons à notre histoire, et surtout revenons à Milly. Ce fut le A novembre 1848 qu'on lui ramena ses deux filles. Le printemps dernier, au mois de mai, la vieille mère des Edmondson vint à New-Y'ork, où Emily et Mary se hâtèrent de la rejoindre. Elles étaient, en effet, dans une des écoles de cet Etat , où les avait placées , désireux de compléter son œuvre , le révérend Henri Beecher.
Elles l'amenèrent chez cet ecclésiastique , dans la maison duquel l'auteur se trouvait alors.
Le tableau qu'elles nous offrirent se présente en ce moment à notre esprit. Il faut savoir qu'elles ne s'étaient pas vues depuis quatre ans. Emily et Mary étaient assises, l'une à droite, l'autre à gauche de leur mère, chacune tenant Fune de ses mains , et forgucil filial qui se peignait sur leurs physionomies quand elles nous la présentèrent, avait quelque chose de singulièrement touchant. La bonne vieille s'était levée en nous vovant entrer; elle se rassit entre
elles deux, prit leurs mains dans les deux siennes, et, après avoir jeté sur l'une et sur l'autre un grave et ardent regard : — Oh ! ces enfants , dit-elle , comme ils enveloppent nos cœurs!
Puis elle nous expliqua ses nouveaux chagrins, et les motifs de son voyage à New-York. Nous allons les raconter d'après elle, regrettant de ne pas les raconter comme elle. Les voici en peu de mots:
Il lui restait encore une autre fille, le guide et l'appui de sa vieillesse débile, ou, comme elle l'appelait elle-même dans son langage expressif, »la dernière goutte du sang de son cœur. » De plus, elle avait un fdsâgé de vingt et un ans, esclave encore sur une plantation voisine. La femme au nom de laquelle ils étaient possédés, minée par de longues infirmités, semblait approcher de sa fin, et les pauvres vieillards tremblaient que, par suite de cette mort, les deux enfants qui leur restaient ne lussent vendus quand on licitcrait les biens, et jetés ainsi sur les terribles marchés du Sud.
Paul avait obtenu, du curateur chargé de ses enfants, une promesse écrite de les lui vendre moyennant une somme convenue d'avance ; et, à force d'implorer les uns et les autres, il avait fini par se procurer 100 dollars sur les 1,200 qu'il lui fallait. Mais, à présent, la maladie l'avait cloué dans son lit; et Milly racontait qu'après une fervente prière au Protecteur des abandonnés , elle avait dit dit un jour à son mari: — « Ecoutez, Paul, je vais aller moi-même à New- York, voir si je ne pourrais pas me procurer cet argent. »
«A quoi Paul me répondit : — 0 chère Milly, comment feriez-vous? A peine pouvez- vous sortir de votre lit toute seule, et de votre vie vous n'êtes montée dans un train.
» — N'ayez pas peur, Paul, lui dis-je, j'irai me confiant au Seigneur; il me prendra la main et me conduira, j'en suis certaine.
» Je m'en allai donc au chemin de fer, et je priai un homme blanc de me mettre dans les voitures. Dieu merci, j'y trouvai deux bons ministres qui me prirent entre eux pour tout le chemin ; ils payaient les billets pour moi , pour moi veillaient aux bagages, et faisaient enfin tout ce qu'il fallait. C'est ainsi que j'ai parcouru tout le trajet, sans qu'il m'arrivât rien. Quelquefois, quand je descendais aux stations, les gens me regardaient et s'éloignaient ensuite avec tant de mépris!... Eh bien! pensais-je, je souhaite que le Seigneur vous envoie de meilleures idées.
» Maintenant, Madame, ajouta- t-elle, revenant au sujet de ses anxiétés, croi-
riez-vous bien que cet homme qui tient la grande maison d'Alexandrie , oui , cet homme, répéta-t-elle , avec un accent plus marqué d'indignation, a dépêché quelqu'un de nos côtés, pour savoir s'il y avait encore de mes enfants qu'on pût acheter. Cet homme disait qu'il désirait me voir ! Oui , Madame, il a dit qu'il donnerait 20 dollars four me voir. Il m'en donnerait cent, lui, que je ne voudrais pas le voir passer devant mes yeux. Déjà il m'avait envoyé chercher, et demander d'aller chez lui, pendant qu'il avait mes filles dans sa prison. Je ne voulus pas, même alors; je ne me souciais pas de les voir làî ^
En ce moment, les deux jeunes fdles, Emily et Mary, cédant à une excitation bien naturelle, hasardèrent quelques paroles pleines d'amertume contre tous les possesseurs d'esclaves. — Silence, enfants, dit leur mère, vous devez pardonner à vos ennemis. — Mais ils sont si méchants , répondirent-elles. — Ah! mes enfants, haine au péché, mais miséricorde et charité pour le pécheur. — Ecoutez donc, mère, dit une des deux jeunes filles, si j'étais reprise et qu'on voulûtfaire de moi une esclave, je vous déclare que je me tuerais. — J'espère que non, mon enfant, car ce serait un acte pervers. — N'importe, mère, je me tuerais, je sens que je ne saurais supporter un pareil sort. — Il faudrait le supporter, mon enfant, répondit la mère ; c'est quand on supporte ici-bas le chagrin, qu'on obtient là-haut d'être dans la gloire...
Tandis qu'elle prononçait ces paroles, la voix et le geste ^^Milly étaient d'un pathétique impossible à rendre; — mélange de force, de solennité, de douceur, qu'on ne saurait non plus oubher.
L'histoire de Milly intéressa au plus haut degré toutes nos dames. Il y eut chez plusieurs d'entre elles des réunions nombreuses, où des souscriptions s'organisèrent pour le rachat des deux derniers enfants de Paul et de Milly. Il peut être de quelque intérêt de savoir qu'en tête de la liste générale figura le nom de cette grande et généreuse artiste, Jenny Lind Goldschmidt.
Lorsque nous nous séparâmes, comme nous demandions à ^lilly de prier pour nous: «Prier pour vous, répondit-elle vivement, ehî quand je ne le voudrais pas, pourrais-je faire autrement! • Puis, levant son doigt vers le ciel, et avec celte emphase particuhère aux vieillards de sa race : « Je vous le dis , moi , continua-t-olle, nous ne connaissons pas le goût du bon pain, jusqu'à ce que nous en ayons demandé jmiir nos frères. »
La saisie de la Perle va nous fournir une autre histoire. Nous n'osons promettre à celle-ci un aussi heureux dénoûment.