‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 64 sur 82 · ÉMILY RUSSELL · texte numérisé non relu

ÉMILY RUSSELL

Dans une des plus humbles maisons de New-York , où elle exerce une des plus humbles professions , vit une pieuse femme que l'auteur a vue , à qui elle a parlé fréquemment. Membre d'une des églises chrétiennes , elle est généralement estimée. A force de travail et d'économie elle est parvenue à racheter sa liberté, et même à tirer de servitude quelques-uns de ses enfants. Mais elle avait une fille , jeune quarteronne de la plus grande beauté , possédée comme esclave par une famille de Washington. Cette ville, comme on sait, n'appartient à aucun État particulier , mais à tous les Etats-Unis , et là , de par la loi des Etats-Unis, l'esclavage est maintenu.

Emily Russell, dont l'humeur était des plus douces , le caractère des plus aimables , avait été de bonne heure imbue de sentiments religieux ; et , à l'époque où se passaient les faits que nous avons rapportés plus haut , elle était sur le point d'entrer comme catéchumène dans une des églises du Christ. Néanmoins , elle aspirait à se retrouver auprès de sa mère devenue veuve , et l'amour de la liberté, cette flamme coupable, avait aussi pénétré dans son jeune cœur. Emily fut entraînée par ce double sentiment au nombre des pauvres victimes qui, dans une soirée fatale, allèrent chercher refuge à bord de la Perle.

Nous avons dit comment elles furent reprises. Les maîtres d'Emily jugèrent que des crimes aussi graves , — la tendresse filiale , le désir d'être libre , — méritaient un châtiment exemplaire. Ils punirent « son ingratitude » en la livrant aux trafiquants. Elle aussi fut jetée dans le dépôt d'Alexandrie, chez Bruin et Hill.

Un jour sa pauvre mère reçut la lettre suivante, dont nous recommandons la lecture à toute mère chrétienne , appelée à se demander ce qu'elle éprouverait si sa fille lui en écrivait une semblable.

Alexandrie, 22 janvier 1850.

« Ma chère mère, — Je saisis la première occasion de vous écrire ces quelques lignes pour vous informer que je suis dans la prison de Bruin, ainsi

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que la tante Sally et tous ses enfants, la tante Hagar et tous ses enfants; — — et que grand'mère a presque perdu la tête. Chère mère, voudrez-vous venir aussitôt que possible? Je m'attends à partir d'ici à très-peu de temps. 0 ma mère ! ô ma chère mère ! Venez bien vite pour voir une fois encore votre malheureuse fille dont le cœur est brisé. Ma mère! ma chère mère! ne m'abandonnez pas dans la désolation où je suis! Je vous en supplie, venez sur-lechamp.

» Votre fille ,

» Emily Russell. »

A mistress Nancy Carhvright, New-York,

« P. S. Si vous ne pouvez venir jusqu'à Alexandrie , venez du moins à Washington, et faites pour moi ce qui dépend de vous. »

Cette lettre, écrite sur un papier souillé, portant encore des traces de larmes, fut aussitôt montrée par cette pauvre blanchisseuse au petit nombre d'amis qu'elle avait à New-York : — Combien supposez-vous qu'ils demanderont d'elle? s'informait-elle à tous et à chacun. Son petit avoir tout entier , — son humble maison, son rare mobilier, ses pauvres économies, — Nancy consentait sans hésiter à tout perdre; mais tout cela réuni n'était qu'une goutte d'eau dans la coupe vide.

En effet, répondant à la question qui leur avait été adressée par un individu charitable, les trafiquants chez lesquels était Emily avaient dicté leurs conditions en ces termes :

Alexandrie, 31 janvier 1850.

«Cher Monsieur, — A la réception de votre lettre, je n'avais pas encore acheté les nègres dont vous parlez; mais depuis lors je m'en suis rendu acquéreur. Tout ce que je puis vous dire à ce sujet, c'est que nous les avons payés fort cher, et ne pouvons revendre la jeune Emily pour moins de dixhuit cents dollars. Ceci peut vous sembler un prix bien élevé, mais la valeur des esclaves se règle sur celle des cotons, et les cotons sont en grande hausse dans ce moment-ci. Nous avons déjà deux ou trois propositions pour Emily , à nous adressées par des gentlemen du Sud. Elle passe pour la plus jolie femme de ce pays. Quant à Hagar et à ses sept enfants, nous les laisserions à 2,500 dollars. Sally et ses quatre entants sont évalués par nous à

2,800 dollars. Cette différence dans les prix vous étonnera peut-être; mais les prix ne peuvent se ressembler qu'autant que les articles se ressemblent. Nous avons le projet de partir le 8 février pour le Sud avec nos nouvelles acquisitions, et, si vous avez le dessein de conclure quelque chose, vous ferez bien de vous y prendre à temps.

• Vos respectueux,

» Bruin k HiLL. .

Cette lettre parvint à New-York avant que la situation de la famille Edmondson eût appelé l'attention publique sur l'affaire de la Perle. Les prix énormes que l'on demandait paralysèrent immédiatement tous les efforts , et avant qu'on eût pu prendre aucune mesure efficace, la nouvelle arriva que le convoi venait de partir, et qu'Emily en était...

On saura donc, à n'en pas douter, dans tous les pays de ce bas monde, que le prix d'une belle fille chrétienne en Amérique, — quand elle est vouée au crime et à l'ignominie,— varie de dix-huit cents a deux mille dollars; on saura aussi que, dans un conclave solennel, en présence de faits pareils, des magistrats de l'Eglise du Christ ont déclaré que I'esclavage, tel qu'il se pratique en Amérique , n'est pas un mal (^) !

Peut-être se trouvera-t-il, parmi nos gens du Nord, quelques apologistes de l'esclavage, pour nous dire qu'Emily Russell, acheminée vers la Nouvelle-Orléans, fut parfaitement bien traitée; — qu'on ne l'attacha point par les poignets à la chaîne commune, et qu'on ne la força pas de faire la route à pied; — qu'on la soigna comme un article de choix ; — qu'on la mit à part dans un chariot tout exprès préparé pour elle; — qu'une nourriture abondante lui fut servie chaque jour; — que ses vêtements étaient chauds et comfortables ; — et que, par conséquent, elle n'avait à se plaindre de rien. Ce raisonnement n'est pas neuf: pourvu que l'esclave ait chaud et mange à discrétion, beaucoup de gens ne voient pas grand mal dans l'esclavage. A la vérité , la femme esclave est sans prolcction contre le suprême outrage et le pire déshonneur qu'une femme puisse subir; — ' ni l'Evangile ni la loi ne lui viennent en aide; — mais tant qu'elle a de quoi manger et de quoi se vêtir, le mal n'est pas grand, disent nos Anciens et nos Anciennes.

(') Nous citons les propres paroles de la conférence annuelle du clergé dans la Géorgie : « Résolu que Fesclavage, tel qu'il existe dans les États-Unis, n'est point un mal au point de vue de la morale. »

La pauvre Emily ne pensait point ainsi. Elle ne voyait la pitié dans aucun regard , dans aucune âme le désir de l'assister. La nourriture que lui prodiguait un maître maudit ne profitait pas à son corps; ces chauds vêtements dont il l'entourait n'empêchaient pas le frisson de l'esclavage de pénétrer jusqu'à son cœur. Au milieu du trajet par terre, malade, épuisée, à bout de courage et de forces, l'enfant s'affaissa sur elle-même et mourut. Pas de mère auprès de ce chevet sur lequel reposait sa tête encore moite des sueurs de l'agonie; — mais un Ami, un Ami qui jamais ne nous quitte, et plus étroitement uni à nous qu'un frère ne le fut jamais à son frère... Cette fin solitaire d'un être charmant» cette destinée si triste et si rapide, émurent, à ce qu'il paraît, jusqu'aux trafiquants eux-mêmes. Du moins, s'il faut en croire nos informations, Bruin a-t-il exprimé, plusieurs fois, le regret du parti qu'il avait pris pour Emily. Les deux associés écrivirent à New- York que la jeune Emily était morte. William Harned, le quaker, se chargea d'aller, avec leur lettre, annoncer à la mère cette triste nouvelle. Depuis qu'elle avait perdu tout espoir de racheter sa fille et de la retenir ainsi sur le bord de l'abîme où elle allait tomber, celte pauvre femme séchait sur pied comme une plante dont un ver rongeur attaque la racine. Elle ne marchait plus la tête haute , et semblait désormais ne prendre aucun intérêt à la vie.

Quand elle vit entrer M. Harned, elle lui demanda, vivement émue :

— Avez-vous des nouvelles de ma fille?

— J'en ai, répondit le quaker, — une lettre des deux trafiquants.

— Et que disent-ils?

La réponse la plus directe parut, au messager de mort, la plus convenable : — Emily n'est plus!...

La pauvre mère joignit les mains, leva les yeux au ciel, et dit : « Grâces soient rendues au Seigneur!... enfin mes prières sont exaucées!... »

Quelques détails encore sur les gens de la Perle.

L'occasion première de leur fuite avait été celle-ci : un homme de couleur, nommé Daniel Bell, qui s'était racheté, habitait Washington. Sa femme et les huit enfants qu'elle avait de lui furent affranchis par leur maître, alors qu'il était sur le point de mourir. Les héritiers de cet homme attaquèrent le testament, sous prétexte qu'au moment où cet acte avait été dressé le testateur ne jouissait pas de toute sa raison. Toutefois, le magistrat qui l'avait assisté pouvant attester de visu la capacité morale du testateur, ils hésitèrent à suivre l'in-

stance qu'ils avaient ainsi engagée : la famille Bell vécut libre pendant un petit nombre d'années. Mais le magistrat en question décéda, lui aussi; les héritiers alors reprirent le procès commencé, avec des chances de succès qui semblaient en assurer le gain. Ce fut alors que les Bell , menacés dans leur liberté , songèrent à fuir, et ce fut leur départ , secrètement combiné avec le capitaine de la Perle, qui , venant à coïncider avec l'écho lointain de la révolution française , décida l'évasion des soixante-dix-sept malheureux dont nous avons raconté la capture. De toute la famille Bell, on n'a pu racheter qu'un bien petit nombre d'enfants; les autres sont tombés dans la servitude. Cette catastrophe, d'ailleurs, comme celle d'un navire qui sombre, devait entraîner la perte de bien des gens qui semblaient, au premier abord, ne pas devoir s'y trouver compromis. Nous citerons, entre autres, un pauvre et honnête esclave, dur au travail , nommé Thomas Ducket, lequel avait sa femme parmi les fugitifs de la Perle, On supposa qu'il était en relation, à Washington , avec les hommes à l'instigation desquels l'entreprise s'était nouée. Son maître, se défiant désormais de lui, résolut de le vendre. Pour cela, il le conduisit à Washington. Là, quelques charitables jurisconsultes, ne trouvant pas tout à fait régulier qu'on transportât un esclave du Maryland dans la capitale pour l'y mettre en vente, voulurent faire décider cette question par les tribunaux. La procédure à peine entamée , l'avocat chargé des intérêts du maître de Thomas s'en vint dire aux personnes qui avaient intenté le procès qu'elles allaient directement contre les désirs de l'homme qu'elles semblaient vouloir protéger; — que Tom voulait être vendu ayant tout espoir d'être acheté par le propriétaire de sa femme et de ses enfants; — que, dans ces circonstances, il ne tenait nullement à être libre. On connaissait l'attachement de Thomas pour sa famille ; ces allégations parurent probables , et en conséquence on arrêta les poursuites.

Quelque temps après, on reçut de Tom Ducket, datées de quatre-vingt-dix miles au-dessus de la Nouvelle-Orléans, des lettres où il se plaignait amèrement de son sort, et demandait qu'on voulût bien l'instruire de ce que sa femme et ses enfants étaient devenus. On s'en informa, mais vainement. Aucun renseignement ne put être obtenu sur leur destinée.

Ainsi, par une odieuse trahison, un homme a été séparé, pour la vie, de toute safamille, sur le simple soupçon d'avoir su comment se tramait un acte qui devait rendre sa femme à la liberté. Qu'est-il besoin d'insister sur de pareils faits?

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