ENLÈVEMENTS DE PERSONNES LIBRES
Ce crime est une des conséquences de la législation qui fait de l'homme un objet de commerce.
Généralement parlant, le marchand de chair humaine est un être grossier, au cœur endurci, n'ayant aucune notion de droit ou d'honneur. Celui à qui pareille définition ne s'applique pas est une exception et sort de la règle.
Autour de ce trafiquant, passent et repassent sans cesse des hommes et des femmes dont il peut évaluer, à un dollar près, la valeur vénale , — et cette valeur est quelquefois très-considérable. Ils appartiennent à une classe dont tout le monde foule aux pieds les droits , et il sait qu'une fois réduits à l'esclavage , leur témoignage sera difficilement admis à côté du sien. On peut donc croire , et il est très-probable , que des centaines d'hommes , de femmes , d'enfants libres , tombent ainsi, chaque année, dans le gouffre de l'esclavage.
Le procès suivant, dont nous empruntons les détails au Neiv-York Times, jette quelque lumière sur cet effrayant sujet :
Solomon Northrop est né, vers l'année 1808, dans le comté d'Essex (État de New-York). Son père et sa mère, qui avaient résidé près de cinquante ans dans le comté de Washington , avant d'y mourir, étaient libres tous deux, quoique gens de couleur. Leur fils habitait le même comté, où il se maria en 1829. En 184^1, dans le cours de l'hiver, nous le retrouvons, avec sa femme et ses enfants, à Saratoga-Springs, où deux gentlemen l'employaient comme cocher, à raison d'un dollar par jour. D'après leurs ordres, et comme leur employé , il vint à New-York d'où , après s'être muni de papiers en règle attestant qu'il était citoyen libre des États-Unis, il partit pour Washington. Le 2 avril de la même année, il arrivait dans cette ville, et descendait à l'hôtel Gadsby. Bientôt après, il se sentit souffrant et s'alita.
Tandis qu'il était ainsi en proie à de violentes douleurs, quelques personnes s'approchèrent de son lit, émirent l'idée qu'il devait prendre médecine, et lui présentèrent un breuvage qu'il avala sans méfiance. A partir de ce moment, il ne se rappelle plus rien , si ce n'est qu'au sortii' d'une torpeur profonde , il
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se retrouva couché sur le plancher d'un dépôt d'esclaves, les bras retenus par des menottes. Après un laps de quelques heures, James H. Burch entra dans le dépôt, et Northrop lui demanda de lui faire ôter ses chaînes, désirant savoir, en même temps, pourquoi on les lui avait mises. Burch lui répondit que cela ne le regardait pas. Le mulâtre insista, disant qu'il était libre, et donnant tous les détails de son origine. Aussitôt Burch appela un homme, Ebenezer Rodbury, qui vint l'aider à dépouiller Northrop et à le coucher sur un banc. Rodbury le maintenant ainsi par les poignets, Burch se mit à le battre avec une espèce de pagaie jusqu'à ce qu'elle se rompît, puis avec un martinet à plusieurs cordes dont il lui donna une centaine de coups; de plus, il jura qu'i' le tuerait si jamais il avait le malheur de se dire homme libre devant quelqu'un. Cette menace terrifia tellement Northrop que, jusqu'à l'été dernier, il n'osa pas désobéir à l'injonction de Burch.
Celui-ci l'avait tenu environ dix jours dans le dépôt d'esclaves ; au bout de ce temps, il vint le chercher la nuit, l'emmena, menottes aux poignets, entraves aux pieds, sur un bateau à vapeur, et le conduisit à Richmond où, avec quarante-huit autres, il fut mis à bord du brick Orléans. Burch ne les accompagna pas plus loin. Le brick partit pour la Nouvelle-Orléans, et, dès son arrivée dans le port, avant même qu'il ne fût amarré, Théophilus Freeman, autre trafiquant, jadis associé de Burch, vint recevoir les esclaves au fur et à mesure de leur débarquement. Northrop fut immédiatement emmené par Freeman, et enfermé dans un dépôt d'esclaves. La petite vérole l'y prit immédiatement, et on le dirigea sur un hôpital où il passa près de trois semaines. Dès qu'il fut assez rétabli pour en sortir, Freeman refusant de le vendre à toute personne des environs, il fut acheté par un M. Ford, résidant sur la paroisse Rapides (Louisiane). On l'y conduisit tout aussitôt, et il y vécut plus d'un an, travaillant comme charpentier sous la direction de Ford, qui exerce cette profession.
Gêné dans ses affaires, cet homme fut bientôt forcé de le vendre. Le nouvel acquéreur s'appelait Tibaut. Peu après, Tibaut le revendit à Edwin Eppes, du Bayou-Beouf, à cent trente miles environ de l'embouchure de la rivière Rouge, où il est resté sur une plantation de coton, depuis l'année 1843.
Il faut dire qu'au mois de juin 18-il, ce malheureux avait écrit à un de ses parents une lettre datée et timbrée de la Nouvelle-Orléans où il racontait l'enlèvement dont il avait été la victime, et disait être «à bord d'un navire «sans pouvoir faire connaître à quelle destination : il demandait qu'on l'aidât à recou-
vrer sa liberté. La personne qui reçut cette lettre ignorait où il était allé, et, ne parvenant pas à retrouver la moindre trace de lui , n'avait pu rien faire en sa faveur. Bref, sa résidence était restée inconnue jusqu'au mois de septembre dernier où deux de ses amis reçurent la lettre suivante :
Bayou-Beouf, août 1852.
«Monsieur, — Un long temps s'étant écoulé depuis que je ne vous ai vu ou n'ai eu de vos nouvelles, et attendu que j'ignore si vous êtes encore vivant, c'est en toute incertitude que je vous écris : la nécessité où je me trouve sera mon excuse. Etant né libre justement en face de chez vous, de l'autre côte de la rivière, je suis certain que vous me connaissez. Or je suis retenu ici comme esclave. Je désire que vous veuilliez bien vous procurer pour moi des certificats de liberté et qu'il vous plaise me les adresser à Marksville (Louisiane), paroisse des Avovelles. Vous obligerez votre tout dévoué, — Solomon Northrop.»
L'adresse de cette lettre était : « A M. William Peny ou à M. Lewis Parker. »
Dès l'instant où ces informations furent parvenues aux parents de Northrop , l'un d'eux obtint du gouverneur de l'État de New-York les pouvoirs nécessaires pour aller réclamer, par voie d'action publique, la mise en liberté de ce malheureux. Aucun doute n'était possible sur l'illégalité de sa détention comme esclave , et il a été rendu, sans résistance, à son pays natal.
Par une étrange coïncidence, la plantation où Northrop a été captif pendant neuf ans est située à peu près au même endroit que celle de notre Legree, c'est-à-dire, sur les bords de la rivière Rouge.
* Or, dit le journal où nous puisons ces faits, la position de Northrop chez Eppes, et celle de l'oncle Tom chez son affreux bourreau, présentent de frappantes analogies. Ainsi, dans le cours de ces neuf années, Northrop n'a jamais eu dans sa hutte ni plancher, ni chaise, ni lit, ni matelas, ni rien qui pût en tenir lieu, si ce n'est une planche de douze pouces de large et un rouleau de bois servant d'oreiller, avec une seule couverture de laine qui compensait assez mal, durant la saison froide, le mauvais état des murailles délabrées. Northrop déclare qu'on l'a contraint quelquefois à des actes qui révoltent l'humanité. Un jour, entre autres, une fille de couleur, d'environ dix-sept ans, étant allée sans la permission de son maître sur la plantation voisine, éloignée tout au plus
d'un àemi-mile, pour rendre visite à une autre jeune fille de sa connaissance, Eppes voulut la punir de cette absence qui n'avait pas duré au delà de deux ou trois heures. Il enjoignit à Northrop de planter dans le sol quatre piquets, à des distances calculées pour qu'on pût y attacher les mains et les pieds de cette jeune fdle, étendue la face contre terre; dans cette position, il força Northrop, — assistant lui-même à ce supplice, — d'appHquer cent coups de fouet sur cette enfant complètement nue ; après avoir obéi jusque-là, Solomon refusa d'aller plus loin. Eppes prétendait l'y forcer; mais ne voulant pas se rendre complice d'un meurtre, Solomon s'y refusa plus énergiquement que jamais. Alors Eppes saisit lui-même le fouet, et frappa tant que ses forces y suffirent. Le sang ruisselait depuis les épaules jusqu'aux pieds de cette malheureuse. Elle n'en fut pas moins obhgée, le lendemain, de se rendre aux champs pour y travailler.
» Elle porte encore aujourd'hui les traces de: ce châtiment, qui déjà remonte à quatre années.
» Au moment où Solomon , reconnu libre , allait quitter la plantation , cette jeune fille, se glissant hors de sa case à l'insu de son cruel maître , vint l'embrasser et lui dire adieu, le félicitant d'être libre et d'aller rejoindre les siens. Mais, en même temps, avec Faccent du plus profond désespoir : « Et moi, di- « sait-elle, et moi, mon Dieu!... qu'arrivera-t-il de moi? »
Deux procès récemment jugés à Baltimore dévoilent des faits du même ordre. Ce sont ceux qui ont amené la libération de Rachel Parker et de sa sœur Mary, enlevées toutes les deux, à quelques jours de distance, dans le comté de Chester. Comme elles ont toutes deux rapporté les circonstances vraiment curieuses de ce double rapt, nous allons leur laisser la parole.
Ceci est le récit de Rachel :
«J'ai été prise chez M. Joseph C. Miller, le mardi 30 décembre 1851, par deux hommes qui étaient entrés dans la maison par la porte de derrière. Le premier, une fois dans la cuisine, demanda à mistress Miller où habitait Jessé Macreary, puis, me saisissant aussitôt par le bras, il m'entrama hors de la maison. Mistress Miller appela son mari qui était sous le porche de devant; il ilt le tour de la maison, saisit l'homme au collet, et s'efforça de l'arrêter. L'autre homme alors , avec un juron , lui enjoignit de mettre à bas les mains , ajoutant qu'il le tuerait s'il avait le malheur de le toucher. Il dit aussi à Miller que j'appartenais à M. Schoolfield , de Baltimore. Ils me poussèrent ensuite
vers un chariot où se trouvait un autre homme très-gros, m'y firent entrer, et partirent au grand trot.
• M. Miller, prenant à travers les champs, rattrapa le chariot, et ramassa un pieu qu'il voulait poser en travers des roues; sur quoi l'un des hommes tira un sabre (je crois du moins que c'est un sabre, car je n'en ai jamais vu) et menaça Miller de lui couper le bras. Le chariot de Pollock se trouvant sur le passage , et Pollock refusant de quitter la route , nous tournâmes sur la gauche. Tandis que nous nous éloignions ainsi, l'un des hommes perça un trou dans la toile qui faisait le fond du chariot, pour voir si l'on courait après nous; et ils se dirent entre eux qu'ils étaient fâchés de n'avoir pas donné un bon coup à Miller et à Pollock.
• Nous nous arrêtâmes à une taverne près du chemin de fer, et je dis à l'hôte (c'était lui , je le pense du moins) que j'étais libre, et qu'on m'emmenait de force. Je le dis aussi à quelques personnes, dans la salle d'attente, et un homme de bonne mine qui s'y trouvait remarqua , tout en causant , que mes conducteurs feraient mieux de me ramener où ils m'avaient prise. L'un des trois ne vint pas plus loin que la taverne. On m'emmena jusqu'à Baltimore où nous arrivâmes avant sept heures, le môme soir, et là, je fus mise en prison. Le lendemain matin , un homme à gros favoris do couleur claire vint me prendre à part, et me demanda si je n'étais pas l'esclave de M. Schoolfield. Je lui dis que non; — il me répondit que je me trompais et que, si je disais le contraire, on me tannerait, on me salerait le cuir, et qu'on me mettrait au cachot. Je répliquai que j'étais libre, et qu'en aucune occasion je ne trahirais la vérité. »
Ecoutons maintenant Mary-Elisabeth : —
• J'ai été enlevée de chez Matlhew Donelly dans la soirée du samedi, le 6 ou le 13 décembre 1851 ; je fus saisie par deux hommes, à l'extérieur de la maison, peu après avoir desservi le souper, et portée dans un chariot. L'un d'eux monta à côté de moi, et me conduisit à Elkton (Maryland), où je fusgardée jusqu'au dimanche soir, minuit; alors nous partîmes pour Baltimore par le chemin de fer; nous y arrivâmes de bonne heure le lundi matin. A Elkton, un de mes ravisseurs avait amené un licmme pour m'examiner, et cet homme déclara que je n'étais pas l'esclave de son père. Plus tard, dans le chemin de fer, sur la roule de Baltimore , un autre de ces hommes me déclara qu'il fallait me dire l'esclave de M. Schoolfield, que, sans cela, il me brûlerait la cervelle; pour appuyer cette menace, il avait tiré de sa poche un pistolet qu'il me
montra. Il disait aussi qu'il me ferait fouetter si je prétendais être libre.
» Le lundi matin , M. Schoolfield vint à la prison de Baltimore tout exprès pour me voir; et, le mardi matin, il amena sa femme ainsi que plusieurs autres dames pour m'examiner. Je leur dis que je ne les connaissais pas; M. C... alors m'emmena hors de la chambre, me dit qui ils étaient, et me ramena ensuite auprès d'eux pour que j'eusse l'air de les connaître. Le lundi suivant, je fus embarquée pour la Nouvelle-Orléans. La traversée dura près d'un mois. Huit jours après mon arrivée, M. G... me vendit à M'"^ G..., propriétaire d'un grand jardin à fleurs. Gette dame envoie vendre des fleurs aux théâtres , fait le commerce de lait, etc., etc. Pendant que je demeurai chez elle, j'allais tous les jours dehors, vendre des bouquets et du sucre candi. Un soir, comme je revenais du théâtre pour rentrer chez elle, un watchman m'arrêta, et, comme il me questionnait , je lui dis que je n'étais pas esclave. Il m'enferma dans la calabouse , et , le lendemain matin , me conduisit devant un magistrat qui envoya chercher M""^ G..., laquelle déclara m' avoir achetée. Le magistrat alors envoya chercher M. G..., lui demandant compte des moyens par lesquels j'étais tombée en sa possession. M. G. répondit que ma mère et toute ma famille étaient libres, à l'exception de moi seule. Le magistrat me dit de retourner chez M"'^ G..., à laquelle il défendit de me laisser sortir le soir, et il dit à M. G... qu'il fallait prouver sa déclaration. Plus tard, le même magistrat vint chez M""^ G..., et lui parla longtemps dans son salon. Je ne sais pas ce qu'il lui disait, car la porte était fermée. Environ un mois après tout ceci, je fus renvoyée à Baltimore. J'avais passé six mois chez M™^ G...
» A Baltimore, un homme vint me trouver dans la prison , me répétant qu'il fallait me dire l'esclave de M. Schoolfield. Plus tard, quelques messieurs vinrent me trouver (c'étaient le juge Gampbell et le juge Bell de Philadelphie, avec M. William H. Norris,de Baltimore), et je leur dis à tous les trois « que j'étais l'esclave de M. Schoolfield;» mais quand ils m'eurent affirmé qu'ils étaient mes amis, et que je pouvais leur déclarer la vérité, je leur dis alors qui j'étais, et tout ce que je viens de raconter.
.Pendant mon séjour à la Nouvelle-Orléans, M. G... m'a fouettée un jour parce que j'avais dit que j'étais libre. '
Nous devons reconnaître que de pareils procès, quand ils sont portés devant les cours du Sud, sont jugés avec beaucoup d'impartiahté, avec beaucoup de loyauté. G'est ce qu'atteste notamment le parent de Northrop, chargé de le faire
affranchir légalement. Mais, nous le (kmandons, — à ne consulter que les probabilités , — sur cent malheureux ainsi enlevés , combien en est-il qui aient la chance d'obtenir des juges?
C'est là une question que la lecture du chapitre suivant pourra aider à résoudre.