‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 72 sur 82 · PAUVRES REBUTS BLANCS · texte numérisé non relu

PAUVRES REBUTS BLANCS

Regardez vos prolétaires! — répondent sans cesse aux organes de la presse européenne, et surtout de la presse anglaise, les apologistes de l'esclavage américain. Triste défense pour la jeune Amérique — avec ses inépuisables ressources de tous genres, — cette immense étendue de territoire où les populations sont encore clairsemées, — son système social débarrassé du fardeau de lois et de coutumes surannées que trament longtemps après elles les nations d'ancienne origine; — triste défense , disons-nous, que de répondre aux autres pays : Nous ne sommes pas pires que vous n'êtes !

Mais, de plus, en parlant ainsi on méconnaît l'existence d'une classe nombreuse, misérable et dégradée entre toutes, que le système de l'esclavage a produite aux Etats-Unis : — celle des prolétaires blancs. Un des premiers effets du travail esclave est de peser sur le travail libre. Supposez dans le Vermont ou le Maine une famille pauvre, de race blanche. Ses enfants auront accès dans les écoles publiques et leur éducation s'y fera ; plus tard , une foule de chances leur seront offertes, dont l'industrie humaine, sans le secours des capitaux, peut amplement se prévaloir. Cette industrie, ils l'exerceront avec orgued, car elle n'a chez eux aucun caractère servile; et si, dans les rangs de cette famille , se trouve un individu doué de facultés éminentes , ses parents uniront leurs efforts, efforts productifs , pour lui ouvrir la haute sphère réclamée par sa haute intelligence. Quelques gloires du pays , Roger Sherman et Daniel Webster , par exemple, n'ont pas eu d'autre origine.

Mais prenez la même famille , et transportez-la dans la Caroline du Sud ou dans la Virginie. Quelle situation tout autre! Ici, plus d'école commune ouvrant ses portes aux enfants du pauvre ; l'unique Église où ils puissent aller

est peut-être éloignée de douze à quinze miles, et la route est détestable. L'idée de travail, dans l'opinion publique du pays, entraîne celle de dégradation et d'esclavage : vivre sans travailler y est Tunique mesure de la prépondérance aristocratique. D'ailleurs, quel travail entreprendre? De ce jeune homme robuste et bien portant ferez-vous un forgeron? — Mais les planteurs des environs préfèrent acheter leurs forgerons dans la Virginie. Sera-t-il charpentier? — Il n'est pas de propriétaire qui n'en ait déjà un ou deux lui appartenant en propre. Ainsi des tonnehers, ainsi des maçons. Se fera-t-il cordonnier? — Les souliers à esclaves se fabriquent et s'achètent en gros à Lynn et à Walick, deux villes de la Nouvelle-Angleterre. Bref, entre le travail libre organisé dans le Nord et le travail esclave tel qu'il existe au Sud, il ne reste rien à faire pour le blanc établi dans cette dernière région. L'impiété, l'ignorance, l'oisiveté, les vices de toute espèce, le mal- être sous toutes ses formes, voilà son lot obligé. Il devient peu à peu le fléau du voisinage, objet de raillerie, de mépris, de pitié pour les esclaves eux-mêmes , dont une locution favorite est précisément celle qui sert de titre à ce chapitre : — « Pauvres rebuts blancs! » Et ce sont, en efîet, de vrais rebuts. De cette classe déshéritée sortent les petits taverniers qui servent en même temps de receleurs aux produits volés par les nègres sur les plantations. Ceux qui prospèrent, ou leurs fils, peuvent aspirer à devenir un jour trafiquants ou commandeurs de nègres. En attendant, le but suprême de leur ambition est de se procurer, par des moyens quelconques, plus ou moins légitimes, de quoi acheter un nègre ou deux, ce qui les met de suite sur un certain pied d'égalité avec les autres familles blanches. Mais malheur aux infortunés nègres qui , ayant jusque-là vécu entourés de soins et de bons exemples au sein de quelque famille pieuse , retombent dans la circulation , soit par la ruine , soit par la mort de leurs maîtres , et sont achetés par des gens de cette espèce! La plupart du temps, en pareil cas, l'esclave est, à tous égards, supérieur à ceux que la loi lui donne pour maîtres, — mais leur autorité sur lui n'en est pas moins protégée.

Ce Souther dont nous avons raconté l'histoire était, à n'en pas douter, un homme de cette classe. Les deux témoins de race blanche qui assistèrent impassibles à la lente agonie de l'esclave qu'il torturait, ces deux témoins étaient aussi de la même espèce. Ils avaient, à ce qu'il paraît, enivré le malheureux nègre pour le décider à leur vendre quelques objets volés à son maître, et ce dernier les avait convoqués afm de leur montrer les inconvénients de ce commerce illicite.

su LA CLEF DE LA CASE

«En voyageant dans un des États du Sud, nous disait un ecclésiastique de nos amis, — mort depuis quelque temps déjà, — je dus passer une nuit dans une misérable hutte de troncs d'arbres (log shanty), sorte de cabaret tenu par un de ces blancs dégénérés. Tout y était saleté, désordre, abandon sauvage. Le mari, la femme et leur marmaille déguenillée, ne faisaient que boire de l'eaude-vie et manger du pain tout le long du jour, tyrannisant à qui mieux mieux deux pauvres noirs, homme et femme, condamnés à leur servir de plastrons, et sur qui roulait toute la besogne. Je ne fus pas longtemps à découvrir que ces deux serviteurs l'emportaient sur leurs maîtres par toutes les qualités de la conscience et de rintclhgence. Je dus uniquement à eux les soins et l'hospitalité qui me rendirent supportable cet affreux séjour. Au moment de partir, ils trouvèrent moyen de me prendre à part, et me suppHèrent de les acheter. C'était un peu, je crois, dans cette espérance qu'ils s'étaient montrés si attentifs et si prévenants pour moi. Hélas! je n'ai jamais tant souhaité me voir riche qu'en face de leur visage désespéré, au moment où je leur déclarai qu'il m'était absolument impossible de souscrire à leurs vœux. »

Ce qui va paraître singulier, — et jamais, en effet, inconséquence ne fut plus grande, — c'est que ces mêmes hommes qui doivent à l'esclavage la misère où ils croupissent, sont les champions les plus violents de cette institution, et ceux qu'ont le plus à redouter les propagateurs de l'abolitionnisme.

Les grands propriétaires d'esclaves se commettent rarement dans les conflits populaires que soulève la lutte des deux doctrines; mais dès qu'on a signalé, dans quelque Etat du Sud, la présence de quelque pieux ministre qui cherche à y semer les germes de l'affranchissement futur, il se trouve aussitôt, dans les bas-fonds de la presse, quelque écrivain pour dénoncer sa présence et pour soulever contre lui ce qu'on a si bien appelé la canaillocratie [mobocracy). Alors cette classe dont nous parlions tout à l'heure fournit une bande de misérables qui , sur les talons de la police, — accourue elle aussi pour saisir l'orateur séditieux, — se précipitent armés de bâtons, de couteaux-poignards, et jurant à qui mieux mieux qu'ils auront le sang de leur ennemi. Vainement les plus respectables citoyens essayeraient-ils de calmer l'émeute furieuse ; vainement la victime désignée tenterait-elle de faire entendre raison à de pareilles brutes; il ne lui reste qu'un parti à prendre, si elle ne veut pas ouvertement revendiquer le martyre : c'est, en profitant des secours bienveillants qui lui sont offerts, de se dérober par la fuite aux violences dont elle est menacée.

Si l'on disait que nous exagérons, nous rappellerions l'aventure du sénateur de Massachusetts, nommé par cet Etat souverain pour venir prêter assistance à des hommes de couleur libres, détenus dans les prisons de la Caroline du Sud. A peine arrivé à Charlcston, ce vieillard, accompagné de sa fille, fut expulsé de la ville, et contraint ensuite de quitter l'État, par une insurrection du genre de celle que nous venons de dépeindre. Qu'on lise aussi , fidèlement racontées par l'auteur de l'Esclave blanc (M. Hildreth), les scènes horribles dont Vicksburg a été le théâtre, et qui se propagèrent ensuite sur plusieurs auti^es points des Etats du Sud-Ouest.

Au surplus, nous allons citer textuellement les journaux du pays. On verra ce qu'il faut penser de nos assertions. Ce qui suit a été publié, en 1851, dans les colonnes de VAugusta Republic (Géorgie).

Warrenton, mardi 10 juillet 1850.

Aujourd'hui, les citoyens de la ville et de la campagne se sont réunis à huit heures du matin dans l'enceinte du tribunal.

Le président, M. Thomas F. Parsons, a fait connaître en ces termes l'objet de la réunion :

« Attendu que notre district a été jeté dans le désordre par la présence au milieu de nous d'un certain Nathan Bird Watson, arrivé de New-Haven (Connecticut), lequel a proclamé ses sentiments abolitionnistes soit en public, soit en particulier, sentiments hostiles à nos institutions, et qu'on ne peut tolérer dans un pays à esclaves;

» Attendu, également, qu'il a été découvert visitant d'une manière suspecte certaines maisons habitées par des nègres, et, autant que nous pouvons le supposer, dans le but d'inciter nos esclaves et les noirs libres à l'insurrection et à l'insubordination : — il y a lieu de délibérer sur ces faits. »

La réunion, s'élant organisée, adopte à l'unanimité, après que diverses opinions se sont produites, la résolution suivante :

« Résolu qu'un comité de dix membres sera nommé par le président, afin d'arriver à l'expulsion de Nathan Bird Watson, abolitionniste déclaré, lequel résidait dans notre village depuis trois semaines ou un mois; il devra partir aujourd'hui, à midi, par le chemin de 1er de la Géorgie, et le comité aura pour devoir d'escorter ledit Watson jusqu'à Camak, dans le but de l'embarquer pour son pays natal. »

Suivent les noms des dix membres du comité , auxquels est adjoint le président du meeting.

* Résolu de plus, sur motion expresse, qu'on transmettra aux rédacteurs des journaux d'Augusta, en même temps qu'un procès-verbal exact de ce qui s'est passé dans le sein du meeting, un signalement détaillé dudit Watson. Les journaux en question , ainsi que toutes les autres feuilles des Etats à esclaves, seront priés de publier ce signalement pendant un laps de temps suffisant. *

Suit le signalement , ainsi conçu :

«Ledit Nathan Bird Watson est un homme au teint brun; il a les yeux châtains , les cheveux noirs , et porte sa barbe très-longue ; sa taille est de cinq pieds onze pouces trois quarts; son pas est rapide; il marche les épaules un peu voûtées et les orteils en dedans; son costume, pour le moment, se compose d'un habit en drap à carreaux et de pantalons blancs. Il se dit âgé de vingt trois ans , mais on lui en donnerait aisément vingt-cinq ou trente.

» Thomas F. Parsons , président.

• William H. Pilcher, secrétaire.»

Ceci est « l'expulsion » pure et simple. Parfois elle se comphque. Par exemple, — et nous extrayons littéralement ce récit du Richmond TimeSy cité par la National Era : —

«John Cornutt (ami et disciple de Bacon, l'abobtionniste de l'Ohio) est arrêté dans le comté de Grayson, par le comité de vigilance, composé d'environ deux cents membres. On le soumet à un interrogatoire; on exige de lui qu'il renonce à l'abolitionnisme et promette obéissance aux lois du pays. Cornutt refuse. On le dépouille, on l'attache à un arbre, on lui adresse de nouvelles sommations. Il refuse encore. On apporte une baguette , et douze coups sont consécutivement appliqués sur ses épaules nues. La douleur lui arrachait des cris. 11 finit par promettre ce qu'on exige de lui , ajoutant qu'il vendra tout ce qu'il possède et quittera le pays. »

Le journal de la localité, qui s'intitule le Wythcville Repuhlican^ après avoir très -naïvement raconté ces faits , ajoute :

« M. Cornutt possède des terres, des nègres et de l'argent, le tout évalué, dit-on, de 15 à 20,000 dollars. 11 est marié; mais il n'a pas d'enfants blancs. Parmi ses nègres , quelques-uns sont nés sur son domaine, de sang-mêlé. On

le croit ami des nègres jusqu'à l'amalgamation (*). Il a le projet d'affranchir ses nègres, et de les faire ses héritiers. On espère qu'il se retirera en Ohio, pour y terminer son travail d'amalgamation et d'émancipation.

» Le comité de vigilance était jeudi dernier à la poursuite d'un autre sectateur de Bacon. Nous ne savons encore ni s'il a été pris , ni ce qui s'en est suivi. On ne compte plus maintenant que six ou sept adeptes du fameux abolitionniste ; les autres ont renoncé à ses doctrines , et se déclarent très-offensés des mensonges par lesquels il les avait séduits. »

Tel est , en parlant d'un des actes les plus odieux et les plus ignobles qui se puissent commettre, le blâme que le Rejmblican de Wytheville trouve naturellement sous sa plume.

M. Gornutt demande justice. Vous allez savoir à quoi cette démarche aboutit. Un correspondant du Richmond Times (Virginie) lui rend compte du procès en ces termes :

« J'apprends, à n'en pouvoir douter, que la cour de circuit, qui devait siéger la semaine dernière dans le comté de Grayson , a été dissoute à force ouverte. Il s'agissait de juger certaines personnes assignées par un homme nommé Gornutt, lequel se plaint de mauvais traitements exercés sur sa personne. Le fait est que , soupçonné d'être un des complices du prédicateur méthodiste Bacon, il a été sévèrement soumis à la loi de Lynch (^j. Apprenant qu'il se proposait de les poursuivre , les membres du comité de surveillance se sont assemblés , et , en vertu de résolutions expresses , ils ont fait savoir à la cour et aux avocats qu'ils eussent à ne pas commencer le procès, sous peine d'être habillés àe poix et de plumes. L^ cour, néanmoins, s'est réunie au jour fixé; mais, fidèles à leur promesse, nos gens, bien armés, sont venus entourer le tribunal, déchargeant leurs fusils par pelotons, et ont mis la cour en déroute. Il nij a pas eu de sang versé. Ge comté et celui de Wythe ont tenu des réunions analogues, et voté des résolutions pour soutenir le mouvement des citoyens de Grayson. »

Que dira-t-on de cette légalité?

(*) L'amalgamation, dans le langage américain, c'est le mélange de la race noire et de la race blanche Le journal emploie ici ce mot dans un sens ironique, et après des allusions qui ne laissent aucun doute sur ce qu'il veut dire, (Note du traducteur.)

(*) Nous pouvons nous dispenser d'expliquer ce qu'on entend par cette locution si connue : la loi de Lynch ; c'est celle qu'invoque aux États-Unis toute populace en fuiie. lin Fraoc^ nous l'appelons plus simplement la loi du plus fort.

Que dira-t-on aussi de cette autre application de la « loi de Lynch » à laquelle a été soumis le révérend Edward Matthews , agent de la Société américaine des libres missions, qui se hasarda, durant l'hiver de 1852, à prêcher l'abolitionnisme dans le Kentucky? Le i^"" février, dans la soirée, tandis qu'il parlait devant la congrégation des gens de couleur du village de Richmond (comté Madison), la populace vint l'arracher de sa chaire et le chasser du village. Il y rentra quelques heures après pour déposer dans les bureaux du Richmond Chronicle un compte-rendu de cette inqualifiable violence; puis il repartit. A quelque distance, sur la route, il fut arrêté par quatre hommes qui, l'emmenant dans un endroit écarté , se mirent à délibérer sur ce qu'il fallait faire de lui. Quand ils se furent assurés qu'il savait nager, ils résolurent de lui faire prendre un bain. Deux d'entre eux le saisirent, et le jetèrent, aussi loin qu'ils purent, dans un étang voisin. Quand il reparut, ils lui ordonnèrent de sortir de l'eau , ce qu'il fit. Comme il refusait encore , malgré cela , de promettre qu'il ne reviendrait jamais à Richmond, il le lancèrent de nouveau à l'eau. Cette opération fut répétée quatre fois. A la quatrième, il céda. Non contents de ce qu'ils avaient obtenu, ils exigèrent de lui la promesse formelle qu'il sortirait du Kentucky pour n'y jamais rentrer. Comme il refusait de la donner, ils le jetèrent encore dans l'eau, à six reprises différentes, et alors, ses forces étant épuisées, et sur leurs menaces de le fouetter, il prit l'engagement exigé, et, depuis , il a quitté l'Etat.

Nous voyons dans la National Era du 10 juillet 1851 les détails d'une expulsion du même genre pratiquée dans la Caroline du Nord, sur la personne d'un autre missionnaire wesleyen (méthodiste), M. Mac-Bride. Mais il ne nous est nullement agréable d'insister sur ces odieux détails, et nous nous bornerons à citer le décret en vertu duquel ce missionnaire a dû cesser ses prédications. Le voici textuehement : —

«Monsieur Mac-Bride, — Nous, les soussignés, venons vous demander très-respectueusement de ne pas vous trouver à la réunion que vous avez convoquée. Si vous persistez, vous serez très-certainement interrompu. »

Suivent trente-deux signatures. M. Mac-Bride n'en crut pas moins pouvoir persister; mais on lui démontra jusqu'à l'évidence qu'il n'était pas le plus fort, et , après avoir subi , pendant trois heures , l'outrageante opposition de la foule ameutée contre lui , ce digne prêtre dut renoncer à son entreprise.

Des excès pareils révoltent les cœurs honnêtes. Il comptent pour beaucoup

dans ces émigrations qui vont dépeuplant , peu à peu , les États à esclaves au profit des libres pays de l'Ouest. La Virginie seule leur fournit tous les dix ans une population égale à celle que comptait, en 1840, l'État de Mississipi.

L'esclavage, — on le voit, — ne profite pas même à ceux qui en abusent et le défendent.

Page 1