LE MARTYRE
A l'époque où les églises méthodiste et presbytérienne votèrent les résolutions abolitionnistes mentionnées dans le chapitre précédent, il eût été facile à l'Eglise américaine de détruire entièrement le système de l'esclavage. Les Quakers le tentèrent, et ils y réussirent. Rien de plus simple que le procédé qu'ils employèrent. Leur église partagée en sections, ils nommèrent des comités dont les membres durent aher de maison en maison , et rappeler leurs devoirs religieux à tous les propriétaires d'esclaves, individuellement. Un très-petit nombre résistèrent à cet appel ; la plupart cédèrent à leur conscience et à l'influence bienfaisante de leurs frères. Ainsi, en quelques jours de printemps, les rayons du soleil fondent des îles de glace que toutes les tempêtes de l'hiver ont sapées et battues vainement. Oh! que les autres églises n'ont-elles suivi cet exemple! Malheureusement, le temps est loin où l'esclavage pouvait encore être détruit par la persuasion et la douceur. Lovejoy a voulu faire ce qu'avaient fait les Quakers, et il a payé de sa vie sa témérité. L'histoire de ce noble jeune homme est trop instructive et trop intéressante pour ne pas être racontée ici. D'ailleurs, on l'a dit souvent, « le sang des martyrs est la semence de l'Eghse. »
Elijah P. Lovejoy naquit à Albion, le 9 novembre 1802. Tout enfant, il avait manifesté un vif désir de s'instruire. Il lit d'excellentes études, et, son
éducation achevée , ayant choisi la profession d'instituteur , il quitta sa famille pour aller chercher fortune dans les États de l'Ouest. C'était en 1827. Au commencement de l'année suivante, il était étabH à Saint-Louis (Missouri); mais il ne tarda pas à renoncer au professorat pour le journalisme. Pendant quatre années, il fut l'un des principaux rédacteurs du Times de Saint-Louis. Enfin, au mois de janvier 1832 , s'étant résolu à se vouer à Dieu, il se rendit à Princeton (New- Jersey) pour y faire son éducation rehgieuse. Dès l'année suivante, il exerçait son saint ministère à New-Port (Pihode-Island). Mais en 1833, rappelé dans l'Ouest, il fonda à Saint-Louis le Saint-Louis Observer, dans lequel, sans demander l'abolition de l'esclavage, il essaya d'éclairer l'opinion sur cette question encore si controversée. Il se contentait de proposer l'émancipation graduelle ; il se bornait à espérer que la Convention chargée de réviser la constitution du Missouri abolirait cette institution , aussi fatale à la prospérité de l'Etat qui en tolérait l'existence, qu'elle était condamnable au double point de vue de la religion et de la morale. Ces concessions ne satisfirent pas la mob de Saint-Louis. Soit estime pour son caractère, soit crainte de son courage, les meneurs hésitèrent longtemps à lui déclarer la guerre, et encore profitèrent-ils d'une de ses absences pour commencer les hostilités. Le 8 octobre 1835, le Saint-Louis Observer ^uUidi l'article suivant :
« L'éditeur (*) sera absent deux ou trois semaines pour des affaires relatives à son ministère.
» Depuis le départ de l'éditeur, les imprimeurs de Y Observer ont reçu des propriétaires de ce journal l'avis de renoncer à toute controverse sur la question excitante de l'esclavage. Comme cette résolution concorde tout à foit avec les sentiments et les idées des imprimeurs, il ne paraîtra aucun article sur ce sujet dans les colonnes de X Observer, pendant l'absence de l'éditeur. A son retour, il lui en sera donné communication, et la ligne future du journal sera tracée, nous n'en doutons pas, de manière à satisfaire les désirs des propriétaires.
» Les articles relatifs à l'esclavage , qui sont publiés dans le numéro de ce jour, avaient été préparés par l'éditeur avant son départ, et n'auraient pas pu être supprimés sans de grands inconvénients. »
Tant de lâcheté ne pouvait avoir et n'eut d'autre résultat que d'encourager
(') Ce que les Anglais appellent éditer un journal, est ce qu'en France on appelle le rédiger en chef. [Note du traducteur.)
les assaillants. Ils menacèrent d'incendier rimprimerie et les bureaux de ÏObserver, si une satisfaction complète ne leur était pas accordée. Les propriétaires du journal, de plus en plus épouvantés, firent paraître, dans le numéro du 22 octobre, une pièce adressée au public, et ainsi conçue :
« Les propriétaires du Saint-Louis Observer ayant fait connaître dernièrement la détermination qu'ils avaient prise de ne rien publier dans les colonnes de ce journal qui fût de nature à entretenir l'agitation causée par la question de l'esclavage, étant, de plus, tous et chacun, opposés aux projets insensés des abolilionnistes , ont appris , avec étonnement et avec regret , que certaines personnes mal disposées avaient proféré des menaces contre l'administration de Y Observer. Nous supplions tous les hommes prudents de s'arrêter dans cette voie, et de réfléchir aux conséquences probables d'un tel acte que rien ne justifie. C'est trop exiger d'une réunion d'hommes que de prétendre les contraindre d'assister patiemment à la destruction de leurs propriétés.
» Nous pensons que cette agitation est accidentelle, et qu'elle n'a été causée que par l'arrestation des hommes blancs qui avaient volé les nègres du major Dougherty, et qui ont été punis, d'après le nouveau code, par quelques-uns de nos plus respectables concitoyens.
» Les propriétaires du Saint-Louis Observer. »
21 octobre 1835.
Ce dernier paragraphe demande une explication. Le îiouveau code appliqué par « les citoyens les plus respectables de Saint-Louis • était tout simplement la volonté de la populace (the mob laiv). Deux individus avaient été arrêtés quelques jours auparavant, sur l'accusation non prouvée, c'est-à-dire sur le simple soupçon, d'avoir favorisé Tévasion de quelques nègres dans l'ilhnois, où l'esclavage était alors aboli. Soixante des plus respectables citoijens de Saint-Louis les conduisirent à trois miles environ de la ville , avec l'intention bien arrêtée de les pendre; mais, arrivés sur le lieu de l'exécution, ils mirent aux voix le genre de supplice qui leur serait infligé. Vingt voix se prononcèrent pour la pendaison, quarante pour la (lagellation. Parmi ceux qui votèrent pour la mort se trouvaient plusieurs ecclésiastiques. Cet arrêt rendu sans
jug-ement fut exécuté sur l'heure. Chacun des bourreaux appliqua de 150 à 200 coups de fouet à chacune des victimes.
Dès le commencement du mois d'octobre, les propriétaires du Saint-Louis Observer avaient écrit à Elijah Lovejoy pour l'engager à ne plus avoir confiance en son propre jugement, et à annoncer lui-même, dans son journal, qu'il ne parlerait jamais de l'esclavage. Leur lettre collective a été conservée. Au dos on lit cette déclaration: «Je n'ai jamais cédé aux désirs qui m'avaient été exprimés dans cette lettre, et depuis j'ai été constamment persécuté. Mais ma conscience ne me reproche rien , et cette pensée m'a payé au delà de tout ce que j'ai souffert, de tout ce que puis souffrir. J'ai juré une opposition éternelle à l'esclavage, et, avec la bénédiction de Dieu, je ne reculerai jamais. Amen. — 24 octobre 1837. E. P. L.»
Cependant un grand nombre de citoyens de Saint-Louis se réunirent et décidèrent, à l'unanimité, que l'esclavage était sanctionné par les saintes Ecritures, etc. La protestation de Lovejoy ne se fit pas attendre : elle fut éloquente et digne. Elle se terminait ainsi : « Si la vengeance populaire a besoin d'une victime, je m'offre volontairement au sacrifice. Je suis résolu, je le déclare d'avance, à ne faire aucune résistance aux attaques qui seraient dirigées contre ma personne. »
Ce n'était pas là une vaine forfanterie. Deux jours auparavant, il avait écrit à son frère : « Je m'attends à être massacré ou pendu. » Ses ennemis se montraient si menaçants qu'il crut devoir, l'année suivante, aller publier son journal à Alton, dans l'État de l'IlHnois, où il espérait trouver moins d'adversaires et plus de défenseurs. Mais, le jour où il annonça cette détermination à ses abonnés, il publia une énergique protestation contre un rapport fait au grand jury, sur un crime épouvantable commis à Saint-Louis, l'année précédente. La populace s'était donné la satisfaction de brûler un nègre à petit feu , et le juge chargé de poursuivre les coupables avait déclaré que «ce meurtre étant un acte de la multitude, la loi ne pouvait l'atteindre.» — Le lendemain, la multitude, justifiée d'avance de tous ses excès, se rassembla devant les bureaux de V Observer, et les saccagea. Lovejoy ne transporta donc à Alton que les débris de son établissement. Peu de jours après son arrivée dans cette dernière ville, il y fut de nouveau mobbed , selon son expression. — Il ne lui resta plus un vestige de \ Observer.
Il ne se découragea pas, cependant. — Ayant envoyé sa femme et son enfant
chez sa belle-mère , il partit pour Cincinnati , où il espérait pouvoir se procurer le matériel nécessaire à la publication d'un journal. Le 8 septembre 183G, YOhserver reparut à Alton, après une suspension de deux mois. — L'hiver de 1836-1837 se passa assez tranquillement; mais, au printemps de 1857, de nouveaux articles relatifs à l'esclavage soulevèrent contre leur auteur les plus honorables citoyens d'Alton. — Lovejoy fut sommé de ne plus publier à l'avenir ces articles incendiaires, qui n'avaient pas d'autre résultat que de troubler le repos de la cité. Il répondit « qu'il lui était impossible d'admettre que la hberté de la presse et la liberté de la parole fussent soumises à une autre juridiction que celle de la loi; qu'aucun homme, aucune réunion d'hommes n'avait le droit de l'interroger sur l'exercice qu'il prétendait faire de ces deux hbertés, siennes à double titre : d'abord comme citoyen des Etats-Unis, ensuite comme homme ; — car il les tenait de Dieu , et elles étaient inaliénables de leur nature. »
Dès lors , la rage de ses ennemis ne connut plus de bornes. Un journal de Saint-Louis , le Républicain du Missouri , ne rougit pas de se faire l'interprète de leur haine impitoyable. « L'éditeur de Y Observer a mérité, dit-il, la pleine mesure de Vindignation de la communauté ; s'il ne veut pas se laisser instruire par l'expérience, ses concitoyens lui apprendront, par la pratique, sous quel point de vue la portion honorable et respectable de la communauté envisage sa conduite. Son adhésion à l'odieuse doctrine de l'abolitionnisme, et ses efforts incessants pour la répandre, lui ont fait perdre tous ses droits à la protection de cette communauté ou de toute autre. »
Lovejoy ne tarda pas à s'en apercevoir. Le 21 août , entre dix et onze heures du soir, une vingtaine d'individus envahirent à force ouverte son établissement, brisèrent les presses, les caractères, les meubles; la dévastation fut complète; lui-même faillit être victime de la fureur populaire. L'immense majorité des habitants assista à cet attentat comme à un spectacle. Les exclamations : « C'est bien fait pour lui! il n'a que ce qu'il mérite! tant mieux! » circulaient dans la foule attirée par la curiosité. Les autorités civiles ne se montrèrent pas. Le lendemain, les amis et les partisans de Lovejoy se réunirent, et résolurent de faire reparaître \ Observer, Le 24 août, il publia un éloquent appel à tous les amis de la loi et de l'ordre : « Il faut qu'on sache bien , disait-il , si la liberté de la presse peut ou ne peut pas exister dans l'Illinois ; que chacun de vous envoie son offrande , car 1 ,500 dollars me sont nécessaires pour réédilier ce
qui vient d'être détruit. Tout dépend de vous : si vous me soutenez comme des hommes libres, commue des chrétiens, tout ira bien; si vous m'abandonnez, le mobbisme triomphera; mais je serai innocent de son triomphe. » Cet appel fut entendu ; des listes de souscription arrivèrent de tous côtés ; en quelques jours il reçut tout l'argent dont il avait besoin, et partit pour Cincinnati, afin d'y choisir et d'y acheter lui-même une troisième presse.
Le 21 novembre, celte troisième presse arrivait à Alton. Débarquée au coucher du soleil, elle fut transportée dans des magasins peu éloignés. Une escorte assez nombreuse l'avait protégée, durant ce trajet, contre les menaces de la foule. Le maire , instruit des mauvaises dispositions de la populace , exigea qu'elle lui fût confiée, et déclara qu'il en répondait. En effet, il plaça un constablek la porte des magasins où elle avait été déposée; mais, dès qu'il s'éloigna, une douzaine de bandits, la figure couverte de mouchoirs, enfoncèrent cette porte si mal gardée, roulèrent la presse au miHeu de la cour, la brisèrent en morceaux, et en jetèrent les débris dans le fleuve. Le maire revint , attiré par le bruit , avant que l'œuvre de destruction fût achevée. « Retirez-vous! dit-il à ces pillards, je vous l'ordonne. — Quand nous aurons fini ce que nous avons à faire, « lui répondirent-ils; et ils continuèrent. Ce fut le maire qui se retira, en déclarant qu'il n'avait jamais vu une mob plus tranquille et de meilleur ton.
Le dimanche suivant, Lovejoy venait de prêcher, et il se disposait à quitter la chapelle, lorsqu'un jeune homme lui ghssa dans la main un billet ainsi conçu : « Prenez garde à vous! — Un ami. » Il montra aussitôt ce billet à deux de ses confrères, MM. Campbell et Copes, qui se trouvaient alors avec lui. M. Campbell l'engagea vivement à venir se réfugier chez lui, et, sur son refus, il l'accompagna avec M. Copes jusqu'à sa demeure. Il était environ neuf heures du soir; la nuit était très-sombre. Ils ne virent et n'entendirent, durant le trajet, rien qui fût de nature à confirmer leurs inquiétudes. A peine arrivés à la maison qu'habitait Lovejoy avec sa famille , ils s'installèrent au coin du feu, et reprirent leur conversation interrompue. Une heure ne s'était pas écoulée, cependant, qu'un violent coup de marteau retentit à la porte. Lovejoy se leva aussitôt , prit un flambeau , ouvrit la porte de la chambre, et demanda qui frappait ainsi à une pareille heure. — Nous avons besoin de voir M. Lovejoy, répondit une voix forte; est-il chez lui? — Oui, je suis chez moi, répliqua-t-il. A ces mots , deux individus qu'il reconnut , sortant des ténèbres
où ils se tenaient cachés , s'élancèrent sur lui, et essayèrent de l'entraîner hors de la maison. Ne pouvant y réussir, ils l'accablèrent de coups. Mais sa femme, qui était malade et couchée, avait été réveillée par le bruit; accourant à son secours, elle le défendit si bien qu'elle les força à lâcher prise et à se retirer.
Ses efforts violents , ses poignantes émotions , avaient épuisé ses forces ; — elle était alors dans un état de grossesse avancé ; — elle tomba sans connaissance dans les bras de son mari , qui la porta sur son lit. Quand elle reprit ses sens, elle eut une violente attaque de nerfs, et se mit à pousser des cris effrayants. Tandis que sa mère lui prodiguait les secours les plus empressés, son mari berçait son enfant malade, qui, épouvanté de tout ce qu'il voyait et entendait, se serrait contre lui sans rien dire. Tout à coup les émeutiers, revenus à la charge, enfoncent la porte de la chambre, et, s'emparant une seconde fois de Lovejoy, s'efforcent de nouveau de l'entraîner dans la cour. — Cette scène se passait au second étage. — Ils y fussent parvenus, malgré sa résistance, sans l'intervention de M. Campbell que les cris poussés par sa femme firent accourir à son secours.
Mais s'ils quittèrent forcément la chambre où ils s'étaient introduits par la violence, ils restèrent dans la cour de la maison qui était remplie d'hommes ivres, furieux, vomissant toutes sortes de jurons et d'imprécations, armés de pistolets et de poignards, et menaçant d'en faire usage si on ne leur livrait pas cet infernal abolitionniste. Sommé par eux de sortir de la ville le lendemain à dix heures, il refusa d'abord de leur répondre; mais il se vit bientôt contraint d'écrire ces mots au crayon sur un papier : « J'ai assuré ma place à la voiture pour demain neuf heures. » Cette réponse parut les satisfaire; et Lovejoy profita d'une espèce de trêve pour s'évader sous un déguisement. Il était minuit.
Le lendemain, ses amis gardèrent sa maison, où il était rentré auprès de sa femme et de ses enfants malades. Pendant la nuit du mardi, il écrivait à un de ses collègues : « Nous sommes seuls, mainlenant. J'ai un fusil chargé au pied de mon ht; mes deux frères, qui couchent dans la pièce voisine, ont trois fusils, des pistolets, des cartouches. Telle est la vie que nous menons à Alton. C'est avec une répugnance inexprimable que j'ai eu recours à ces moyens de défense... mais une expérience chèrement acquise m'a appris qu'il n'y avait plus de sûreté et de défense pour moi, en cette ville, soit dans les lois, soit dans l'égide protectrice de l'opinion publique.
. Chaque soir, quand je me couche, j'ai la conviction profonde que, près de moi et autour de moi, rôdent des individus qui en veulent à ma vie... Pour un citoyen qui blâme les actes de violence commis contre moi, il y en a cinq qui les approuvent. Les quatre cinquièmes de la population d'Alton se réjouissent, j'en suis certain, de la destruction de ma presse; ils détestent les désordres, cela est vrai, mais ils ont une plus grande horreur de l'abolitionnisme... Quanta moi, je suis parfaitement calme, parfaitement résigné. Les uns louent mon courage, les autres s'emportent contre mon obstination. Je ne suis ni brave ni entêté , — je remplis mon devoir; si je dois mourir, ce ne peut pas être pour une meilleure cause. »
Vers le milieu du mois d'octobre, Lovejoy acheta une quatrième presse. Toutefois il hésitait à la transporter à Alton avant de s'être assuré du concours d'un certain nombre d'amis. En conséquence, il convoqua les ennemis de l'esclavage et les amis de la liberté de discussion, pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire dans de telles circonstances. Cette convocation était signée d'environ deux cent cinquante personnes de l'État de l'Illinois, parmi lesquelles se trouvait le révérend E. Beecher, alors président du collège illinois. La réunion fut nombreuse; mais les partisans de l'esclavage s'y rendirent, troublèrent ses discussions, et la forcèrent de se dissoudre. Cependant les amis de Lovejoy s'assemblèrent le lendemain pour constituer une Société abolitio?!' niste, et rédiger une adresse aux citoyens de l'Etat. Sur la demande des principaux membres de cette réunion, M. Beecher fît deux sermons dans lesquels il traça la marche à suivre. Rien de plus conciliant que son langage, rien de moins irritant que les mesures qu'il proposait. Toutefois la rage des partisans de l'esclavage s'en accrut au lieu de diminuer. La majorité des habitants d'Alton était, sans doute, honnête; mais elle craignait trop de voir la tranquillité publique troublée. — Peu lui importaient les principes pourvu que ses intérêts matériels n'en souffrissent pas. Son indécision et sa pusillanimité encouragèrent l'émeute qu'elle se flattait vainement de calmer par ses lâches concessions. C'était à qui conseillerait à MM. Beecher et Lovejoy de renoncera leurs projets. Lovejoy avait été trop souvent menacé de mort pour pouvoir céder cette fois à de pareils arguments ; mais on dit à M. Beecher que sa tête avait été mise à prix dans le Missouri , et que, quand bien même il se déciderait à risquer sa vie pour une pareille cause, il n'avait aucun droit de sacrifier les intérêts du collège dont il était le président. Ces considérations n'eurent sur lui aucune
influence ; au contraire , il se déclara plus hautement encore le défenseur de Lovejoy et de la liberté de discussion attaquée en sa personne. — Après avoir prononcé un éloquent discours, dans un meeting public, en faveur des principes méconnus, il donna lecture des propositions suivantes qui devaient être soumises au vote d'une réunion délinitive, convoquée pour le lendemain:
« La libre communication de l'opinion est un des droits les plus précieux de l'homme, et tout citoyen a le droit de dire, d'écrire, ou de faire imprimer librement tout ce qu'il pense sur n'importe quel sujet. Seulement, il est responsable de l'abus qu'il pourrait faire de cette liberté.
» Le maintien de ces principes doit être indépendant de toute considération pour les personnes et pour l'opinion publique.
» En vertu de ces principes , et sans avoir égard à nos différences d'opinions politiques ou morales , nous prenons la résolution de protéger la presse et la propriété de l'éditeur de Y Alton Observer, et de le défendre dans Texercice du droit qu'il possède de publier tout ce qui lui plaira, sous sa responsabilité envers les lois de son pays. »
Le meeting qui devait approuver ou rejeter ces résolutions n'eut pas le résultat qu'on en attendait. Après une vive discussion , tout en rendant justice au caractère honorable de Lovejoy, tout en reconnaissant que le droit et la raison étaient pour lui, la majorité l'engagea, — dans l'intérêt de la tranquillité publique, — non-seulement à ne pas reprendre la publication de son journal, mais encore à quitter la ville. Lovejoy assistait à cette réunion; il protesta à l'instant même contre ce vote.
«Monsieur le président, dit-il, il n'est pas vrai que je méprise, ainsi que j'en ai été accusé, les sentiments et les opinions de la population de celte ville, relativement à la question de l'esclavage. J'obéis, en les combattant, à des considérations plus élevées que la faveur ou la crainte de l'homme. C'est la crainte de Dieu qui m'a fait agir. Dieu me demandera compte de ma conduite au jour du Jugement dernier, et comme je la crois conforme à ses volontés, je n'en changerai pas.
• Je n'ai, continua-t-il , ni désiré, ni demandé de compromis. Je n'ai demandé qu'à être protégé, en ma qualité de citoyen, dans les droits que Dieu m'a donnés, et que m'a garantis la constitution de mon pays. Ai-je violé les lois? Qu'on me poursuive, qu'on me juge, qu'on me condamne! Si on n'a aucun délit à me reprocher, pourquoi me persécute-t-on? pourquoi détruit-on ce qui
m'appartient? pourquoi menace-t-on ma vie?... Dans cette affaire, il n'y a pas deux parties entre lesquelles on puisse faire un compromis. La question qu'il s'agit de décider est celle de savoir si je serai protégé dans l'exercice et dans la jouissance des droits incontestables qui m'appartiennent, — si ma propriété sera protégée, — si je pourrai le soir aller rejoindre ma famille sans être exposé à des actes de violence, sans être menacé de goudron , de plumes et même de mort; — si ma femme, dont les émotions continuelles ont altéré la santé et compromis l'existence, sera chaque nuit arrachée de son lit de douleur, et forcée de se réfugier dans un galetas pour se soustraire aux mauvais traitements de la populace ameutée... »
Le souvenir des dangers que sa femme avait courus l'attendrit tellement qu'il ne put retenir ses larmes. Plusieurs des assistants, même ses ennemis, étaient vivement émus et pleuraient. Il eut, cependant, bientôt maîtrisé son émotion. « Pardonnez-moi , monsieur le président , ajouta-t-il d'une voix ferme Si j'ai laissé voir ainsi ma faiblesse, ne l'attribuez pas aux craintes que je puis avoir pour ma personne. Je sais le sort qui m'est réservé. En m'exilant, je ne l'éviterai pas. Partout où je me réfugierais, mes ennemis me poursuivraient; je ne trouverais pas plus de protection dans une autre ville qu'à Alton : aussi , après m'être consulté avec mes amis, après avoir pris conseil de Dieu, ai-je résolu de rester à Alton, et de demander qu'on m'y prolége dans l'exercice de mes droits. Si les autorités civiles refusent de me protéger, je me confierai à Dieu; — si je dois être victime de ma résolution, ce sera ici que le sacrifice s'accomplira.»
Le sacrifice allait s'accomplir.
La quatrième presse , achetée à Cincinnati , était attendue de jour en jour. Dans l'état d'exaltation où se trouvaient alors les esprits, son arrivée ne pouvait manquer d'être le signal et l'occasion d'une bataille. De part et d'autre, on se tenait prêt à tout événement; des émissaires, chargés de s'informer du jour et de l'heure de l'arrivée du bateau qui l'apportait, avaient été envoyés d'avance, par les deux camps, jusqu'à Saint-Louis; ils y passèrent plus d'une semaine sans rien apprendre. Enfin, le lundi 5 novembre, Lovejoy et un de ses amis, M. Gilman, allèrent trouver le maire, et, après l'avoir averti que la presse qu'ils attendaient devait arriver le soir, ils lui demandèrent de faire protéger le débarquement par des constables spéciaux. Le conseil de la Commune était réuni en ce moment: le maire lui communiqua cette requête. Après un assez
long silence, un des conseillers, M. King, proposa de rédiger une note adressée à M. Lovejoy et à ses amis, pour les prier de renoncer à l'idée d'établir à Alton une presse abolitionniste. Le maire déclara qu'une pareille décision ne répondrait pas à la proposition qu'il venait de faire. Le conseil s'ajourna, et l'affaire en resta là.
Le soir du même jour, quarante à cinquante citoyens, armés de fusils et de mousquets chargés à plomb et à balles, se réunirent dans les magasins de MM. Godfrey, Gilman et C'^, où la presse devait être débarquée, pour s'opposer, en employant la force, au besoin, — sous la direction du maire, — à toute tentative de désordre. A dix heures , le bateau étant en retard , une quinzaine d'individus se retirèrent. Le bateau n'arriva qu'à trois heures du matin. La sentinelle placée au bord de la rivière par les anti-abolitionnistes s'empressa de donner l'alarme, et cette nouvelle fut aussitôt transmise dans toute la ville, au moyen de cornes de bœufs. Cependant le maire était accouru au magasin de MM. Godfrey, Gilman et C*®; il pria ses défenseurs de n'en sortir que s'il les appelait , et il alla lui-même surveiller le débarquement de la presse. Les antiabolitionnistes s'étaient rendus en trop petit nombre à l'appel de leur sentinelle; ils se contentèrent de lancer des pierres sur la presse, qui fut déposée sans accident dans les magasins destinés à la recevoir. C'était un bâtiment en pierres, solidement construit , mais isolé, et par conséquent accessible de tous côtés.
Le lendemain soir, — mardi 6 , — vers dix heures, une bande de trente à quarante individus, armés, les uns de pierres, les autres de pistolets et de fusils, vint se ranger en bataille devant la façade de ce bâtiment qui regardait le Mississipi; et l'un de ces individus, s' avançant vers la porte, y frappa à coups redoublés. Lovejoy s'y trouvait alors enfermé avec douze de ses amis. M. Gilman, l'un des propriétaires, s'avançant sur le seuil de la porte, demanda à l'individu qui frappait ce qu'il voulait.
— La presse! répondit cet homme.
— Vous ne l'aurez pas, répliqua M. Gilman. Puis il ajouta: — Nous sommes autorisés à nous défendre. Ce sera avec regret que nous ferons usage de nos armes; mais, si vous nous y contraignez , nous nous en servirons.
— Nous aurons la presse, dût-elle nous coûter la vie! s'écria son interlocuteur d'une voix menaçante. En disant ces mots , il mit en joue M. Gilman avec un pistolet armé. M. Gilman se hâta de fermer la porte, et de se retirer au poste qui lui était assigné.
L'attaque commença aussitôt par une grélc de pierres, suivie d'une décliarge d'armes à feu. Lovejoy et ses amis s'étaient engagés à ne se servir de leurs armes que si leur vie était menacée. Bien qu'aucun d'eux n'eût été blessé par celte première décharge, ils tirèrent quatre ou cinq coups de fusil. Plusieurs émeatiers tombèrent blessés; l'un d'eux, nommé Bishop, l'était mortellement. Leurs complices se sauvèrent en les emportant, mais ils revinrent bientôt, avec des échelles et des matières inflammables. « 11 faut les brûler, il faut les brûler! » s'écriaient-ils avec fureur. Et ils s'apprêtèrent à monter sur le toit pour y mettre le feu.
La position des assiégés devenait fort critique , car le bâtiment dans lequel ils étaient enfermés n'était percé d'aucune fenêtre du côté où les assiégeants essayaient de l'incendier; ils ne pouvaient donc pas repousser leur attaque sans sortir de leur retraite; mais sortir, c'était s'exposer aux plus grands dangers, car il n'y avait aucun nuage au ciel, et la lune était dans son plein, A ce moment, le maire et le juge Robbins allèrent leur offrir une capitulation : s'ils consentaient à lui livrer la presse, la mob les laisserait sortir et respecterait les magasins de M. Gilman.
Leur réponse fut un refus énergique.
— Appelez les gens honnêtes à notre secours, dit M. Gilman au maire.
— La mob est si nombreuse et si furieuse, répondit celui-ci, que je ne puis employer vis-à-vis d'elle que les moyens de persuasion. Malheureusement, ils sont impuissants.
— Nous permettrez-vous, au moins, de nous défendre? demanda M. Gilman.
— Vous en avez le droit, répliqua le maire en se retirant; — la loi vous y autorise.
Quand les émeutiers apprirent que leurs propositions étaient rejetées, ils poussèrent un long cri de colère et de vengeance. « A mort ces abolitionnistes! se répétaient-ils les uns aux autres en se précipitant contre les murs du bâtiment qui les protégeait. Fusillez le premier qui tentera de sortir! j\fcltons le feu au magasin; brûlons-les tous! » Il était alors minuit. Le tocsin avait été sonné dans toutes les églises , et une foule immense de curieux était accourue de tous les quartiers de la ville pour assister au dénoûment de ce drame, qui préoccupait depuis si longtemps l'attention publique.
Cependant, des échelles avaient été dressées contre le mur, et le feu avait é(é mis au toit qui, bien qu'il fût en bois, ne s'enOammait pas rapidement; les
assiégés jugèrent qu'il était temps de tenter une sortie : cinq d'entre eux se dévouèrent, déchargèrent leurs armes sur la mob qui se dispersa un instant, et rentrèrent à la hâte dans le magasin pour recharger leurs armes. Lovejoy, ne voyant personne dans la rue, s'avança en ce moment jusque sur le seuil de la porte, pour regarder si l'incendie faisait des progrès. Deux des fuyards s'étaient cachés derrière un tas de hois peu éloigné. Ils le voyaient sans pouvoir être vus de lui. L'un d'eux avait un fusd à deux coups. 11 le mit en joue et tira. Lovejoy reçut cinq Î3alles, trois dans la poitrine, la quatrième dans l'abdomen , et la cinquième dans le bras gauche. 11 rentra précipitamment dans le magasin , monta un petit escalier, les bras croisés sur la poitrine , et vint tomber sur le plancher du comptoir en s'écriant : < Je suis blessé. » Ce furent les dernières paroles qu'il prononça. — Quelques minutes après , il rendait le dernier soupir.
Deux ou trois de ses amis voulaient, malgré sa mort, continuer à se défendre, mais la majorité résolut de cesser le combat.
— M. Lovejoy vient d'être tué! cria le révérend M. Harned aux assiégeants ; nous vous livrerons la presse si vous nous laissez sortir sains et saufs.
— Qu'ils meurent tous! qu'Os soient tous brûlés jusqu'au dernier! hurla la mob, après avoir salué , d'une acclamation de joie , la nouvelle de la mort de sa victime.
M. Roff se détermina alors à sortir à tout risque, pour tâcher d'obtenir une capitulation. Mais à peine eut-il entr'ouvert la porte, qu'il reçut une balle dans la cheville. Il s'empressa de la refermer.
Un individu nommé West, s'étant avancé vers la porte située à l'extrémité septentrionale du magasin, cria aux assiégés: — Au nom de Dieu! quittez le bâtiment, et laissez le peuple y entrer; le toit est déjà tout en feuî... — Ils ouvrirent précipitamment la porte située du côté du sud, et, se sauvant à toutes jambes, moins deux ou trois qui restèrent, les uns armés, les autres sans armes , ils s'enfuirent au milieu d'une grêle de balles. Un seul fut atteint par cette dernière décharge, et encore sa blessure n'eut aucune gravité. Les émeutiers entrèrent alors dans le magasin , éteignirent ou laissèrent s'éteindre le feu qu'ils avaient allumé, et qui n'avait pas fait de grands ravages, jetèrent la presse, par la fenêtre, sur le quai, la brisèrent en morceaux, et en lancèrent les débris dans le fleuve. Parmi eux se trouvait un médecin nommé Hope ; il offrit ses secours à l'un des amis de Lovejoy, M. Wcller, qui avait reçu une
balle dans la jambe. — J'aimerais mieux mourir, lui répondit M. Weller, que de recevoir des secours d'un mobiste (émeutier). A deux heures du malin, acteurs et spectateurs se retirèrent; — le drame était terminé.
Vers neuf heures , les amis de Lovejoy vinrent chercher son cadavre pour lui rendre les derniers devoirs. Ils le transportèrent, du magasin, où il était resté déposé, à son domicile. Durant le trajet, la populace s'ameuta de nouveau, et poursuivit le triste cortège de ses rires et de ses quolibets. Un de ses chefs dit tout haut : « — Si j'avais une flûte, je lui jouerais une marche funèbre. »
Lovejoy fut inhumé le jeudi 5 novembre 1837, jour anniversaire de sa trente-sixième année. Des amis, en petit nombre, le conduisirent à sa dernière demeure. On l'enterra dans un cimetière peu éloigné de son habitation, entre deux grands chênes, — l'un à sa tête, l'autre à ses pieds.
Mistress Lovejoy n'était pas à Alton le jour de l'assassinat de son mari; elle s'était retirée, la veille, chez des amis. Quand on lui apprit qu'elle était veuve, elle tomba sans connaissance, * tremblant, dit une des personnes présentes, comme si son cœur eût été transpercé d'une flèche. » Elle resta , pendant plusieurs jours, dans un état d'insensibihté presque complète. Dès qu'elle se fut un peu remise, elle quitta Alton pour se retirer à Saint-Charles, chez sa mère. Le jour de son départ, elle voulut aller visiter la tombe de son époux; on l'y conduisit à cheval; elle y versa des torrents de larmes, mais elle y conserva un calme stoïque. « J'espère , dit-elle à son retour aux amis qui l'avaient accompagnée , j'espère vivre assez longtemps pour apprendre à mon lils à suivre l'exemple de son père. »
La mère de Lovejoy ne montra pas moins de grandeur d'âme que sa femme. Quand on lui apprit le meurtre de son fils, elle s'écria : « J'aime mieux qu'il soit mort ainsi que d'avoir trahi ses principes. »
Non , — nous ne devons pas désespérer de l'Amérique , puisqu'il lui reste encore de telles épouses et de telles mères ! N'était-elle pas bénie celle qui a pu donner une si belle âme à son fils? Quelle est la femme que Dieu a proclamée bénie entre toutes les femmes? n'est-ce pas celle qui a vu le fruit de ses entrailles crucifié? — L'homme ne voit nas toujours comme Dieu!