CHAPITRE IV
l'esclavage des premiers temps de l'église comparé A l'esclavage américain.
Regardez cette peinture! — et celle-ci.
Hamlet.
A en croire les prédicateurs du Sud, ils ne feraient, à l'égard de l'esclavage, que ce qu'ont fait jadis le Christ et ses apôtres. — Voyons si cette prétention est fondée.
Quand la mère de Jacques et de Jean eut demandé à Jésus, pour ses deux fils, les deux premières places dans son futur royaume, une vive indignation s'empara des dix autres apôtres.
« Mais Jésus les appela tous à lui, et leur dit : Vous savez que les princes des Gentils les maîtrisent, et que les grands leur commandent avec autorité.
» Mais quiconque sera grand parmi vous devra être votre serviteur, — le serviteur de tous. Gar le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour que sa vie soit la rançon de plusieurs. »
Après son entrée triomphale à Jérusalem , lorsque ses disciples , se croyant sûrs que « son règne arrive, » disputent d'avance entre eux le point de savoir « qui sera le plus grand,» que fait leur divin maître? — Ecoutons saint Jean:
«Jésus, sachant que son Père lui avait donné la toute-puissance, qu'il était venu de Dieu , et qu'il allait retourner à Dieu , se leva de table après la cène, ôta sa robe, prit une serviette, et s'en ceignit le corps. Puis il versa de l'eau dans un bassin, lava les pieds de ses disciples et les essuya. Il reprit ensuite sa robe, se rassit, et leur dit alors : Savez-vous ce que je viens de faire? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien , car je le suis. Si donc moi, votre seigneur et maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez de môme vous laver les pieds les uns aux autres.
» En vérité, en vérité, je vous le dis : le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni celui qui est envoyé plus grand que celui qui l'envoie. Heureux qui saura comprendre ces choses, et agir en conséquence! »
Après la descente du Saint-Esprit, toutes ces immortelles paroles du Christ, ensevelies jusque-là dans le cœur de ses disciples comme une semence morte, germèrent tout à coup, et produisirent une riche moisson. Chaque apôtre devint un autre Jésus, plein de l'esprit de celui qui venait de remonter au ciel. La primitive Eglise, telle qu'ils l'organisèrent, eut pour bases la fraternité et une égalité parfaite. Ils ne disputèrent plus qui serait le plus grand , mais bien qui souffrirait et servirait le plus. L'Eglise chrétienne fut un iînperiiim in impcrio , se soumettant extérieurement aux lois du pays , mais se réglant à l'intérieur par des lois plus hautes, expression d'une plus subhme croyance. Ils étaient morts au monde : ses coutumes n'étaient plus leurs coutumes. Pour quiconque entrait dans l'Eglise chrétienne, tous les rapports de la vie subissaient une prompte et complète transformation. Le mariage n'était plus chez eux la domination tyrannique du sexe fort sur le sexe faible , mais une union intime , symbole de l'union du Christ avec son Eghse; la puissance paternelle, se désarmant des rigueurs de la loi païenne, ne s'inspira plus que de l'amour infini du Père céleste pour ses créatures. De môme, le rapport de maître à esclave se changea en un lien volontaire unissant deux frères égaux : le serviteur obéissait à son maître dans le même esprit qu'il obéissait à Dieu lui-même ; le maître donnait au serviteur une juste rémunération des services qu'il en recevait.
Ce n'était plus là, en réalité, que le rapport qu'on voit s'établir, partout où il n'y a pas d'esclaves, entre l'homme qui est employé et celui qui l'emploie. A la vérité, le maître n'était jamais mis en demeure d'affranchir légalement son esclave. Pourquoi cela? Parce qu'une fois citoyens du royaume de Dieu, le maître et l'esclave se trouvaient également affranchis. Chez nous , lorsqu'un maître emmène son esclave au Canada, ou même à New-York, en Pensylvanie, a-t-il besoin de l'affranchir? Au moment même où ils posent le pied sur ce sol libérateur, leurs rapports naturels ne sont-ils pas complètement changés? Ils peuvent bien demeurer encore, l'un maître et l'autre serviteur; mais , par l'effet de la loi du pays où ils se trouvent , il faut à l'avenir , d'un côté, que le service soit volontaire, et de l'autre, qu'il soit justement rétribué. Une fois baptisés , le maître et l'esclave étaient soumis également à la grande loi constitutionnelle de l'empire du Christ, conçue en ces termes : • Quiconque parmi vous sera grand, qu'il soit votre serviteur, — le serviteur de tous. » Une telle loi rendait la servitude honorable, et l'esclavage impossible.
Voilà ce qui rcsiillc évidemment des écrits de tous les apôtres , et en particulier de ceux de saint Paul.
C'est aux esclaves, aussi bien qu'aux hommes libres, que l'apôtre adresse ces paroles inspirées :
« — Vous n'avez qu'une foi, qu'un baptême, qu'un Dieu, père de tous, qui est au-dessus de tout, qui pénètre tout, qui est en vous tous. »
« — 11 n'y a plus parmi vous d'étrangers. Vous êtes tous concitoyens des saints, tous habitants de la maison de Dieu, que les apôtres et les prophètes ont fondée , et dont Jésus-Christ est la pierre angulaire. »
« — Il n'y a plus parmi vous ni Juif, ni Grec, ni libre, ni esclave, ni homme, ni femme; vous n'êtes plus qu'un en Jésus-Christ.»
« — Comme le corps est un , bien qu'il ait plusieurs membres , ainsi vous tous , qui avez reçu le même baptême , vous ne formez plus qu'un corps en Jésus-Christ. •
Après avoir ainsi représenté l'Eglise comme un corps mystérieux , qui souffre des blessures du moins important de ses membres, l'apôtre va plus loin encore :
« — Quoi ! ne savez-vous pas que votre corps est la demeure d'un hôte céleste? Vous êtes le temple du Dieu vivant! Car Dieu a dit : J'habiterai,je vivrai en eux! *
Et ce sublime langage n'était pas une vaine figure de rhétorique, mais une réalité vivante au fond de toutes les âmes. Tout chrétien, considéré comme « le temple du Dieu vivant, » était pour ses frères un objet de respect. Toute injure faite au plus humble des chrétiens était une injure faite à Jésus-Christ lui-même.
Et maintenant, doutera-t-on encore que ce mot esclave n'eût, selon la loi chrétienne, un sens fort différent de celui que lui donnait la loi romaine, et que lui donnent aujourd'hui les lois d'Amérique? Celui qui regardait le plus humble de ses frères comme « ne faisant qu'un avec le Christ, » pouvait-ii l'estimer à l'égal d'un bien meuble? pouvait-il prendre le Christ pour un bien meuble? pouvait-il acheter le Christ pour de l'argent? pouvait-il regarder le temple du Dieu vivant comme sa propriété?
Tous les conseils donnés par saint Paul aux esclaves et aux maîtres chrétiens, prouvent, en effet, que pour eux l'esclavage avait complètement changé de nature. Dans la première épître à Timothée, l'apôtre dit aux esclaves dont le maître est païen : « Les esclaves qui sont sous le joug doivent considérer leur maître comme digne de fout honneur, afin que le nom de Dieu ni sa
doctrine ne soient blasphémés. » Dans le verset suivant, il parle un tout autre langage : • Que ceux qui ont des croyants pour maîtres se gardent bien de leur manquer de respect, sous prétexte qu'ils sont leurs frères; qu'ils les servent fidèlement et avec amour, parce qu'ils sont appelés au même bonheur éternel. » Ainsi, l'esclave du païen est sous le joug, mais non l'esclave du chrétien; l'obéissance, dans les deux cas, est fondée sur des motifs différents, et présente un tout autre caractère.
Supposons maintenant qu'un prêtre, chapelain d'une plantation où beaucoup d'esclaves soient membres de la même Eglise chrétienne que leur maître , — nous savons qu'il en est souvent ainsi, — supposons qu'il les rassemble tous, et qu'il leur dise : « Mes enfants , vous ne devez pas manquer de respect à votre maître sous prétexte qu'il est votre frère. Il est très-vrai que vous ne faites qu'un en Jésus- Christ, qu'il n'y a ici ni juif ni gentil, ni nègre ni blanc, ni libre ni esclave; qu'il n'y a, en un mot, que des frères, tous meiHbres du Christ, et héritiers à titre égal du même royaume ; néanmoins, ayez des égards pour votre maître. » Un tel discours n'étonnerait-il pas quelque peu les esclaves, aussi bien que le maître? Ne le trouverait-on pas, des deux côtés, fort extravagant? Eh bien, à notre avis, rien ne fait mieux voir à quel point la loi de l'Amérique diffère de la loi chrétienne.
Mais, dit-on, saint Paul a renvoyé Onésime à son maître! — Lorsqu'à notre honte éternelle, la loi, l'horrible loi sur les esclaves fugitifs fut décrétée à Boston, — qu'on entendit le berceau de la liberté américaine retentir de cris plaintifs, — qu'on vit des hommes impitoyables aller de porte en porte, entrer dans les maisons, y saisir une foule d'infortunés, les séparer de leurs familles, les mettre en prison, — pendant que les mères et les enfants profitaient de la nuit pour essayer, à travers la neige et la glace, de se frayer un chemin vers le Canada, — il s'est rencontré des hommes, des chrétiens , des ministres de l'Évangile, qui, du haut de la chaire, et parlant au nom du Christ, ont osé défendre CCS horreurs, et faire de cette admirable lettre de saint Paul, de celte lettre si remplie de tendresse et d'amour, une sorte de lettre de cachet autorisant le fouet , les tortures et toutes les atrocités dont Henri Long et Thomas Sims ont été victimes!... Si le corps de l'apôtre n'était pas depuis si longtemps en poussière, il se serait agité dans son tombeau, comme pour protester contre une si horrible calomnie. Tout cela se dit en ton nom, ô Sauveur du monde, et tu gardes le silence ! — Ah ! tu es vraiment le Dieu caché !