‹ La Clef de la philosophie scolastiqueChapitre 32 sur 89 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

CCS parties sont en nombre infini ou en nombre fini, il n'y a pas de milieu. Or, la première hypothèse répugne aux principes les plus évidents de la raison, car un nombre infini de fait est une absurdité ; la seconde hypothèse détruit la divisibilité de la matière à l'infini. D'ailleurs, à moins qu'on ne recoure aux points mathématiques indivisibles, ce qui serait nier toute étendue réelle , il faudra bien qu'on admette que les atomes sont étendus, et par conséquent composés et divisibles. Donc, la composition n'exclut pas l'unité de continuité. Or, cette unité n'existe pas dans les corps s'ils sont un assemblage d'éléments distincts. Pour qu'elle soit possible, il faut absolument dans chaque corps un principe simple qui en pénètre toute la matière et en fasse un seul tout sans division actuelle.

Nous avons montré que les corps naturels sont d'espèces diflerentes, qu'ils ont des propriétés diverses, et qu'ils se transforment substantiellement par le passage d'une réalité d'une espèce à une autre. Est-il possible d'attribuer cette diversité spécifique, ces propriétés si différentes et ces métamorphoses, à des variations de nombre, de figures, de combinaisons et de mouvements dans des éléments de même nature ou même de nature diverse ? Non certes, à moins que tout effet ne demande plus une cause proportionnée. Ce serait nier toute di-

versité spécifique et toute transformation substantielle, parce que le principe de cette diversité et de ces transformations n'est ni un accident, ni une collection d'accidents, mais quelque chose d'essentiel aux corps eux-mêmes et qui les constitue dans leur propre espèce. Laissons de côté le mouvement imprimé par une cause distincte des atomes, car il est trop évident que le mouvement ne saurait expliquer ni la diversité des corps, ni leurs transformations, ni leurs propriétés, la cohésion, l'affinité, etc. De deux choses Tune : ou le principe des propriétés que les tenants de l'Atomisme dynamique admettent dans les corps fait partie de leur nature ou il n'en fait pas partie : s'il en fait partie, il n'est pas autre chose que la forme substantielle des Scolastiques, et l'opposition des systèmes n'est plus qu'une question de mots ; s'il n'en fait pas partie, ce n'est qu'un accident qui ne peut rendre raison des faits qu'il faut absolument expliquer, et toute diversité substantielle dans la nature disparaît.

Enfin, les atomes, de l'aveu de tous leurs partisans anciens et modernes sont étendus, doués de figures diverses, et même, d'après quelques-uns, d'autres propriétés ; ce sont des corps. Donc, on peut sans difficulté les admettre comme le dernier terme de l'analyse chimique, la saine philosophie n'y contredit point ; mais ils iie sauraient être les premier^

principes constitutifs des corps on tant que corps. Les composants des corps considérés comme tels sont des parties de corps et non des corps. Inutile d'insister davantage sur une vérité qui se passe de toute démonstration.

Il est donc impossible d'admettre l'Atomisme comme explication philosophique de la nature des composés naturels,

Ajoutons encore qu'il conduit directement à des conséquences très pernicieuses, v. g. au matérialisme, au scepticisme objectif et à l'occasionnalisme. C'est un fait que l'Atomisme a toujours été cher aux adeptes du matérialisme. Les Atomistesde l'antiquité étaient matérialistes,et ilenestde même d'un grand nombre d'Atomistes modernes, dont quelques-uns n'ont pas honte de soutenir que l'homme n'est qu'une collection d'atomes. La plante et l'animal, d'après les tenants de l'Atomisme, ne sont que des agglomérations d'atonies organisés de différentes manières, toutes leurs propriétés, toutes leurs opérations se réduisent à des vibrations et à des déplacements d'atomes matériels. Mais de là à affirmer que l'âme humaine n'est qu'an amas d'atomes, et que la pensée, la volition, tous les actes de l'âme ne sont que des vibrations d'atomes, la distance n'est pas grande, et cette distance, la plupart des Atomistes la franchissent. D'autre part, que devient la certitude du témoignage des sens si

tous les corps sont de même nature, si toutes leurs transformations, toutes leurs qualités et leurs opérations sont dues au mouvement local, à des dispositions différentes et aux vibrations d'éléments identiques ou môme d'espèces diverses? Il faudra en conclure que cette diver site et ces transformations dont les sens nous attestent la réalité avec une irrésistible évidence, que toutes les propriétés des corps que nous percevons si clairement comme inhérentes à ces mêmes corps, ne sont qu'illusion et apparence trompeuse ! Nous avons de la peine à comprendre comment un Atomiste conséquent avec lui-m.cme s'y prendrait pour réfuter les insanités du scepticisme objectif. L'erreur appelle l'erreur ; c'est fatal. Enfin, en enlevant aux corps tou te activité propre etprovenant d'un principe intrinsèque et essentiel, FAtomisme renouvelle l'erreur très grave de l'occasionnalisme, qui dénie aux créatures, ou du moins, selon quelquesphilosophes,aux créatures matérielles, toute causalité pour les réduire à n'être que des occasions. Il nous serait facile de montrer que l'Atomisme mène à d'autres conséquences encore, non moins funestes que celles que nous venons d'indiquer. Mais c'est assez : nous pensons avoir prouvé que cette théorie n'est admissible ni comme thèse, ni comme hypothèse. ÏV. Objection tirée de la porosité des corps. — On nous dira sans doute : sans l'Atomisme,

comment expliquer la condensation et la dilatation des corps, ainsi que leur porosité? C'est là un double fait que personne ne nie ; avec les atomes distincts, qui s'éloignent ou se rapprochent, point de difficulté ; mais si l'on rejette les atomes et leurs changements de distance, on se heurte à de véritables impossibilités. L'Atomisme seul donne de ce fait une explication suffisante.

La solution atomistique satisfait très bien Fimagination, nous l'avouons sans peine ; mais elle ne contente pas la raison, qui a le droit d'exiger davantage. Il ne suffit point, pour qu'un système soit vrai, qu'il explique, même suffisamment, un fait ou une classe de faits ; il faut qu'il les explique tous, et d'une manière parfaitement conforme à l'expérience et à la raison. Or, nous l'avons montré, l'Atomisme ne répond pas à ces deux conditions ; bien plus, il rend inintelligibles la diversité spécifique et les transformations des corps. Ce sont là les faits qui dominent toute la question de la constitution substantielle des corps, et qu'il faut avant tout expliquer. Le reste n'est que secondaire.

Il est très vrai que personne ne nie soit la dilatation et la condensation des corps, soit leur porosité. Les Anciens et les Scolastiques n'ignoraient point ces phénomènes. Mais l'argument qu'on en tire en faveur de l'Atomisme

no prouve absolument rien, parce qu'il repose sur un double faux supposé. Le premier faux supposé, c'est que les pores dans les corps entourent complètement les atomes et les isolent les uns des autres, supposition gratuite, que ni l'expérience ni la raison ne confirment. Les Scolastiques distinguent deux sortes de pores : ceux qui détruisent la continuité de la substance matérielle, appelés par Quxpori discontinuantes, et ceux qui ne la détruisent pas, pori continuantes^ Les pores de la preaiière espèce seraient, d'après les modernes, les interstices qui dans les corps entourent chaque atome et en font un être individuel séparé des autres atomes. Nous avons prouvé que ces pores n'existent pas dans les substances continues, c'est-à-dire dans celles qui ne sont pas des agrégats, mais des corps doués de l'unité proprement dite. Les autres pores, pori continuantes ?>oiii les petites cavités qu'on remarque çà et là dans tout corps, et qui n'en séparent pas complètement les différentes parties. Ces porcs existent en grand nombre dans tous les corps et ils se concilient parfaitement avec leur continuité. C'est plus qu'il n'en faut pour expliquer la dilatation et la condensation des corps telles que Lentendent les savants modernes. Il n'est donc pas besoin de recourir aux atomes isolés les uns des autres.

l. Revue de l'Académie j^omaine de Saint-Thomas^ l*"" vol., p. 258.

On suppose encore que toule dilatation ou condensation se fait par le changement du volume apparent des corps, et que le volume réel ne peut pas varier ; en d'autres termes, que sous le même volume réel la masse de matière est partout la même*. Or, cela n'est point prouvé ; nous dirons plus, cela est faux. Le volume apparent des corps est l'espace qu'ils paraissent occuper; leur volume réel est celui qu'ils occupent de fait. Supposons un tas de pierres : le volume apparent de ces pierres ainsi agglomérées est l'espace qu'elles nous semblent occuper; v. g. un mètre cube; tandis que leur volume réel est l'espace qu'elles occupent effectivement, déduction faite des interstices qui les séparent les uns des autres. Si les pores d'un corps se multiplient ou deviennent plus grands, il y aura changement dans le volume apparent et non dans le volume réel, puisque l'espace occupée par la substance de ce corps reste de fait la même. C'est la dilatation improprement dite, ou la condensation si le changement se fait en sens contraire. Il y a dilatation ou condensation propi'ement dite, lorsque le volume réel d'un corps change sans accession ou séparation de matière, c'est-à-dire lorsque la môme matière s'étend ou se resserre. Les Scolastiques enseignent que les corps ont vraiment la propriété 1, Cfr. Govno\à\, In.st. phil. specul^ lect.,37 et 38.

de se dilater et de se condenser de cette manière, et l'on n'apas encore prouvé qu'il n'en soit pas ainsi. Qui pourrait croire, en vérité, que la densité et le poids des corps ne tiennent qu'au nombre des atomes contenus dans chaque corps, et que sous le même volume réel il y a partout la môme masse de matière avec le même poids ! C'est un fait que le platine est plus dense et plus pesant que l'eau : est-il possible d'admettre que, par elle-même, l'eau soitaussi dense et aussi pesante que le platine, et que la différence de ces corps sous ces deux rapports ne dépende que du nombre des atomes qu'ils contiennent ? Non, certes ; cette différence tient à la nature intime de ces substances, qui ont véritablement la propriété de s'étendre et de se resserrer, c'est-à-dire de changer leur volume réel en changeant intrinsèquement, quoique d'une manière purement accidentelle. La parosité des corps ne prouve donc rien en faveur de l'Atomisme.

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