‹ La Clef de la philosophie scolastiqueChapitre 36 sur 89 · I. Confessions, liv. XII, c · texte numérisé non relu

I. Confessions, liv. XII, c

que la philosophie d'Aristote, baptisée par saint Thomas d'Aquin et dégagée de ses erreurs, présente à la foi chrétienne un fondement solide et sert merveilleusement à la défendre contre les sophismes de Thérésie et de l'impiété. L'Ecole cartésienne, si funeste à la véritable philosophie et à l'Église, reprit à son compte les ineptes railleries des apostats d'Outre-Rhin contre la Scolastique. La philosophie chrétienne, c'est-à-dire cet incomparable ensemble de doctrines si solides, si lumineuses et si complètes, qui était le fruit de tant de siècles d'étude et l'héritage laissé à l'Eglise par ses admirables Docteurs, ne fut plus qu'un amas informe d'abstractions, de subtilités, d'êtres de raison et de sottises toutes plus ridicules les unes que les autres. Les moins hostiles parmi ses adversaires convenaient bien que le fumier de la scolastique (c'est ainsi qu'ils appelaient la philosophie chrétienne) contenait quelques perles ; mais c'était tout ; quand on avait accordé cela, on pouvait prêter aux Docteurs du moyen âge et au Philosophe de Stagire les inepties les plus invraisemblables. Le monde intellectuel datait de Descartes; avant lui, on n'avait su ni écrire, ni surtout penser. Leibnitz, il est vrai, après avoir successivement abandonné l'Atomisme et le Dynamisme, avait vigoureusement défendu la grande doctrine scolastique de la Matière et

de la Forme. Mais les elïorts de l'illuslre philosophe avaient été impuissants à refouler le courant de la réforme cartésienne, qui n'était que la réforme protestante transplantée sans le domaine de la philosophie. Nous sommes, disaient les rationalistes, protestants en philosophie avec Descartes, comme nous le sommes en théologie avec Luther. Aux fruits on a pu reconnaître l'arbre. En France surtout, les écoles ont été envahies par un nouveau déluge d'erreurs, qui n'ont pas tardé à descendre dans le domaine des faits et à bouleverser de fond en comble la société chrétienne. Certes, quand la Convention faisait transporter au Panthéon les cendres de Descartes, elle entendait bien honorer à sa manière l'un des précurseurs de la révolution française. Mais, grâce à Dieu, le cartésianisme se meurt parmi nous, il est mort, et l'immortelle Encyclique « .¥Aenii Patris » de l'illustre et saint pape Léon XIII, lui aura porté le dernier coup. La philosophie scolastique reprend partout dans les écoles soumises à l'Eglise la place d'honneur dont elle n'aurait jamais dû être chassée. En France, en Allemagne, en Italie surtout, les plus célèbres représentants delà philosophie contemporaine, les Liberatore, les Zigliara, les Cornoldi, les Talamo, et avec eux des savants de grands renoms soutiennent avec éclat le système scolastique de la Matière et de la Forme. Mais il

est temps crentendre les Docteurs de TEcole eux-mêmes.

II. Notion généuale du système de la Matièiœ et DELA Forme. — Le système scolastique établit une distinction entre leco;y;.s'et \'d?7iatirre pure, noms qui, dans le langage moderne, sont devenus peu à peu synonymes. Suivant les Scolastiques, la matière pure n'est autre chose qu'une réalité indéteraiinée comme corps, incapable d'exister par elle seule, parce qu'elle n'est pas un principe d'unité et d'activité, mais seulement la source de l'extension en tant qu'elle suppose des parties placées en dehors d'autres parties. Par corps, ils entendent cette même réalité déjà déterminée à un degré d'être particulier, ou, en d'autres termes, réduite à l'une des nombreuses substances qui ornent l'univers. Et parce que cette détermination ou spécification ne peut, dans la matière, procéder seulement de la disposition dilTéi'cnte et de la combinaison diverse des parties, car aloi's toute dilTérence substantielle entre les corps disparaîtrait, les Scolastiques reconnaissent, comme nécessaii'e à la constitution essentielle des corps, un autre principe, simple et par lui-même inétendu, qui détermine chacun d'eux dans sa propre espèce, et qui est le prim cipe de l'unité et de l'opération. A ce principe ils donnent le nom de forme ; et^ par ce

nom, ils désignent son rôle dans la nature corporelle. Ce principe, selon eux, forme l'étie du composé, en complétant et en actuant la matière pure, qui est en puissance à devenir un corps quelconque. Et comme il s'agit ici de Tactuation par rappoi't à la première existence, car il répugne que le sujet matériel existe sans sa détermination spécifique^ la forme prend le nom de forme substantielle. On l'appelle encore acte premier, parce que cette forme actue la capacité de la matière pure à dcveuir tel ou tel corps, et cela par rapport à l'être premier, fondement et base de toutes les autres déterminations qui peuvent survenir. La matière est encore désignée sous le nom (\q pure puissance, non qu'elle ne soit une vraie réalité dans l'ordre physique, mais parce que, à raison de son indétermination, elle n'offre qu'une pure aptitude à devenir^ en vertu de la forme, tel ou tel coi'ps. xVinsi, par exemple, le bois peut s'appelei' une puissance pure, par rapport aux ouvrages de Fart, en tant qu'il n'est pas de lui-même déterminé à une transformation plutôt qu'à une autre, mais qu'il peut devenir indifféremment statue, table, piédestal ou toute autre chose, au gré de l'artisan.

Chaque corps, suivant les Scolastiques, est donc composé d'un double principe, à savoir, de matière et de forme. La matière est une

puissance siibstanliellc, parce que, par ellemême, elle est indélerminée el apte à devenir un corps quelconque; la forme, au contraire, est un acte substantiel, parce qu'elle détermine la matière à être tel ou tel corps. Materia por formain contrahitur ad determmatam speciem ' .» La première est la source de l'étendue corpo- T'elle ; la seconde est la source de l'action et de toutes les autres qualités qui s'ajoutent à l'étendue : « Compositum non agit ratione 7nateriai^ sed ratione formœ^ qiue est actus et actionis principiwn; qnantitas se tenet ex parte materiœ, qualitas ex porte formse ^ . »

Voilà, en très peu de mots^ le système de la Matière et de la Forme. La fermeté avec laquelle il a ^té soutenu par les Scolasliques, a fait dire à Suarez qu'on ne saurait le repousser sans faire preuve d'une grande ignorance, et que ses rapports intimes avec les dogmes de notre foi ne contribuent pas peu à l'accréditer et à le rendre plausible : Hoc dogma ita receptum in philosophia est, ut sine magna ignorant ia negari non possit ; est qiie ita consentaneum veritati Fidei christianœ, lit ejus certitudo non parmn inde angeatnr^ . Il en apporte la raison suivante : Si Ibomme, suivant la définition du concile de Vienne, se compose

1, la q. LTV, a. 2.

2, In. IV, Sentent. Bist., xii, q. 1. a. 2.

3, Metaphys. Disp . T, I, Disp. xv, lect. 1,

d'une forme substantielle, il s'ensuit, comme conséquence, que tous les êtres corporels sont également composés de même : Homo constat forma substantiali ut intrinseca causa; ergo et res omnes naturales. Mais nous traiterons de cette conséquence en son lieui.

III. Difficulté de se faire une idée juste DE LA Matière et de la Forme. — Avant d'entrer dans les détails, faisons ici une remarque de la plus haute importance. Il n'est personne, parmi ceux qui ont étudié le système scolastique, qui n'ait éprouvé de la peine à se former une idée exacte de la matière et de la forme. Cette difficulté vient de deux causes. La première est la confusion que l'on fait entre comprendre et imaginer. On croit qu'on ne comprend pas une chose parce qu'on ne peut pas Timaginer. C'est manifestement une erreur. Autre chose est entendre, autre chose imaginer, et dans la question de la nature des corps, l'imagination n'a pas à intervenir, puisqu'il s'agit de déterminer les premiers principes constitutifs des corps, et que cette faculté suppose les corps déjà constitués. Dès qu^une chose est immédiatement évidente ou démontrée par voie de raisonnement, on la comprend^ quoique peut-être l'imagination, qui est une faculté sensitive, ne puisse

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