Liberatore^ Composé humain, c. viii
pas proprement se la représenter. La difficulté vient encore de ce qu'on suppose que les premiers principes des corps puissent être saisis directement, tandis que Tintelligence ne peut y arriver que d'une manière indirecte. La raison en est qu'il n'y a de directement concevable que ce qui subsiste ; or, dans la matière corporelle, ce qui subsiste est proprement le composé et non les parties. De sorte que le composé seul est directement connaissable, en vertu de ses caractères sensibles. La matière et la forme qui concourent à constituer l'essence ne sont pas connaissables par elles-mêmes ; elles le sont dans leur relation avec le composé auquel elles se rapportent et dont elles sont les éléments constitutifs. C'est donc tenter une chose impossible que d'essayer de se représenter par l'imagination la matière et la forme.
Nous avons dit plus haut que, parmi les Pères de l'Eglise, celui qui a le plus follement soutenu la théorie de la Matière et de la Forme est saint Augustin. Ce grand Docteur, qui cependant était doué d'un génie si pénétrant et si sublime, avait, lui aussi, vivement senti la difficulté de se former une idée juste des principes des substances corporelles, surtout de la matière première. Il en attribue la connaissance à une grâce spéciale de Dieu : « Seigneur, n'est-ce pas vous qui avez instruit
cette âme, qui vous en rend gloire ? N'est-ce pas vous, Seigneur, qui m'avez appris qu'avant que vous eussiez formé et diversifié cette matière sans forme, elle n'était rien de déterminé, elle n'était ni couleur, ni figure, ni corps, ni esprit? Elle n'était pas toutefois un pur néant. Mais elle était quelque chose d'informe et sans détermination : Nonne tu, Domine, docuisti hanc aniniam, quœ tibi confitelur ? nonne tu, Domine, docuisti me quod priusquani istam in formem materiamformares atque distingiieres, non erat cdiquid, non color, non figura, non corpus , non spiritiis?Non tamen omnino nihil. Erat quœdam informitas sine idla specie^.'))
Une réalité indéterminée, informitas sine idla specie, qui n'est aucun des corps de la nature, mais capable de devenir un corps quelconque, telle est la matière première. Comparée aux corps existants, elle n'est rien, car elle n'est aucun d'eux, elle n'est ni corps, ni esprit : non corpus, non spiritus ; elle n'est pas cependant un pur néant, noti tamen omnino nihil; puissance réelle et physique, elle entre dans la constitution des corps comme sujet indéterminé de sa nature et spécifié par la forme substantielle qui la constitue dans telle ou telle espèce de corps. Mais écoutons encore le grand évêque d'Hippone nous décrivant la difficulté extrême qu'il avait