In lum Phys., lect
une slatuc ou toute autre œuvre d'art, la matière première l'est relativement à l'être premier, substantiel et fondamental des corps dans la nature. Gela veut dire que la matière première est un quelque chose, une réalité physique qui d'elle-même n'est aucun des corps qui tombent sous nob sens, qui n'a aucun être substantiel complet et spécifique, mais qui peut entrer dans la composition de tel ou tel corps, recevoir telle ou telle détermination substantielle qui la constituera de fait dans telle espèce de corps, fer, bois, plante^ etc. Si le marbre dont Michel-Ange a fait son célèbre Moïse avait été de lui-même la statue du législateur des Hébreux, il ne le serait pas devenu sous le ciseau du grand artiste qui en a fait ce chef-d'œuvre incomparable, et il ne pourrait pas cesser de l'être. Manifestement, il n'en était pas ainsi : le marbre n'était point de lui-même statue de Moïse, et il pourrait ne l'être plus, en subissant une nouvelle transformation. De même, si la matière première était, en vertu de sa nature, ^^ s'^, constituée dans telle espèce déterminée de substances matérielles, elle ne pourrait pas passer de l'une à l'autre et opérer ainsi cette merveilleuse transmigration que nous lui voyons accomplir dans la nature.
Aristote a donné de la matière première une déhnition négative célèbre et qui a été
adoptée par tous los docteurs du moyen âge. Les détracteurs de la scolastique ont épuisé la raillerie contre la définition du grand philosophe. Moqueries hien misérables, en vérité. Avant détourner en ridicule les doctrines d'un auteur, surtout quand cet auteur s'appelle saint Thomas d'Aquin ou Aristote, il faudrait au moins s'être donné la peine de les comprendre et y avoir réussi ; autrement, on ne prouve qu'une chose, son ignorance et la sotte manie de critiquer ce qu'on n'entend pas. «La matière première, dit le Stagyrite^ par elle-même, n'est ni substance, ni quantité, ni qualité, ni aucune des choses qui déterminent l'être et le spécifient : Secundum seipsam neque quid , neque quantum^ neque quale, neque aliquid aliud eonun dleitur quitus ens determinatur\ » Excellente définition, qu'il suffit de comprendre. Par elle-même, la matière première n'est pas un être complet, un composé substantiel, un corps, qu'Aristote désigne par le mot qidd. Elle n'est pas quantum, c'est-à-dire elle n'est pas la quantité ou l'extension, car la quantité est un accident, tandis que la matière première n'est pas un accident. Quand le philosophe grec parle des accidents, il emploie souvent les noms concrets pour les noms abstraits ; de là quantum pour quantitas^ etc. La matière première n'est pas non plus quale ou la qualité, toujours 1. Metaphys., lib. VII, c. m.
parce qu'elle n'est pas un accident^ mais une réalité substantielle. Enfin, la matière première n'est pas « aliquidaliud eorum quibus ens deterniinatiir » ; ce qui veut dire qu'elle n'est ni une forme substantielle, ni une forme accidentelle, dont le propre est de placer le sujet qu'elles informent dans telle ou telle classe d'êtres*. Ainsi, par elle-même, la matière première n'est pas une substance complète, ni une forme substantielle, ni un accident, ni une négation, ni une privation. Mais qu'est-elle donc? Elle est une réalité substantielle indéterminée, passive, qui n'est pas de sa nature telle espèce de corps, mais peut entrer dans la composition de tous les corps. Nous avons vu que saint Augustin ne la définit pas autrement. D'après le grand Docteur, la matière première n'est ni un esprit, ni un corps; c'est un rien qui est quelque chose, nihil aliquid. Elle n'est rien, parce qu'elle n'est aucun des corps qui existent ou peuvent être dans la nature ; elle est quelque chose, puisqu'elle est partie essentielle des corps, dans lesquels elle existe à l'état de sujet actué et spécifié par la forme substantielle. La définition d'Aristote exprime donc à merveille ce que la matière première n'est pas, et à ce point de vue elle est parfaite, car elle distingue la matière première de tout ce qui n'est pas elle.