QUE LES CORPS SLMPLES DEMEURENT ACTU DANS LES
CORPS MIXTES. — Il n'est pas douteux que les corps simples persévèrent en quelque manière dans le composé chimique qu'ils concourent à former. S'ils disparaissaient complètement, il n'y aurait pas transformation, mais annihilation de ces éléments et création du nouveau corps. D'autre part, l'analyse fait reparaître les principes spécifiques que la synthèse semblait avoir détruits ; en décomposant l'eau, on retrouve Toxygène et l'hydrogène. Donc, ces corps n'avaient pas complètement péri. Mais comment demeurent-ils dans le composé chimique? Est-ce acta, ou simplement virtute? Une chose est actu ou formellement dans une autre, lorsqu'elle y est avec sa nature spécifique, comme être de telle espèce. Ainsi, l'oxygène et l'ydrogène demeureraient actu dans l'eau si, en se combiiiant, ct^s- deux corps
conservaient leur nature propre d'oxygène et d'hydrogène. D'après la plupart des philosophes et des chimistes modernes, les corps simples ne subissent pas de changements substantiels dans la combinaison chimique, mais restent actu ce qu'ils sont. Averroès et le B. Albert le Grand au moyen âge ont enseigné la même doctrine, avec cette différence toutefois qu'ils admettaient la production d'une nouvelle forme substantielle dominant et dirigeant les formes des corps simples, forme rejetée par tous les atomistes anciens et modernes.
Quand un sujet quelconque peut concourir comme partie intrinsèque à la production d'un être sans qu'il ait aucune disposition positive à devenir cet être plutôt qu'un autre, on dit qu'il le cowiiewi pote lit ia, en puissance. Avant que Michel-Ange eût donné le premier coup de ciseau au bloc de marbre dont il a fait son célèbre Moïse, ce chef-d'œuvre était en puissance dans le marbre. D'après les Scolastiques, les corps élémentaires ou simples ne sont pas de cette manière dans le composé chimique qu'ils concourent à former ; ils y sont virtuellement, in virtute. Un être est virtute dans un autre, lorsqu'il y a dans celui-ci un principe physique qui le détermine, dans des conditions favorables, à produire cet être plutôt que tout autre. Prenons un exemple qui renferme à la fois les trois modes dont une chose peut
être dans une autre. Le poussin sur le point d'éclore, est actu dans l'œuf; avant la fécondation de l'œuf, il n'y est que potentiel ; une fois que l'œuf a été fécondé, il y est virtute, parce que, dans cette dernière hypothèse, l'œuf a reçu une disposition positive qui le détermine, sous des conditions données, à produire un poussin de telle espèce et non pas toute autre chose. Or, c'est précisément ainsi que, selon l'immense majorité des philosophes scolastiques des écoles les plus rivales, Thomistes, Scotistes, Nominalistes, Conceptualistes, et plus tard Jésuites, etc., les corps simples demeurent dans les corps mixtes. Quand donc il y a comhinaison, les principes spécifiques des corps simples disparaissent pour faire place à une nouvelle forme suhstantielle, à la forme du corps composé, mais leurs propriétés actives et passives ne sont pas anéanties. Sous l'influence des agents naturels qui déterminent la combinaison chimique, ces propriétés agissent les unes sur les autres, s'altèrent et se modifient, et il se forme ainsi une résultante qui participe de la nature de ces propriétés et concourt à la production du nouveau principe spécifique. Cette résultante, qiialitas média, demeure dans le corps mixte dont elle devient la propriété et y agit comme qualité de la forme substantielle qu'elle a concouru à produire.
Ecoutons saint Thomas. Après avoir prouvé que les corps simples ne persévèrent pas actii dans les corps mixtes, le saint Docteur ajoiite : « Force est donc de trouver un autre mode qui maintienne la vérité du mélangé, et d'après lequel cependant les corps élémentaires ne soient pas totalement corrompus, mais demeurent en quelque manière dans le corps mixte. Pour cela, il faut considérer que les qualités actives et passives des corps simples sont contraires les unes aux autres, et qu'elles sont susceptibles de degrés divers. Or, des qualités contraires qui sont susceptibles de degrés divers peuvent former une qualité moyenne qui participe à la nature des deux extrêmes, comme la couleur pâle entre le blanc et le noir. Ainsi donc, des énergies affaiblies des propriétés des corps élémentaires il se fait une propriété moyenne qui est la qualité propre du corps mixte, et qui varie dans les différents corps selon les diverses proportions de la combinaison, et cette qualité est la propre disposition à la forme du corps mixte, comme la qualité du corps simple dispose à la forme du corps simple. De même donc que les extrêmes se trouvent dans le moyen qui participe à la nature de ces extrêmes, ainsi les propriétés des corps simples se trouvent dans la propriété du corps mixte qu'ils ont servi à former, Oi% la pro-
priété du corps simple est quelque chose de différent de sa forme substantielle, elle agit cependant en vertu de la forme substantielle ; autrement la chaleur ne pourrait que réchauffer, mais non point produire la forme substantielle du feu, car aucun agent ne peut produire un effet qui dépasse sa nature. Les énergies des formes substantielles des corps simples se trouvent donc dans les corps mixtes virtuellement et non actuellement ; c'est ce qu'enseigne Aristote lorsqu'il dit : Les éléments ne demeurent donc point dans le corps mixte comme le corps blanc, et ils ne sont pas non plus corrompus, ni l'un d'eux, ni tous les deux, car leur vertu demeure : Oportet igitiir alimii mo^um invenire quo et veritas mixtionis SALVETUR, et tamen elementa non totaliter corrumjmûtur^ sed aliqiialiter in niixto remaneant. Considerandum est igitur qiiod qualitates activai et passivœ elementorwn contrariai suntcid invicem, et niagis ac minus recipiunt. Ex contrariis autem qnalitalibus qua* siisripiunt magis et minus constitui potest qiiatitas média quœ sapit utriusque extremi naturam, sicnt palidum inter album et nigriim. Sic igitur remissis excellentiis elementarium qualitaturn^ constituitnr ex eis quxdam qualitas média, quœ est propria qualitas corporis 7nixti, differens tamen in diversis secundum diversam mixtionis proportionem ; et hœc quidem qualitas est propria dispositio Qd fQnnq^m corporis mixti
siciit qualitas simplex ad formam corporis shnjjlicis. Sicut igitur extrema inveniuntur in medio^ quod participât naturam utriusque^ sic qualitates simpUcium corponmi inveniuntur in qualitate corporis mixti. Qualitas autem simplicis corporis est quid aliud a forma siibstan^ tiali ipsius; agit tamen virtute formœ substantiaUs ; alioquin calor calefaceret tantuin^ non autem forma substantialis educeretur in actum, cum nihil agat supra sp(iciem suam. Sunt igitur virtutes formarum substantialium corporum in corporibus mixtis non actu sed virtute. Et hoc est quod dicit Philosopjhus : non nianent igitur elementa (in mixto), ut corpus album, nec corrumpuntur, nec alterum, nec ambo, salvatur enim virtus eorum^. » Dans la Somme théoiogique, saint Thomas soutient la même doctrine : « Les formes des éléments subsistent, dit-il, dans le corps mixte, non en acte, mais virtuellement ; car les qualités propres des éléments demeurent, quoique affaiblies, et dans ces qualités se trouve Ténergie des formes élémentaires. Et la qualité de ce mélange est la vraie disposition à la forme substantielle du corps mixte, par exemple, à la forme d'une pierre ou d'un être animé quelconque : Formœ elementorum, manent in mixto non actu sed virtute ; manent enim qualitates propriœ elementorum, licet l.lïï \. De G en. et Corrupt., lect. 24.
rr/)iiss^e, in qiiibus est virlus fornuirum elementarhmi. Et Jmjiismodi qualitas mixtionis est propria elispositio ad formani substantialem corpovis mixti, puta formaia lapidis, vel animati ciijuscumqiie^. » Tel est l'enseignement de saint Thomas, ou, pour mieux dire, des Scolastiques. Les corps simples, en se combinant, perdent leur nature spécifique et gardent leurs propriétés altérées, de sorte que le corps mixte, produit de la combinaison chimique, est un corps nouveau, d'espèce différente. Mais, nous dit-on, la chimie démontre clairement la fausseté de cette supposition ; car elle prouve, par des expériences que personne ne conteste, que les corps mixtes ne sont que des composés ou des surcomposés de corps simples combinés par la force d'affinité.
Les faits de l'expérience et l'explication qu'on en donne, quelquefois môme au nom de la science, sont choses bien différentes. Il est faux que la doctrine scolastique soit en opposition avec la théorie de la combinaison chimique considérée philosophiquement. En efi'et, dit le P. Liberatore, l'expérience chimique atteste seulement un fait, c'est-à-dire l'aptitude que des corps simples ont de se mêler intimement et de se combiner entre eux dans des circonstances favorables ; mais cette expérience ne dit en aucune façon que