Contra Gentiles, lib. III, c. xcvii
le fondement de toutes les sciences naturelles, qu'elle en est la vie et le lien d'unité.
IV. Connexion du système scolastique avec LE DOGME catholique. — Mais cette théorie étend plus loin encore ses racines ; elle touche au domaine de la théologie. Inutile de rappeler que l'Église distingue deux parties dans les sacrements, la matière et la forme, et que, par conséquent, sans la notion du rôle que jouent ces deux éléments dans le composé il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de se rendre compte delà nature des sacrements. Non pas, sans doute, qu'il y ait identité de composition entre les sacrements et les corps. Dans les corps, la composition est physique, tandis que, dans les sacrements, elle n'est que morale. Mais il n'en est pas moins vrai cependant que dans les sacrements comme dans les composés naturels, il y a deux éléments distincts : l'un indéterminé, et l'autre déterminant, les choses et les paroles, « res et verha »; et de même que, dans le composé physique, la forme, en s'unissant à la matière, la spécifie, la perfectionne et la constitue dans telle espèce d'être; dans les sacrements, les paroles ajoutées aux choses les spécifient et leur donnent \ètre sacramentel. Aussi, dès le xm^ siècle, les théologiens et l'Église elle-même ont-ils employé les termes de matière et de forme pour
désigner les parties des sacrements, et l'on ne pourrait point sans témérité s'écarter de cette manière de s'expiûmer.
Le système scolastique sur la constitution substantielle des corps se lie à deux vérités dogmatiques : l'auguste mystère de la sainte Eucharistie et la définition conciliaire que Tâme intellective est d'elle-même et essentiellement, la forme du corps humain. « Le premier de ces rapports, dit le P. Liberatore, a été remarqué surtout par Leibnitz. L'illustre philosophe observe que la répugnance de plusieurs protestants à admettre la présence réelle et la transubstantiation venaitdecequ'ils croyaient que l'essence des corps consistait dans l'extension, et cela, pour nous servir de ses propres expressions, d'après une philosophie esclave de l'imagination, blandientls imaginationi. Il prouve en peu de mots que cette doctrine est fausse et conclut en admettant Ja doctrine scolastique de la Matière et de la Forme, comme principes constitutifs de l'essence corporelle. Il en déduit, avec les Scolastiques, que l'extension et les qualités actives qui lui sont inhérentes se distinguent de la substance des corps, et que, partant, elles peuvent en être séparées et se soutenir d'ellesmêmes par la vertu divinei. »
\. Composé humain^ c. IX. a 9.
La séparation réelle des accidents eucharistiques de la substance du pain et du vin est un fait attesté par le témoignage des sens, une vérité enseignée d'un commun accord par tous les Pères et les Docteurs de TEglise et par l'Eglise elle-même. Mais, avec le Dynamisme, qui réduit l'extension à un pur phénomène, et l'Atomisme d'après lequel l'extension est essentielle aux corps, ce fait est absolument inexplicable. Certes, les accidents de la sainte Eucharistie ne sont pas une illusion, mais quelque chose de réel. « Accidentia sine subjecto in eodem (sacramento) subsistunt, » dit l'Église dans l'office du Saint-Sacrement. D'autre part, il est évident qu'il n'est pas possible de séparer une chose d'elle-même. Si donc les accidents ne sont pas réellement distincts de la substance des corps, contrairement à ce qu'enseigne l'Ecole, non seulement la permanence des accidents du pain et du vin dans la sainte Eucharistie est inexplicable, mais elle est impossible. Voilà la conséquence qui s'impose nécessairement aux tenants du Dynamisme et de l'Atomisme. On n'échapperait pas à cette conséquence rigoureuse en disant qu'ici il y a intervention de la toute-puissance de Dieu. Le miracle est un fait qui dépasse les forces de la nature, il n'est pas un fait impossible.
Le système de la Matière et de la Forme se
rattache à un autre dogme de l'Eglise, au dogme de l'union substantielle de l'âme avec le corps. Nous avons plusieurs fois montré quel est le rôle de l'àme par rapport au corps et en quoi consiste la nature du composé humain. Mais, pour déterminer ce point de doctrine d'une si haute importance, la philosophie n'est pas réduite à ses seules lumières ; l'Eglise catholique, la maîtresse infaillible de la vérité, a parlé, et cela dans trois circonstances différentes. La première déclaration est du Concile général de Vienne, tenu sous Clément V, en 1311 ; elle est contenue dans le décret suivant : « Toute doctrine ou assertion qui aurait la témérité de nier ou de mettre en doute que la substance de l'âme raisonnable ou intellectuelle soit, vraiment et par ellemême, la forme du corps humain, nous la condamnons, avec l'approbation du saint Concile, comme erronée et opposée à la vérité de la foi catholique; et nous définissons, pour que tous connaissent l'exacte vérité et que la porte soit fermée à toutes les erreurs, que quiconque à l'avenir, aurait la présomption d'affirmer et de soutenir avec pertinacité que l'âme raisonnable ou intellectuelle n'est pas par ellemême et par son essence la forme du corps humain, doit être tenu pour hérétique : Doctrinam omnem seu propositionejn temere assercntem autvertentem in diibhitn qiiod substantiel anim^v
ratlonabis seii intellectivœ vers ac perse hiimani corporis non sit forma, velut erroneam ac verïtati catholica' inhnicam fidei, prœdicto sacro approbante concilio reprohamns ; definientes, ut cunctis nota sit Fidel sincera veritas ac prœcludatur universis erroribus aditus ne snbintrent, quod quisque deinceps asserere, seu tenere pertinaciter prœswnpserit quod anima ratio7ialis seu intellectiva non sit forma corporis humani per se et essentialiter, tanquam hœreticiis sit censendus . »
Plus tard, le v^ Concile de Latran, tenu sous Léon X^ de 1512 à 1517, confirme le décret du Concile de Vienne et définit de nouveau que Tâme rationnelle « est vraiment, par ellemême et essentiellement^ la forme du corps humain : VerCy per se et essentialiter humani corporis forma existât».
Enfin, l'immortel Pie IX a rappelé ces déclarations de l'Eglise dans deux occasions différentes, la première fois, dans la condamnation des ouvrages de Gûnther, et la seconde fois, dans la condamnation de ceux de Baltzer, disciple de Gûnther. Ecrivant au cardinalarchevêque de Cologne au sujet des ouvrages de Gûnther, le saint Pontife lui disait : « Nous savons que ces livres portent atteinte au dogme et à la doctrine catholique sur l'homme, qui se compose du corps et de l'âme ; de telle sorte que l'âme, et l'âme en tant que raisonnable, est
vraiment, par elle-même et immédiatement, la forme du corps : Noscimus iisdem libris lœdi catholicam sentenliam ac doctrinam de homine, qui corpore et anima ita absolvatur, ut anima eaquerationalis sit vera, per se, atque immediata corporis forma i. »
Le bref qui condamne les erreurs de Baltzer est adressé à l'cvequede Breslau. Le Souverain Pontife s'exprime ainsi : « En outre, il est notoire que Baltzer, dans son libelle, ayant ramené toute la controverse au point de savoir s'il y a pour le corps un principe de vie propre et distinct de l'âme raisonnable, a poussé la témérité jusqu'à taxer d'hérétique la doctrine contraire et à essayer de prouver longuement qu'elle doit être tenue pour telle. Or, nous ne pouvons ne point condamner hautement une pareille audace ; d'autant que la doctrine, qui ne reconnaît dans l'homme qu'un principe de vie, l'âme raisonnable, de laquelle le corps reçoit et le mouvement, et la vie à tous ses degrés, et le sentiment, est une doctrine très commune dans l'Ii^glise de Dieu, doctrine qui a été regardée par la plupart des Docteurs, et en particulier par les plus éminents et les plus autorisés, comme tellement liée avec le dogme catholique, qu'elle en est la légitime et seule vraie interprétation, et que, par conséquent, on ne peut la nier sans erreur dans la
L 15 juin 1857.
foi : NotcUum pneterea est, Ballzeruni in illo suo libf'llo cum omncm controvfrs'am ad hoc revocasset, silne corpori vit<e p/'itiC'piwn proprium ah anima rationali reipsa discrétion, eo temeritatis progressnni esse, iit oppositam sentenliani et appellaret hœreticani et pro tali hahendani multis verbis arguer et. Quod quidem non possinnus non vehenienter i mprohare , considérantes hanc sententiam, qaie uninn in honiine ponit v'tœ principe uni, aniniani scilicet rationàleni, a qua corpus quoqiie et niotuni et vitani onineni et sensum accipiat, in Dei Ecclesia esse commun issiniain, atque Doctoribus plerisque, et probatissini's quidem maxime, cum Ecclesiie do g mate ita vide ri conjunctam lit hujus sH légitima solaque vera interpretatio, nec pro' nde sine errore in fide possit negari^ . »
Telle est la doctrine de TEglise relativement à la nature de l'homme. L'âme rationnelle est donc unique dans l'homme, et elle est la forme substantielle du corps, car le Concile de Vienne dit : « Substantia aninue rationalis. » Ou la substance n'est forme d'aucune matière, comme l'Ange ; ou si elle est forme, elle ne peut être que forme substantielle, parce que la forme accidentelle est un accident et suppose la substance comme sujet. Mais dans quel sens l'âme rationnelle est-elle la forme substantielle du corps qu'elle anime? — S'il était