‹ La clef du Coran, faisant suite aux Soirees de CarthageChapitre 17 sur 46 · DIALOGUE VIII · texte numérisé non relu

DIALOGUE VIII

Sujet: Deux ‘ignés généraux indiquent que les miracles attribués à Mahomet, dans la Sunna , sont le produit du mensonge : leur nombre démesuré et le défaut de temoignage.

Les convives ont déjà pris place, accroupis, les uns sur des nalles, les antres sur des tapis. C’est 1111 déjeuner dîuatoire; les mets sont copieux et variés. Les regards se tournent avec satisfaction vers une immense jarre ornée de pampres. Cela veut dire qu’à la place d’eau pour boisson, on aura du lait frais , bordeaux et champagne du pays. Jamais Krach n’avait montré dans le service autant de grâce et de prestesse. A la cour, sous les fenêtres, ce sont des chants de réjouissance : Fatourna a appelé les voisines pour célébrer sa liberté. Ion, ion, ion, tels sont les cris de fêle dont ces Bédouins réunis font retentir les airs.

Cad^. Comme Fatouma est heureuse de sa liberté!

Secrétai nr. Elle serait bien plus heureuse de sa vie, si elle savait qu’elle vient d’échapper à la mort.

Dzihi. La leçon que j’ai reçue est bonne : Chitan er-Ragim avait armé mon bras; le Miséricordieux a suspendu le coup; louange à lui.

Muphti. Il faut aussi en convenir, les gens «lu Dziri ont une singulière manière d’exprimer leur dévotion; c’est vraiment à se faire couper le cou.

Cadi. Dévotion de Bornabite (du pays de Bornou) : outrée dans les formes, et nullement éclairée pour le fond. Seul Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! avait reçu le privilège, tout est dit. S’il s’indignait contre les Mecqnois et autres, ce n’est point parce que leur incrédulité l’obligeait à faire usage de ce privilège, mais parce qu'ils refusaient avec obstination de marcher dans le sentier droit. Ce n’est point contre les Mecqnois que ces pauvres Burnabites auraient dû exprimer leur indignation, mais bien contre ceux rpii ont compromis plus tard le privilège, en en faisant usage d'une façon peu raisonnable. Pour ceux-ci, ils ont évidemment déplu à Dieu et au prophète.

Muphti. Le cadi fait allusion, je pense, à quelques amis sonnites, ou tradilionnaires trop zélés.

Cadi. Vous y êtes, muphti. Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! eu inventant des miracles, ou en prêtant à des faits naturels le nom de miracles, l’a fait avec assez de tact et d’adresse pour garder les apparences; mais les disciples ont été moins heureux que le maître; ils ont beaucoup trop laissé percer le mensonge. Les faits qu'ils racontent portent en eux-mêmes leur réfutation. Première réfutation, dans le nombre démesuré des miracles qu’ils attribuent au prophète : dans le Coran, hors du Coran, tout est miracles pour eux. Dans le Coran, le nombre s’en élève à dix mille, et le livre ne compte pas plus

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de six mille versets. Comment est-ce que ces messieurs font leur calcul? Ce calcul n’aurait certainement pas eu l’approbation de Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui ! Le nombre «les miracles qu’ils disent connaître par voie de tradition n’est pas moins de trois mille. A quelle époque des vingt-deux ans qu’a duré la mission du prophète, auraient-ils été opérés? Serait-ce pendant les douze ansqui ont précédé l’hégire? Mais alors, comment expliquer les réclamations des Mecquois, refusant de croire parce qu’ils ne voyaient pas de miracles?

Muphti. C’est comme si pendant notre déjeuner Dieu faisait pleuvoir de l'eau de Seisibilii) dans nos lasses, des cailles rôties sur nos plats, et que, comptant pour rien ce signe d 'évidente faveur, nous refusassions «le regarder la maison du Dziri comme bénie de Dieu.

Cadi. C’est à peu près. Certes, il ne nous en faut pas autant pour regarder le Dziri comme ami de Dieu; et le Mecquois n’en aurait pas exigé autant pour reconnaître Séid Mahomet comme prophète.

Le Dziri incline respectueusement la tète en signe de retnercîment.

Cadi. Comment expliquer aussi le langage du prophète, déclarant sans cesse, dans les sourates de cette époque, qu’il n’avait nul pouvoir de faire des miracles?

Une voix d’entre les convives. Le cadi oublie que son café se refroidit.

(■) Fontaine du paradis.

Cadf. La vérité réunit la force du café et la douceur du lait. Permis à monsieur de ne pas laisser refroidir le pâle; mais, je l’en prie, qu’il me laisse finir.

Supposera-t-on que ces trois mille miracles aient eu lieu pendant les dix années qui se sont écoulées entre Pliégireet le pèlerinage d'adieu ( i )? comment ex pliquer encore le langage de Séid Mahomet ou de Dieu dans les sourates de Médine, comme dans celles de la Mecque? C’est partout la même déclaration de l'impuissance d’opérer des miracles. Comment expliquer surtout la cinquième sourate, sourate du Pèlerinage d’adieu, où le prophète, comme un père qui donne les derniers avis à ses enfants, récapitule tout ce qui peut consolider la foi des croyants : merveilles de Dieu sur la terre et dans les deux; mission, loi, miracles de Moïse; mission, loi, miracles d’Aïça. Quant aux prétendus miracles que les sonuitcs lui attribuent, il n'en mentionne pas un seul. Comment expliquer ce silence? Supposera-t-on que ces trois mille miracles aient été opérés pendant les deux mois que le prophète a survécu au pèlerinage d’adieu? Pourrait-on le dire sans se couvrir de ridicule?

Muphti. C’eût été une affaire de cinquante miracles par jour, plus de deux par heure, y compris la nuit.

Cadi. Je le regrette pour les musulmans qui les défendent, la plupart, d’ailleurs, si dignes de

(i) Dernier pèlerinage que Mahomet lit à la Mecque.

SUITE Al. X SOIREES UE CARTHAGE.

respect par leur science et leur vertu, ces trois mille mensonges sont trop apparents. Ils ne peuvent avoir l’approbation du prophète. Lui a bien enseigné que quelques miracles s’étaient opérés en sa faveur, comme la Victoire de Béder(i), le Voyage nocturne, la Scissure de la lune; mais ils se réduisent à un nombre discret, et conservent, sous ce rapport, l’apparence du vrai.

Secrétaire du Dziri. Louange à Dieu! la sagesse du prophète est hors de ligne; il ue saurait être imité par le reste des fils d’Adam.

Cadi. Un autre point par où les traditionnaires ont trop laissé percer le mensonge en racontant

(il Lieu situé entre la Mecque et Médine. La deuxième année de l'hégire, lin riche koraïchite, Abou-Sophiau, lils de Hiirhi, revmait de Syrie, avec des marchandises considérables, accompagné de quarante hommes. Mahomet, qui était de l’opinion que la guerre n’est nullement nuisible aux finances, marcha à sa rencontre à la tète de trois cents hommes environ, escorté de quatre-vingts chameaux pour porter le butin. Abou- Sophian, qui eut connaissance de cette marche, envoya demander des secours aux koraïchites. On lui expédie à l’instant mille piétons et deux cents cavaliers. Le combat s'engage. Du côté des koraïchites, soixante-dix hommes restent sur le champ île bataille , autant sont faits prisonniers. Mahomet perd quatorze hommes. Merveilleux : Dieu envoya successivement à Mahomet mille anges, puis trois mille, enfin cinq mille. A la tète de ces anges combattait Gabriel monté sur sou cheval appelé Haïznwn. Les hommes de Mahomet paraissaient aux koraïchites le double plus nombreux qu’ils ne l’étaient en effet. Les koraïchites paraissaient à Mahomet et aux siens moins nombreux de moitié. On voyait voler les télés des koraïchites, avant que les hommes de Mahomet fauchassent avec l’épée. (Ahmed-ben- Abdolhahitn, Ismaél-ben- Aly.ï

les miracles, donnant ainsi prise à lin autre mode de réfutation , c’est l’absence de témoignage. D’abord, aucun de ces historiens n’a été témoin oculaire des faits qu’il raconte. C’est longtemps après le prétendu événement, après la sixième, la huitième, la dixième génération, que l’historien vous dit : J’ai appris ce fait de tel, qui le tenait de tel, qui l’avait appris de tel, ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive à un ami du prophète, quelquefois à un témoin oculaire. Mais ce témoin oculaire a-t-il laissé quelque écrit, un monument quelconque où il soit fait mention du fait, où en soient expliquées les circonstances? Non. Faites la même demande pour les trois mille miracles en question, vous aurez trois mille non pour réponse. Un semblable témoignage serait compté pour rien en jurisprudence, dans la moindre affaire temporelle; de quelle valeur peut-il être aux yeux des sages, dans une matière où il s’agit des fondements de la religion?

Muphti. D’ailleurs, ce n’est pas un témoin qui devrait former le premier anneau de la chaîne traditionnelle, mais plusieurs : un miracle destiné à l’édification des hommes s’opère en public, et non dans un tëte-à-tète.

Cadi. Avec quelle adresse Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! a évité l’écueil que je signale! Ce n’est pas contre les quelques miracles qu’il a insinués, qu’on peut objecter le défaut de témoignage; ou, du moins, le défaut de témoignage est merveilleusement racheté de quelque manière. Parle-t-il de la victoire de Béder :

tous les combattants peuvent attester le fait. Sans doute, lu merveilleux disparaît, et le fait se trouve réduit à la condition de simple fait humain, quand on rapproche du succès de Béder la défaite de Ohod (i);mais ce n’est qu’aux yeux d’un petit nombre de personnes instruites; pour le commun des croyants, l’effet est produit : cette victoire conserve l’apparence du prodige.

Le prophète raconte-t-il le voyage nocturne, à ceux qui allèguent le défaut de témoignage ou le témoignage contraire, comme celui de Moavia et d’Aicha, on peut avantageusement répondre que le voyage s’est passé en vision; et le réeit conserve toute sa force, si ce nVst pour ceux qui soumettent le fait à l'analyse et au raisonnement, ainsi que nous l'avons fait.

S’agit -il de la scission de la lune, si quelqu’un objecte l’absence de témoins, on peut dire, comme Beidaoui et d’autres interprètes, que ce passage du Coran parle, non d’un miracle accompli, mais d’un signe avant-coureur du jugement dernier. Ainsi, grâce à l’incomparable habileté de Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui ! d’un côté, le texte demeure intact devant la critique; de l’autre, l’effet est produit sur les masses, tel que le prophète semble se l’être proposé. Mais ne voilà-l-il pas que les traditionnaires sont venus gâter l’affaire, en donnant tout un peuple pour témoin du miracle, mais sans produire aucun

(i) Les koraïchites perdirent vingt-deux hommes, Mahomet soixante-dix. Le piophètc eut la main droite percée, la lèvre fendue et «leux dents abattues.

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instrument contemporain qui le constate ; ou en inventant «les circonstances impossibles, tant elles sont ridicules. Vous les connaissez 1

Oui, oui, répondent plusieurs voix; nous vous en faisons grâce. Déjeunez.

Le cadi avale une tasse de lait, et s'abat sur une carcasse de mouton insaisissable, les quatre membres ayant été enlevés par les convives. L’usage de la fourchette n’eût pas été trop à dédaigner dans cette conjoncture.

Muphti. Oui, les traditionnaires ont manqué de tact dans le choix des circonstances dont ils ont accompagné le récit des faits, mais particulièrement au sujet de la scission de la lune. A leur récit que cette planète est entrée par une manche du burnous du prophète, et sortie par l’autre; qu’ensuite elle s’est divisée en deux parts, qui se sont réunies dans les airs, on se représente malgré soi ces amusements chéris de nos gamins, reflétant, au moyen de quelques morceaux de glace, les rayons du soleil, qu’ils unissent, qu’ils séparent, qu’ils éloignent, qu’ils rapprochent, qu’ils ramènent à volonté sur nos yeux.

Secrétaire. Les amis maladroits sont souvent plus dangereux que les ennemis les plus habiles. C’estaiusi que certains amis de Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! par des mensonges mal ourdis, lui font jouer un rôle ridicule, tandis que ses ennemis suspendent leur rage, aussi impuissante contre les pieux artilices «lu prophète que contre les révélations de Gabriel.

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