LA CLEF DU COBAN
faire, mets-la par écrit, et me la soumets, sans te confondre par trop de familiarité avec les autres domestiques ni déranger mes hôtes.
Frach. Les ordres de mon maître seront religieusement exécutés. (Frach continue sa besogne.)
Cadi. Ce garçon fera son chemin , s’il plaît à Dieu.
Dzihi. S’il plaît à Dieu; mais il a besoin d’indulgence.
Cadl Si Frach pouvait avoir un tort à mes yeux, ce serait d’avoir rendu sou idée avec plus d’esprit que nous. La manière ridicule dont les traditionnaires présentent le mensonge frappe les plus simples; mais peu, quoique libres, ont le franc parler de celui qui a le sentiment de sa liberté.
Mophti. Que dites-vous enfin, Messieurs, de cet autre prodige du goût de nos traditionnaires, fait que vous connaissez tous : a Un jour que Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! se trouvait dans une campagne déserte, il eut à satisfaire à des besoins naturels. Dieu fit approcher deux arbres, qui formèrent par leurs branches entrelacées et leur feuillage un cabinet digne du prophète. » Il me semble, Messieurs, qu’il y a trop de disproportion entre la fin et le moyen ; car Dieu est prudent et sage.
Frach, après une seconde, remet un billet à son maître. Le Dziri en prend connaissance et le fait glisser à ses hôtes , qui se font successivement passer cet écrit. Chacun en accompagne la lecture d’uu sourire et d’un signe d’approbation. Le con-
tenu du billet était celui-ci : Dieu prudent et sage r plutôt (pie de recourir à un tel prodige pour une fin si minime , aurait tout simplement empêché que le prophète fit dans son sarouel (ses culottes).
Secrétaire. Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que la vérité devrait être traitée plus sérieusement?
Cadi. La lumière qui passe par une lucarne n’est pas moins pure que celle qui nous vient par la croisée. La vérité est toujours sérieuse. C’est nous qui ne sommes pas sérieux. Ici, comme ailleurs, si Frach avait un tort, ce serait de rendre ses idées avec plus de simplicité et de justesse que nous.
Muphti. 11 est des matières que les docteurs ne sauraient dignement traiter; elles sont du domaine de l’éloquence du vulgaire. Tels sont, à cause du ridicule qui s’y rattache, les miracles présentés par les traditionnaires.
Frach. Oui, Messieurs, ce sont les traditionnaires que j’ai eus en vue dans mes observations, et nullement Séidna Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! Veuillez bien le croire.
Mupiiti. Les traditionnaires disent aussi : « Un chameau vint un jour se plaindre à Séid Mahohoinet, que son maître l’avait battu injustement. Sur cette plainte, le prophète fit de vifs reproches au chamelier, qui promit de ne plus commettre cette faute à l’avenir. » 11 est facile de connaître quand le chameau a été maltraité : l'attitude de l’animal est un langage assez significatif, surtout pour Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu
soit sur lui! à qui le chameau était familier. Le miracle était inutile. Pourquoi donc Dieu l’aurait-il opéré? Ici non plus la fin n’est pas en rapport avec le moyen; et Dieu est prudent et sage.
Frach remet à son maître un autre billet ainsi conçu : « Quoi qu’il en soit, la leçon de Séid Mahomet, que la bénédiction de Dieu soit sur lui! n’a guère profité : les chameaux n’en sont pas moins brutalement traités. Il semble aussi qu’il eût été plus digne de Dieu et du prophète d’opérer le miracle pour enseigner aux hommes à mieux traiter leurs semblables: aux maris, leurs épouses; aux maîtres, leurs serviteurs ; aux souverains, leurs sujets. »
Cadi. Laissons ces matières. A Frach il appartient de les traiter. Jeune homme , Dieu a de grandes vues sur toi; accomplis ta destinée. Dans ces temps d’ignorance, les préjugés tiennent lieu de loi : dissipe les préjugés; les maux causés par les inhabiles mensonges sont grands : pour remédier aux maux, dévoile les mensonges. Le chemin t’est tracé : nombre démesuré de miracles, absence de témoins, d’écrits, de monuments qui constatent les faits ; circonstances qui sont pleines de ridicule, au lieu de merveilleux; voilà ce qu’il suffit de faire observer dans cette matière. Homme du peuple, parle avec le peuple; passe, si tu peux, tous les miracles en revue. Ta vie ne sera peut-être pas assez longue; mais d’autres achèveront ce que tu auras commencé.
Frach. Dieu m’a donné deux fois la vie : en me faisant sortir du sein de ma mère, et en me re-
tirant de dessous la hache de mon maître vénéré. Je voudrais avoir deux vies pour les donner en reconnaissance, au Clément, au Miséricordieux. A nous deux la besogne, ô cadi ! Vous continuerez d’exalter le prophète en faisant ressortir l’inimitable sagesse qu’il a montrée jusque dans les artifices, toutes les fois que les intérêts de l’Islam l’ont obligé d’y avoir recours. Moi , s’il plaît à Dieu, je ferai bon marché de la témérité et de la maladresse de tous ceux qui se sont hasardés à imiter le prophète.