‹ La clef du Coran, faisant suite aux Soirees de CarthageChapitre 4 sur 46 · LA CLEF DC CURA · texte numérisé non relu

LA CLEF DC CURA

vous étiez riches et croyants. La louange est plus facile à l'homme, et tout aussi agréable à Dieu que la résignation. La misère est une tentation aux murmures contre les souverains, quelquefois contre la foi; c’est ce dont je suis témoin parmi vous. Elle est toujours une source de crimes parmi les hommes. Autrefois vous aviez le butin de la piraterie pour remplacer les produits de la terre: mais aujourd’hui que, grâce à Dieu, cette industrie est à jamais anéantie sur ces côtes, la terre, mais la terre cultivée, peut seule vous donner quelque rang parmi les autres peuples. Oui, Abd-el-Kader ne vous apporterait-il d’autre fruit, de ses observations en France, que le bienfait de l'agriculture, pourrait dire, en rentrant parmi vous : Je ne viens pas de prison, je ne viens pas de l’exil, mais du marché de la science, où j'ai fait provision de bonheur pour vous.

5 iv.

Dziri. Tout cela est bel et bon. Le babas a-t-il entendu dire que l’émir doive bientôt partir pour l'Orient? Voilà la question; nous attendons la réponse.

Prêtre. Je le vois, Messieurs, vous m’adressez moins une question que vous n’exprimez un désir. Je me hâte de vous dire :

Comme prêtre, je partage votre désir; comme ami des Arabes, je partage votre désir; comme admirateur du beau caractère d’Abd el-Kader, je partage votre désir.

Dziri. Ta sympathie me plaît, ô marabout:

SCITfc aCX SOIRÉES UE CARTHAGE. ID

tu ne démens pas ce que ie Coran dit de bien des marabouts chrétiens.

Prêtre. Comme Français, je m’abstiens.

Dziri. Et comme ami de la justice?

Prêtre. Comme ami de la justice, je m’abstiens. Dieu ne m’a pas constitué juge dans cette affaire. Simple particulier, je dois n>e taire. La critique est facile; le pouvoir est onéreux. Souvent l’homme condamne dans l’exercice de l’autorité ce que Dieu approuve.

Dziri. Ton langage est sage. Tu as répondu au désir, réponds maintenant à la question : Croistu qu’on permette bientôt à l’émir de partir pour l’Orient?

Prêtre. Je ne suis point dans les secrets du gouvernement; je ne puis vous répondre. Mais il est une réponsequi doit se présenter a vous comme à moi : puisque le gouvernement français a tant d’égards pour Abd-el-Kader et fait des dépenses considérables pour son entretien, s i! ne hâte pas de le mettre en pleine liberté, ce n’est point en haine de son hôte, mais pour des raisous de haute politique, qu’il n’appartient ni à vousnià moi déjuger.

Dziri. Mais le gouvernement a donné sa parole; et manquer à la parole donnée, c’est déplaire à Dieu et forfaire à l’honneur. De la part d’un particulier, c’est une faute: de la part d’un gouvernement, c’est un crime.

Prêtre. Vous dites que la France a donné sa parole; d’autres le disent aussi. Pour moi, je ne connais que l’explication officielle donnée à ce •sujet par le général qui traita l’affaire. Ce géné-

l6 la clef dü coraw,

ral, devenu plus tard ministre, a dit, en pleine assemblée, que la réponse donnée à Abd-el-Kader n’élait et ne pouvait être que conditionnelle, subordonnée à l’approbation du gouvernement. En admettant que la parole eût été absolue, a dit quelqu’un, Abd-el-Kader serait-il en droit d’en réclamer l’exécution? Supposé, continue-t-il, qu'au lieu d’Abd-el-Kader faisant sa soumission au fds du roi, c’eût été le fds du roi posant les armes devant Abd-el-Kader, à la condition que le prince serait libre d’aller vivre tranquillement à Paris; supposé que, plus lard, l’émir ou son conseil eût reconnu que, selon toute probabilité, le duc d’Aumale remuerait ciel et terre pour reporter la guerre en Afrique, Abd-el-Kader, malgré sa promesse, aurait-il permis au fils du roi de traverser la mer?

Dziri. Abd-el-Kader n’a rien fait, n’a rien dit qui soit de nature à faire naître de tels soupçons.

Prètrf.. Les soupçons, vous le savez bien, Messieurs, sont fondés sur quelque chose de plus significatif que ne pourraient l’être des paroles, des menaces même de la part ale l’émir; sur ses principes : Abd-el-Kader est croyant, et les versets que vous avez cités plus liant, ainsi que d’autres que vous pourriez citer encore, imposent à sa loi de saisir la première occasion favorable...

Dziri. Mais Abd-el-Kader a donné sa parole de renoncer pour toujours aux hostilités.

Cadi. Je crois même qu’il l’a juré sur le Coran.

Prêtre. La garantie, convenez-en, Messieurs, n' est pas rassurante. En jurant sur le Coran, Abd-

el-Kader n’a pu jurer que selon l’esprit du livre : à la première page qu’il consulte, il voit que sa parole doit se traduire à coups de yatagan. Il est cependant de l’essence d’un contrat, qu’il n’y ait «l’engagement qn’autant que l’engagement est réciproque. La parole d’Abd-el-Kader n’ayant pu être sincère, dites-moi , Messieurs, vous êtes jurisconsultes, jusqu’à quel point celle de la France peut être engagée?

Dziri. Abd-el-Kader n’est pas une âme ordinaire; c’est la Heur des musulmans. Il a trop d’honneur pour manquer à sa parole.

Prêtre. Tout le monde s’accorde à rendre témoignage aux qualités d’Abd-el-Kader; ses qualités sont peut-être mieux appréciées en France que parmi les siens. Tout le monde en est persuadé, Abd-el-Rader a trop d’honneur pour manquer à sa parole, s'il n’avait trop d’honneur pour aller contre sa foi, et trop de foi pour aller contre les préceptes du Coran. C’est apparemment pour cette raison qu’il inspire de la défiance.

Dziri. L’émir n’en est pas à son premier traité avec les Français. Peut-on lui reprocher quelque mauvais procédé?

Prêtre. A ce sujet, j’ai entendu dire beaucoup de bien de l’ex-émir, quelquefois du mal. Je crois le bien, et ne veux croire le mal. Mais ce que je puis dire, et ce que vous savez aussi bien que moi, Messieurs, c’est que, dans les premiers traités avec les Français, la religion commandait à Abdel-Kader d’y être fidèle; que, quant au dernier, la Teiigion lui impose de n’en tenir nul compte

LA CLIF Dü COBAir,

Dzuu. Comment?

Prêtre. Mais, oui. Dans le passé, il s'agissait de traités temporaires. Pour ces Irailés, il vous est dit dans le Coran : Gardez fidèlement envers les infidèles les engagements contractés, jusqu à C expiration du terme. (Sourate le. Repentir.) Les treves, disent vos codes, sont, par le fait, une continuation de la guerre, puisqu’elles offrent le moyen de réparer les forces; il les faut donc observer. ( Code E/dj'liad.)

Daiis la dernière convention, Abd-el-Kader s’est engagé, comme vous venez de le dite, à renoncer pour toujours aux hostilités. Cet engagement, s’il était sincère, serait contraire, vous le savez b. en, au Coran et aux dispositions de vos codes. La guerre sainte comporte la trêve, jamais le renoncement définitif à la reprise des hostilités. Le Coran vous dit : Combattez jusqu à ce qu'il n’y ait plus de mécréants sur la terre... jusqu’à ce que toute religion soit rédti’le à celle du Dieu unique... Ch assez-! es d’où ils vous ont chassés. Enfin, pour lever tout scrupule au sujet des alliances, le Coran vous dit : Dieu et [Apôtre sont libres des engagements contractés avec les infidèles.

Fondés sur ces versets, les codes vous disent que la guerre sainte est en état permanent chez les musulmans; que cette guerre se fait par les armes quand c’est possible, et toujours, par les autres moyens qui sont au pouvoir du fidèle et du gouvernement, comme actions, paroles, conseils, emploi des biens, conformément à cet autre passage du Corail : Combattez au pnx de vos biens et de

wi personnes; par l'hospitalité même, l'hospitalité offre à l'hôte infidèle l’occasion d entendre parler de Dieu. ( Code Ehljihad.)

Enfin, Messieurs, la <|iiesliou se trouve clairement résumée dans les premiers versets de la s ôtera te le R’pentir , versets déjà cités en partie, et que je juge à propus de reproduire. Le quatrième verset , où il est question de suspension d’armes, vous dit : dardez vos engagements jusqu à l'expira ton du terme ; position analogue à celle «l’Ahdei-Kader dans ses premiers traités avec les Français en Algérie.

Dans le premier et le deuxième verset, on il est question des infidèles avec lesquels ont été laits des traités d'alliance, il est dit que Dieu et l’Apôtre permettent à ces infidèles «le voyager en sécurité pendant les quatre mois sacrés, temps où la guerre est interdite aux musulmans. Ces quatre mois de répit sont une exception à la règle. La règle, le troisième verset la proclame : Dieu et l' Apôtre, sont libres envers les infidèles de tout traité da/liance fait avec eux; position analogue à celle où se trouve aujourd'hui Abd-el-Kider à l’égard de la France.

Voilà, Messieurs, ce que vous saviez déjà, mieux q'ie moi. Si «loue «pielipies pays semblent avoir pour jamais mioucé à la guerre sainte, c’est l’effet du manque d«* forces ou «le l’affaib issement «le la f«)i Mais Abd-«'!-Ra«ler est croyant zélé, et petit devenir puissant ; il le sera même toujours par son talent et le prestige qui se rattache à sa personne.

LA CLliF DIJ COKAS,

AO

Ainsi, vous désire/ qu’Abd-el-Kader soit nais en pleine liberté; vous faites bien , en cela vous servez votre cause, t^uant aux âmes généreuses, et quant à moi, prêtre, qui partageons votre désir, nous pouvons paraître à vos yeux ignorer votre législation ; détrompez-vous. Le motif, c’est que l’esprit cesse de calculer en devenant dupe du cœur. Dans notre élan chevaleresque , nous sommes connue des enfants terribles : ils ouvrent la cage au lion qui leur semble apprivoisé parce qu’il ne tait plus entendre de rugissements. Ce roi du désert regagne la clef des champs, et reprend partout son terrible empire.

Dziki. Puisque le gouvernement français ne pouvait tenir sa parole, il a eu tort d’accepter celle d’Abd-el-Kader, et par l'appàt de la liberté de l'avoir fait entrer dans la cage.

Pkêtkk. Si le gouvernement français avait employé la ruse à ce sujet, ce ne serait pas vous qui seriez en droit de vous plaindre : dans vos codes, les droits île la ruse sont consacrés comme ceux de la force. ( Code Eldjihad.) Mais tout le monde sait que les agents du gouvernement agissaient sans arrière-pensée, que leur conduite est pure de stratagème dans l'affaire d’Abd-el-Kader. Ce sont les circonstances, c’est Dieu qui a conduit l'ex-émir là où il est; et à cause de sa religion, dont nous venons de développer l’esprit, il ne doit pas s’étonner que son séjour s'y prolonge.

En tout ceci, Messieurs, comme dit le proverbe : Dieu écrit droit sur une courbe.

(Le Oziri porte la inaiu au front, qu’il couvre

scmc aux soir.Érs nr carthacf. ni

du mouchoir, pour ue pas laisser paraître l’émotion. Le inuphti et le cndi échangent quelques paroles à voix basse.)

Le Dziri reprenant : Bellahi ! bellahi ! ( par Dieu, par Dieu), le gouvernement français est frappé de cécité. Certainement si l’émir n’est pas rendu aux croyants , il ne sera retenu que pour le châtiment des infidèles. Partout où sa sainte personne se trouvera, elle portera malheur. Ce sera comme une montagne, sourcilleuse appelant les orages et lançant des tempêtes.

Prêtre. Cette malédiction, permets-moi de te le dire, ô Dziri! n'est pas le langage d’un sage : elle ne peut être agréable à Dieu, seul maître de maudire comme de bénir; elle n’aurait certainement pas l’approbation d’Abd-el-Kader, qui donne l’exemple de la résignation.

Dziri. La France! la France! agir ainsi à l'égard d’Abd-el-Kader!

Prêtre. Entendons-nous, iaSidi; ce n’est pas la France, ce n’est pas son gouvernement qui agit, ainsi à l’égard d’Abd-el-Kader; ce n’est pas même la personne d’Abd-el-Kader qui est en jeu : ce qui est en jeu, c’est le bon sens de la France et la religion de l’émir. Le bon sens ne peut se lier à une religion qu'il connaît traîtresse, violatrice des serments.

Dziri. La foi du serment est déclarée inviolable dans le Coran.

Prêtre. Excepté, au moins , quand il s’agit de faire la guerre aux chrétiens , pour les chasser d’où ils vous ont chassés.

IA CLEF nn COB A H,

D/.rBi. Si c’est pour se conformer à la religion qu’ Abd-el-Kader a fait la guerre, et que vous le supposez disposé à la faire, il u'a fait que son devoir. Pourquoi le traiter comme s’il était coupable ?

Prêtre. Tout le monde sait, et vous savez fort bien. Messieurs, qu’Abd-el-Kader est traité en prince, et non, comme coupable; qu’il n’est point question de lui infliger une peine, mais de prendre une mesure de prudence. I.es mots ainsi réduits à leur vrai sens, je vous dirai : Si Abdel-Kader était coupable, probablement il serait absous; parce qu’il est innocent, selon toute apparence, il sera condamné.

Dziri. Est-ce que la justice, chez vous, consiste à absoudre le crime et à condamner la vertu?

Prêtre Comprenez : si Abd-el-Kader était coupable, on pourrait espérer de lui un repentir, un changement dans sa politique; mais il a agi en suivant la voix impérieuse de la conscience, et sa conscience ne changera pas. Abd-el-Kader, dira-ton, doit être mis dans lim possibilité de nous nuire.

Dziri. Il est inutile de traiter avec les chrétiens, puisqu'ils ne tiennent pas leurs engagements.

Prêtrr. La réplique est plaisante : mettre sur le compte des chrétiens ce qui est le fait de votre doctrine.

Les disciples île l’Évangile, au contraire, sont esclaves de leurs engagements , au point ü'etre

SOTE AtJX SOIREES DE CARTHAGE.

plus attentifs à remplir les clauses qui sont à leur charge, qu'à faire exécuter Celles qui sont en leur faveur. L’église à Manche coupole, que tu aperçois au haut de celte colline, nous rappelle à ce sujet un exemple mémorable : Louis, sultan des Français, à l'honneur duquel elle a été bâtie et dont elle porte le nom, se trouvait, par la permission «le Dieu, prisonnier du roi d'Égypte. Au payement de la somme dont ou était convenu pour prix de la rançon, Louis s’aperçut que les musulmans s’étaient trompés à leur désavantage en pesant les espèces; il s'empressa de faire piyer le surplus. Aussi, frappés de l’esprit de justice qui éclata dans cet acte, ainsi que «le la grandeur «l’Ame que le prince chrétien montra partout, les musulmans, après avoir tué dans une révolte Touran-Schali, leur souverain, vinrent-ils offrir la couronne d’Égypte à Louis encore prisonnier. Lè roi chrétien répondit que la couronne «le France lui suffisait (i). Contraste frappant : Louis, prisonnier «l’un peuple fanatique, chez lequel il vit plus d’une fois l’épée suspendue sur sa tète, parvint, par l’ascendant «le la religion, à inspirer plus «le confiance que les premiers «ht pays : on voidut le proclamer r«ii. Abd-el-Kader, chez un peuple t<»lérant, inspire tant de défiance, qu’il ne peut obtenir la linerté «le s'en aller. C’est «pie l’un est fils de l’Kvaugde, et l'autre fils du C«»r:ui. Si votre parole parait siisjieete, Messieurs, prenez-vwis-en au Corail , qui n’admet pas de transaction stable

(1) Sire «le Joinville, Mémoires.

Page 1