MONSIEUR L'ABBÉ
arrive de France, ici, avec.les idées saines qu’un
Sème PARTIE
Les lettres qui suivent, adressées, en 1882, à un prêtre de la Bretagne, M! l’abbé Délay, ont été lues, au Canada, à deux hommes dont l’un, Mr Lafontaine, notaire à St. Hugues, appartient au parti conservateur ; et l’autre, M' Désorcy, au parti libéral, et qui ont reconnu, tous deux, qu’elles sont l'expression exacte de la vérité sur leur pays. Au reste, M" Lafontaine, homme d’une intelligence remarquable, qui, par son indépendance de caractère, sa droiture, et la largeur de ses idées, a su se concilier les libéraux eux-mêmes, M' Lafontaine m'a donné, sur certains points, les éclaircissements dont j'avais besoin pour ne pas me tromper dans mes appréciations ; et tous les Canadiens qui liront ce livre, me rendront cette justice, c’est que j'ai dit les choses telles qu’elles sont. L
La province de Québec
Le Canada est, je crois, le pays le plus religieux qu’il y ait actuellement sur la terre; et, quand on
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catholique doit avoir, on éprouve, tout d’abord, un sentiment d’admiration joyeuse à la vue de ce neuple si évidemment privilégié, et tout paraît charmant sur les bords du Saint-Laurent.
Une grande nature, la foi des anciens jours, des mœurs patriarcales, la liberté individuelle la plus complète qu’il soit possible, d'imaginer, l’atmosphère de paix que l’on respire, tout cela transporte l'étranger dans un monde idéal, et, quand il ne fait que passer, l'empêche d’apercevoir les misères cachées dont souffre ce peuple, misères qui ont dû exister chez nous avant la révolution française et qui, provenant de l'excès du bien, sont spéciales aux nations chrétiennes, aux nations très-chrétiennes. Ces misères ont produit, au Canada, de criants abus et nécessité l’intervention de Rome ; c’est pour cela que Son Excellence Mgr Conroy est venu en mission dans l'Amérique anglaise.
L'histoire du Canada, Monsieur, est très-curieuse à étudier. On y sent, à chaque pas, la main toutepuissante de Dieu qui, par les secrets ressorts de sa Providence, semble, dès l’origine, avoir eu ponr but d'isoler le peuple canadien en l’entourant d’ennemis, et qui, au milieu d'obstacles de toutes sortes, . l'a fait grandir avec une si prodigieuse rapidité, qu’à peine composé, dans le principe, de quelques familles seulement, 1l compte, aujourd’hui, après deux siècles d'existence, près d’un million et demi d'habitants.
En 1760, à la suite d’une lutte héroïque et disproportionnée quant aux réssources, le pays a été conquis par les Anglais, et, depuis cette époque, les deux races, anglaise et française, se sont déve-
lonpées parallèlement et ont vécu, côte à côte, sans se mêler. Les Anglais ont d’abord voulu agir en despotes et ostraciser les Canadiens ; mais les Etats d'Amérique ayant levé l’étendardde la révolte, la Métropole a compris qu'il fallait ménager le peuple vaincu, et, par une singulière anomalie, il est arrivé que l’Angteterre, puissance protestante, qui, chez elle, imposait à ses sujets le hideux serment du Test, au Canada, protégeait le clergé catholique et lui assurait des prérogatives qu’il possède encore aujourd’hui, entr'autres les dînes. Il en est résulté que le clergé, après la suppression des Jésuites, étant resté seul maître, à fini, grâce aux circonstances, par prendre ici une position prépondérante, tellement prépondérante qu’on peut dire, en toute vérité, que les prêtres canadiens sont les rois du pays ; et, bien que leur influence tende à décroître et qu’ils fassent même tout ce qu'il faut pour la perdre entièrement, les hommes politiques ont encore trop d'intérêt à les avoir dans leur jeu, pour ne pas être, en apparence plus qu’en réalité, leurs très-humbles serviteurs, et je vous assure qu'ils ne leur ménagent pas les compliments. Vous autres de France, vous n’en recevez pas tant. * Le Canada est un pays essentiellement agricole, et, pour la grande masse des gens, il n’y a pas d'autre avenir que de cultiver la terre, et c’est ici une position très-honorable. Dans toute autre voie, en exceptant les placés du gouvernement qui sont, en général, des sinécures, un homme, même un homme instruit, doit s'attendre à ne trouver-sur sa route que déboires et déceptions, et, en abandonnant la campagne pour la ville, il se condamne à
vivre d’expédients. Aussi, arrive-t-il fréquemment qu'après leurs dix ans d’études, d’études qui ne sont pas des études pratiques, et qui, par conséquent, sont peu utiles, beaucoup de jeunes gens qui n’ont point de fortune personnelle et qui ne savent que faire, entrent dans le clergé, plutôt par intérêt que par vocation, tandis que les autres vont augmenter le nombre, déjà trop grand, des avocats sans causes et des médecins sans clients, très-disposés à vivre aux dépens du peuple et préparant pour l'avenir de la graine de communards.
Louis Veuillot, Monsieur, dans un long et remarquable article qui a paru sur l’Ursvers à la date du 8 avril 1874, a soutenu que l’éducation, donnée à la jeunesse, est une des causes principales des malheurs de la France, et dans cet écrit que je vous engage à relire si vous avez la collection du journal, il déplore amèrement cette fatale routine contre laquelle, chez nous, il est à peu près impossible de réagir, tout le monde étant obligé de se soumettre aux programmes officiels qui, la plupart du temps, sont absurdes. Le clergé lui-même, partagé sur cette question et composé d'hommes qui n'ont, en somme, qu’une influence restreinte, doit forcément accepter la situation que les circonstances lui ont faite ; mais ici, au Canada, il n’en est pas ainsi, le clergé est le maître et les prêtres canadiens pourraient encore, s'ils le voulaient, modifier complètement, dans le sens de la foi et de la raison, cet enseignement absurde qu'ils ont servilement copié sur le nôtre, et qui est sorti, à l’époque de la renaissance, des idées payennes apportées en Italie et en France par les Grecs schismatiques ; et, s'ils refusent
d’obéir aux ardres formels qu’ils ont reçus de Dieu sur cepoint ; s'ils refusent d’entendre les plaintes qui s'élèvent de toutes parts parmi le peuple, ils seront vite débordés : tout marche vite aujourd’hui. Au reste, 1ls ont déjà laissé passer à la légis- | lature de Québec, une loi, inoffensive en apparence, mais qui, faite contre eux, doit un jour, la conséquence est forcée, se tourner contre eux. En vérité, on dirait qu’ils sont aveugles.
Chaque groupe de la confédération cabadidride qui compte de quatre à cinq millions d’habitants, répartis sur un espace immense, chacun de, ces groupes possède un gouvernement particulier que l’on appelle le gouvernement provincial, par Opposition au gouvernement fédéral qui a pour mission de veiller aux intérêts généraux de la Puissance. Dans la Province de Québec, la seule dont il soit ici question, les Canadiens, très-unis autrefois parce qu’ils étaient opprimés par les Anglais protestants, ayant obtenu un gonvernement responsable, ont cessé de faire bande à part, et le mélange des deux races, jadis ennemies, s'opère graduellement, bien que les différences de langage et de religion établissent encore entr’elles une ligne de démarcation assez tranchée ; mais cet état anormal tend, chaque jour, à disparaître et 1l arrivera nécessairement, par la force des choses, que, tôt ou tard, l’union se fera, les besoins du commerce et les relations politiques les mettant journellement en contact les uns avec les autres. .
Au reste, déjà, la fusion s’est opérée dans, la politique, et les deux partis qui se disputent le pouvoir et qui l’occupent alternativement, sont composés,
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par fractions inégales, de Canadiens catholiques et d’Anglais protestants, et, dans ces conditions, vous le comprendrez aisément, il est impossible, les protestants n’admettant pas nos dogmes, il est impossible que l’on puisse dire que le parti, dont ils for-
‘ment une portion notable, soit le bon parti, le parti
de la religion, et que l’on soit obligé, en conscience, de voter pour ce parti. C’est une monstruosité qui n’a pas de nom, et la croisade malheureuse, faite
par le clergé dans ce sens, a eu pour conséquence
de lui aliéner, à tout jamais, un certain nombre d'hommes influents qui certainement, sans cela, ne seraient pas devenus ses ennemis.
Je conçois parfaitement, leur politique n’étant pas la même, les uns s'étant déclarés pour la protection et les autres pour le libre-échange, je conçois qu'on puisse préférer un des partis à l’autre ; et je serais même assez porté à croire, d’après l'exposé ui en a été fait à Saint- -Hugues par un de leurs chets, que les conservateurs pourraient bien avoir raison et que, dans les circonstances présentes, le système de protection, inauguré par eux, est préférable au libre-échange ; mais ce sont là des questions économiques, questions vastes et : complexes que tout le mondé n’envisage pas de la même façon, et, quand les intérêts sont en jeu, on ne peut s'attendre à voir les hommes se ranger tous sous la même bannière.
Au reste, la lutte ne s’est pas faite sur ce terrain, et, à la suite de spéculations malheureuses, dont peut-être ils n'étaient qu’à moitié responsables, les chefs conservateurs, et plus encore les journaux du parti, voyant la position compromise et craignant
que le peuple ne vint à leur échapper, ont exploité à leur profit le vieux programme libéral, et, sans tenir compte des démentis de leurs adversaires, ils ont dit et redit sur tous les tons que les libéraux étaient les ennemis du clergé, les ennemis de la religion. Or tel n’est pas le cas, et, dans un pays où le clergé est tout-puissant et äispose des élections, il faudrait aux hommes politiques qui, au fond, ne pensent qu’à se faire élire, il leur faudrait une véritable abrégation pour signaler même les abus réels. L'’hypocrisie leur est bien plus avanta-. geuse que la révolte, et tous les'étrangers, prêtres et laïcs, vous diront que personne ne songe à combattre n1 le clergé, ni la religion, et que les conservateurs et les libéraux sont tous, au Canada, sauf de rares exceptions, des catholiques et des catholiques pratiquants. Malgré toute mon attention, je nai pu faire la moindre “distinction entr'eux ; et, à ce propos, oh prête à Son Exc. Mgr Conroy, le délégué apostolique, un mot qui les caractérise très-bien. Si nos bons catholiques d'Europe, disaitil aux évêques du Canada, étaient seulement comme vos libéraux. Que le clergé reste neutre et les deux
. partis se vaudront.
Car il ne faut pas juger d’un parti par cette foule inconsciente, incapable de penser par elle-même, et qui, aujourd’hui conservatrice sans savoir pour-
quoi, demain sera libérale sans plus de raison, par
cette foule qui se laisse mener à droite ou à gauche et qui crie tantôt: ‘“ Vive le roi !” et t‘"tôt : ‘ Vive la ligue ! ” ; il faut juger des DArUs, par les chefs, par ceux qui pensent. Eh bien ! au Canada, les chefs des deux partis, très-divisés en apparence,
vivent,en réalité, dans les meilleurs termes et passent d’un parti à un autre avec une extrême facilité ; ils ont les mêmes principes religieux et leur opinion sur le clergé, et sur l’action du clergé, est la même’; seulement les uns ont été szpportés par les prêtres et les autres traités par eux avec une excessive rigueur ; voilà ce qui explique les divergences momentanées que l’on peut observer dans la position respective des deux partis. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu'il était temps que Rome intervint ; et les choses ont été si loin qu’il ne faut faut pas trop s'étonner de voir le pape, dans un document public, se - prononcer énergiquement contre ces Messieurs et leur donner tort. Dieu veuille qu’il se laisse convaincre sur.une autre question, bien plus importante, et que l’incrédulité de ceux qu’il vient de rappeler à l’ordre, ne soit pas un obstacle au triomphe de la vérité.
Car le mal, au Canada, n'est pas dans les partis politiques, ou, du moins, il est dans les deux ; le mal, le véritable mal, est dans l’affaiblissement progressif de la foi, affaiblissement produit par le mélange des deux races et par l’action délétère que les protestants exercent et continueront d’exercer sur les catholiques si ceux-ci ne les convertissent pas. Or les prêtres catholiques n’ont aucune influence sur les protestants et ce n’est pas de là, pour eux, que viendra la lumière.
En un mot, l'éducation d’un côté, le protestantisme de l’autre, voilà quelles sont, dans l’ordre moral, les deux plaies du Canada; et c’est précisément, pour les guérir toutes deux du même coup, que Dieu a fait ces grands miracles que je dis être
la réalisation de la prophétie de saint Malachie et ui portent sur deux choses: l’éducation.et le protestantisme.
Le Clergé Canadien