‹ La Clef du mystèreChapitre 16 sur 23 · IU · texte numérisé non relu

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Les sernaons d'apparat

Il en résultait pour moi que, placé dans un •milieu où la religion était considérée comme chose secondaire et où les enfants ne parlaient guère que du monde et des plaisirs du monde, n'ayant personne, parmi mes camarades, avec qui je pusse m'entretenir de mes projets pour l'avenir, je devais perdre ma vocation ou, tout au moins, ne pas savoir comment faire au nioment décisif. C'est ce qui est arrivé.

. Au reste, les professeurs eux-mêmes, assez ignorants, pour la plupart, de la science des âmes, ne semblaient guères occupés qu'à nous remplir la tête d'abstractions sans s'inquiéter d'autre chose. A part de iroides conférences et quelques sermons d'apparat où l'orgueil de l'homme se faisait beaucoup trop voir, ils ne cherchaient point à nous éclairer et ne nous parlaient jamais de vocation. Aucun d'eux ne comprenait, je crois, qu'il pût y avoir des destinées spéciales, et, ne connaissant rien de la vie religieuse, ils n'avaient garde de nous en montrer les hautes prérogatives.

La vie du collège

D'ailleurs la vie du collège a cet inconvénient c^u'elle ne correspond à rien de réel. C'est une vie à part, sans rapport avec le passé, sans liaison avec l'avenir, vie d'abstractions, très-propre à tromper les enfants, et où il n'est pas tenu compte de la nature de l'homme ni de ses goûts.

On dit, quelquefois, que le temps des études est

le plus beau temps de la vie. En un certain sens, on a raison de le dire, mais non pas à cause des e'tudes considérées elles-mêmes. Car je ne vois pas trop quel si grand plaisir on peut trouver à faire une version ou un thème, à se caser dans la cervelle une foule de choses inutiles, comme, par exemple, des vers latins, à rester claquemuré, en silence, pendant des journées entières, sous la surveillance sévère d'un argus inflexible qui observe tous nos mouvements.

Si l'enfant est heureux dans ces conditions-là, bien qu'étant condamné à ne pas avoir une pensée à lui, pas un moment dont il puisse disposer, sourais à un travail pénible qui absorbe tout l'effort de son intelligence, et cela durant dix ans, c'est qu'il y a en lui une telle surabondance de vie, une sensibilité si grande, tant d'insouciance, tant d'illusions, qu'il s'attache à des riens et que, faute de jouir d'une certaine liberté, il se nourrit de chimères, appelant, de tous ses vceux, le temps oli il sera son maître, et c'est un danger.

Plus tard, sans doute, il regrette ce temps-là ; mais c'est parce que les soucis ont succédé à l'insouciance, le désenchantement aux illusions, la maladie à la santé, non pas, certaineir.ent, parcequ'il n'a plus ni thèmes, ni versions à faire . . En somliie, c'est une vie de galérien, et j'ai déjà prouvé, dans

:s écrits, qu'elle ne signifie pas grand chose.

L'âge clés illusions

En France, on finit généralement scs études vers l'âge de dix-huit à dix-neuf ans. Quand je suis

sorti du collège, j'avais un peu plus de dix-huit ans et demi. J'étais naïf comme pas un et je croyais bonnement; ayant passe' mon baccalaure'at avec succès, que c'était un grand point d'acquis ; mais, en réalité, cet examen n'est qu'un obstacle; c'est purement et simplement le droit d'oublier ce que l'on enseigne au collège pour apprendre des choses plus utiles. Tout est à recommencer.

Il en résulte que le plus bel âge de la vie s'écoule à la poursuite d'un bonheur éphémère, et que, pour arriver aux positions dites libéi'ales, on doit, jusqu'à rage de vingt-cinq à vingt-six ans, comprimer, audedans de soi, tous les sentiments naturels pour vivre d'une vie toute factice.' et, plus tard, quand on est arrivé au but de ses désirs, on voit que la réalité n'est pas ce qu'on croyait.

Mais si, d'un autre côté, on examine dans quelles conditions et de quelle manière se font les études professionnelles, alors qu'il faudrait fixer les jeunes gens d'une façon ou d'une autre, on ne peut s'empêcher de dire que l'éducation, dans son ensemble, pour tous ceux qui ne sont pas ou prêtres ou religieux, est la plus grande cause de démoralisation qui existe. Qu'on ne me dise pas le contraire, je sais ce qu'il en est, même ici.

Un acte de faiblesse

Quoi qu'il en soit, mes études finies, je me trouvais placé dans une situation spéciale. Ayant jusque-là vécu dans l'isolement le plus complet, je ne savais rien du monde et de la vie et je voyais les

choses tout autrement qu'elles ne sont.

J'aimais beaucoup mon père et même je l'aimais :op. Aussi étais-je à sa merci. D'ailleurs, il avait si bien dressé ses batteries que, pour trente-six raisons, je devais succomber dans la lutte, d'autant plus que, par une fatalité dont j'ai l'explication aujourd'hui, le seul homme, en état de me comprendre, trouvait son intérêt h ce que je fusse médecin. C'était mon confesseur.

Ne pouvant le voir, je lui écrivis en lui exposant

aelles étaient mes répugnances pour la médecine.

: me répondit ceci : étudiez la médecine un an,

deux an?, pour plaire à votre père, et, après, nous

verrons. Quel excellent missionnaire vous feriez,

disait-il, si vous étiez médecin ! Est-il rien de plus

absurde qu'une décision de ce genre imposée à un

nractère de ma trempe, assez peu capable de rester

"ans une situation fausse, à une intelligence qui a

esoin de voir clair ? C'étaient l'incertitude et l'hé-

.-,iration établies comme règle de ma vie.

Et savez-vous pourquoi il me donnait ce conseil ? parce que nommé, depuis peu, curé d'une petite paroisse éloignée, sachant que l'argent ne signifiait rien à mes yeux, (et c'est encore comme ça), il voulait faire cadeau d'un médecin à ses ouailles. Il me l'a avoué depuis et ça m'a paru d'une charmante naïveté. Et voilà comment on dirige les enfants. La bataille était mal engagée.

La vie d'étudiant

Et pourtant la médecine, en soi, ne me déplaisait pas. C'est en effet une éfude intéressante que d'apprendre comment un homme est bâti et quelles sont les lois qui président à notre existence.

li serait inême à désirer, je crois, qu'au lieu de suivre le- !.hilo5oj)hes dans leurs diffe'rents systè- Tî^.es, travail bien inutile à mon avis, on pût, en queltiues pages, réunir tous les pre'ceptes positifs de la médecine, (il n'y en a pas beaucoup), et mettre scientifiquement les élèves en garde contre certaines choses dont, avec une sotte pruderie, on 3}e leur dit rien. Qu'en résulte-t-il ? C'est qu'ils s'instruisent seuls et c'est un mal. La médecine et la théologie constituent la véritable philosophie et je dis que l'une ne va pas sans l'autre.

Au reste, ii en est de la médecine comme des siîtres études ; c'est une organisation qui laisse )>eai;coiip à désirer. L'élève est trop abandonné à ]i}i-mei!:t.' pour qu'il puisse faire de sérieux progrès. Or, et je l'ai déjà dit, vsi^ des conditions d'un bon «jiseigneinent, sans laquelle même un enseignement ne saurait exister, condition dont on ne tient pas absez compte dans l'enseignement supérieur, t'est qu'il faut des rapports directs du professeur à l'âtve. L'enseignement du professeur ne doit pas inre en dehors des connaissances déjà acquises par Vé'Cève. Il faut, au contraire, qu'il se modifie, chaque }Oiir, d'après une marche irréguiière et suivant les besonis actuels de l'enfant ou du jeune homme, qu'il se prête aux difficultés de celui qui reçoit Venseignement.

Il n'en est point ainsi. Aussi peut-on dire que la science des médecins est moins le résultat de leurs étiKics q.e des observations personnelles qu'ils font ])endant leur pratique.

Les études médicales

Je ne sais trop comment font les autres ; mais, ;:our moi, quand j'étudie quelque chose, il faut ]ue j'arrive à me rendre compte de tout. Tant que ,e n'ai pas le dernier mot d'une question, je cherche i la pe'ne'trer.

En soi, cette disposition de l'esprit est une quaité; c'est elle qui fait les inventeurs, mais comme elle procède de la logique, quand on est obligé de suivre un cours, elle peut devenir un grave défaut.

Au reste, les livres de médecine, pour la plupart, ne sont pas didactiques, et quand on entreprend -ivec ces livres, (ces gros livres !) d'étudier à fond :.ne maladie quelconque, on y met du temps, beaucoup de temps, et encore on s'y perd. Car rien n'est plus vague, rien n'est plus incertain que les théories médicales. On vous jette là-dedans sans préparation aucune, et, à peu près, comme on jetterait en pleine rivière un homme qui ne saurait pas nager. Vous ne savez pas l'anatomie qui est la base de tout en médecine, et, déjà, on vous parle pathologie et thérapeutique. Jugez si, avec cette méthode, sans guides, sans direction, sans livres scolaires, on peut s'y reconnaître. Aussi, on ne s'y reconnaît point. x\h ! elle n'est pas lourde la science des pauvres étudiants. Quelques-uns font mine d'y voir quelque chose ; mais la plupart, soyez-en bien sûrs, ceux-là mêmes qui ouvrent les yeux, n'y voient pas grand'chose.

Pour moi, sans être de beaucoup inférieur aux autres, j'avais le sentiment de mon impuissance, et, quoique travaillant pas mal, en face de cette science S; vaste, je me trouvais si peu capable, que^ ma foi

à la veille des examens, et, pour ne pas éprouver d'échec, comme j'étudiais par amour de l'art et non par nécessité, je préférais attendre. Il en résultait que j'avançais lentement, trop lentement même, parait-il.

Ajoutez à cela que, dans une science d'observations ou la pratique n'a rien de positif, je n'ai jamais pu me résigner à faire, même une saignée, non par excès de sensibilité, mais crainte de me tromper, et vous admettrez, avec moi, que je n'étais pas né pour être médecin et qu'il ne suffisait pas que mon père le voulût pour que j'en eusse la vocation.

Pourtant, sans ma belle-mère, je crois bien, ayant commencé, que j'aurais fini par l'être, et il semble, en vérité, que la Providence l'ait placée là, auprès de mon père, pour me dégoûter de ce métier que je n'aimais pas et pour me forcer, maigré moi, à ne pas m'attarder dans cette voie, ayant à remplir une mission bien autrement importante.

Les belles-mères

Le père, dans la famille, représente l'autorité : c'est la tête ; la mère, au contraire, a pour mission d'adoucir ce que l'autorité du père peut avoir de trop rude : c'est le cœur. Un enfant se développe naturellement entre son père et sa mère ; mais il n'en est point ainsi quand une étrangère vient s'asseoir, au foyer de la famille, entre ie père et l'enfant. Dans ce cas, la moindre "peccadille est imputée à crime, et, sous l'action dissolvante d'une jalousie qui ne pardonne rien, les qualités deviennent des défauts.

Les femmes, même les meilleures, arrivent à n'avoir qu'un but qu'elles poursuivent avec une persistance incroyable : éloigner le père de l'enfant. C'est ce qui fait que les belles-mères ont reçu le nom odieux de marâtres qu'elles méritent généralement, bien qu'au fond elles ne soient pas plus mauvaises que d'autres.

Ainsi ma belle-mère, qui est une femm.e d'ordre et de conduite, n'est pas sans avoir des qualités, et même de grandes qualit^'s ; et, d'ailleurs, elle a pour excuse, chose à peine croyable, qu'elle ignorait mon existence quand elle s'est mariée ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en un sens son action sur ma vie a été funeste, d'autant plus funeste que, mes idées ne concordant pas avec les vues de mon père, elle avait là une mine inépuisable de discussions irritantes dont elle a su profiter largement. Aussi ma situation était devenue tellement intolérable que, moins par ennui de la médecine que pour trouver la paix,j'atLendais,avec impatience, d'avoir vingt-et-un ans pour suivre mes goûts en toute liberté.

On me poussait à bout, et, d'ailleurs, mécontent de moi-même, je sentais bien que je n'étais pas à ma place et qu'il me manquait quelque chose^quand, en 1867, à la nouvelle que les Garibaldiens avaient attaqué les Etats de l'Eglise, je partis pour Rome avec la secrète pensée que mourir pour le Pape ou m.ourir en Chine, c'était la même chose.

Les zouaves du Pape.

J'arrivai en Italie, le jour même de la bataille de Mentana ; et, dès le lendemain, en ayant soin de

payer les frais d'habillements, on le pouvaii alors, j'étais incorporé, pour six mois, dans le troisième bataillon des zouaves. J'avais pour voisins de lit. à la caserne, le neveu de Lamartine et le beau-frère d'Eugène Veuillot. D'ailleurs, les plus grands noms de France et les fils des meilleures familles s'étaient donné rendez-vous dans la ville éternelle. Nous ne rêvions tous que plaies et bosses : mais, sauf quelques bombes qu'on nous lançait, de temps à autre^ et une tentative pour nous faire sauter à Sora, nous n'eûmes pas à tirer un coup de fusil en dehors de l'exercice à feu, et je vous avoue que je n'étais pas venu pour cela.

Au printemps, j'étais de retour en France et je me rendais à la trappe d'Aiguebelle. Cette trappe est située dans la plus affreuse solitude qu'il soit possible d'imaginer, au milieu d'un pays aride et presque désert, à trois cents lieues de la Bretagne. J'en aurais toujours ignoré l'existence si ma bellemère, étant en pension à l'Adoration de Rennes, n'avait obtenu en prix la vie du père ]Marie-Ephrem. religieux mort en odeur de sainteté, à Aiguebelle, il y a environ trente-cinq ans.

Or, ce qui m'avait frappé dans ce livre c'est que, d'après une révélation faite à Saint Bernard, la certitude du salut est assurée à tous les trappistes. Or je me disais en moi-même : j'entrerai à la trappe, j'y resterai et je me sauverai. Comprenez-vous le danger qu'il y a dans ce raisonnement ?

La Trappe.

La trappe est l'application littérale de la règle de saint Benci'. C'est un véritable rovaume avec un

code de lois, le plus pa/fait qui existe. Les trappistes n'ont besoin de personne : ils se sufnsent à eux* mêmes.

A la trappe, vous trouvez tous les corps de métiers et chacun peut y exercer son industrie. Ainsi le père m.e'decin m'avait déjà de'signé pour son successeur. En conséquence de quoi, il avait demandé qu'on me donnât pour patron l'archange Raphaëel. C'est lui, paraît-il, qui protège les médecins et les malades aussi, je pense.

Me voilà donc enrégimenté. Vrai ! je ne me reconnaissais plus : une chemise de laine, un pantalon en laine, une robe en laine, un gilet en laine, un manteau en laine, avec un capuchon en laine, tout en laine et en laine blanche. C'est chaud, surtout en été, mais, par exemple, c'est très commode, d'autant plus qu'on dort tout habillé.

Ordinairement, on se lève à deux heures, souvent à une heure, quelquefois à minuit ; on ne mange qu'une fois et à deux heures de l'après-midi, du moin^ en hiver, et. en carême, c'est à quatre heures du soir ; on travaille, dans les champs, pendant cinq heures, et le reste du temps se passe, pour les religieux de chœur, à chanter et à lire / on se couche à sept heures. Au reste, rien n'est laissé à l'arbitraire ; tout est prévu, tout, absolu ment tout.

Il en résulte, le silence aidant, que, peu à peu, on arrive naturellement, et sans efforts, -au recueillement le plus profond ; mais, précisément alors, commence, pour certaines natures, un travail intérieur qui doit être surveillé avec soin. Car il y a, en spiritualité, u-:= voies dangereuses, et j'étais

trop logique avec moi-même pour ne pas prendre une de ces voies.

Mais, d'abord, tout alla bien, j'e'tais enchanté de mon .sort et je ne comprenais pas qu'on pût ne pas se faire trappiste. Ayant vécu, jusque-là, de contradictions perpétuelles, fatigué d'études sans cesse renaissantes, désabusé du monde où l'ambition, l'égoïsme et l'orgueil se disputent à Tenvi le cœur de l'homme, j'appréciais les avantages de la vie religieuse et le bonheur des paisibles habitants du cloître.

A la trappe, on voit les choses de haut ; on voit les choses comme il faut les voir, à la Iinmere de Dieu. Car, enfin, que reste-t-il de la vie ? Elle passe rapide comme l'éclair, ne donnant pas ce qu'elle promet. Le trappiste lésait. Sans cesse en face de lui-même, avec la pensée de la mort qui, là, est naturelle et n'a rien de pénible, il acquiert, dans l'ordre du salut, une puissance de vision extraordinaire. Ne le plaignez pas, il a choisi la meilleure part, et moi qui les connais pour avoir vécu avec eux, je vous le dis à tous, qui que vous soyez : les rois du siècle futur sont dans les nwnasteres ; c'est là que sont les saints, ceux qui défendent et protègent les nations. C'est j^Ioïse, en priant sur la montagne, qui remporte la victoire, et non pas Aaron en combattant dans la plaine.

Le combat spirituel

La sninleté n'est pas, comme on le croit en général, dans les choses extérieures et visibles ; elle est dans les principes qui font agir, la fin

qu'on se prû;)ose et les moyens qu'on emploie pour arriver à cette fin. Dans Tordre spirituel, nous faisons peu de progrès par nous-mêmes, et, suivant ["expression profonde de sainte Thérèse, il faut se borner à arracher les mauvaise herbes du jardin mystique et laisser le Divin Jardinier planter ce qu'il veut, quand il le veut et comme il le veut. Aussi, le secret d'une bonne direction consiste, pour un prêtre, à suivre la grâce et non pas à la devancer. Il faut savoir ce que Dieu exige d'une âme pour s'y conformer, et un directeur doit se borner, purement et simplement, à distinguer ce qui vient du bon esprit et ce qui vient du mauvais. Il n'a pas d'autre chose à faire et ce n'est pas toujours facile.

D'un autre côté, en spiritualité, il est dangereux de marcher seul. Car l'essence de la vie intérieure, c'est l'obéissance. Je vous avouerai, en toute franchise, que, même à la trappe, je n'y entendais rien ; et il a fallu de terribles épreuves pour m'éclairer. Pour moi, faire pénitence, c'était ne pas manger, dormir peu, travailler beaucoup, se donner la discipline, en un mot, se priver de tout et sur tout. Je n'estimais une chose que par les efforts qu'elle me coûtait, et toute la perfection consistait, pour moi, dans l'austérité. Au reste, je ne savais pas qu'il fallût une direction ; je suivais la pente de ma nature et le diable poussait à la roue tant et si bien que, ma santé ayant fini par s'altérer sérieusement, je rendis impossible pour moi une vie que j'aimais. Te l'aime encore.

La vision de l'infini.

Mai?, avec l'idée que j'avais de la trappe, il n'e'tait pas facile de m'en faire sortir ; et, loin de voir avec peine mes forces s'épuiser, j'en étais enchanté. Mon intention bien arrêtée était de mourir trappiste, et certes je ne songeais guère à quitter Aiguebelle, quand, un jour, en balayant l'église, je mis la main sur un livre du Père Rossignoli, intitulé : Merveilles du purgatoire^ qui se trouvait par hasard dans le casier d'un religieux. Ce livre est un recueil de révélations sur le purgatoire, toutes plus effrayantes les unes que les autres, et de nature à faire réfléchir quiconque porte un peu son regard au-delà de la vie.

Etant donné l'état de mon esprit et la dangereuse illusion qui me dominait alors, un pareil ouvrage ne pouvait manquer de m'impressionner ; il m'impressionna beaucoup et même trop.

jusque-là, l'enfer avait été la seule chose qui me préoccupât sérieusement ; mais, pour le purgatoire, à l'exemple de bien des gens, j'en faisais peu de cas, et, quoiqu'avec répugnance, ma foi, j'en aurais pris mon parti. Je me disais, en moi-mèmie, qu'avec la confession je me tirerais toujours d'affaire de ce côté-là, croyant, à tort, que la grâce, don gratuit de Dieu, nous est donnée sans règle, et qu'à un moment précis, nous pouvons, par un acte de la volonté, l'avoir en quantité suffisante, ce qui n'est pas. Car la grâce précède l'épreuve et la chute est forcée quand la grâce a été m.éprisée.

Après avoir lu le livre du Père Rossignoli, mes opinions sur le purgatoire changèrent complètement, et je crus, après réflexion, qu'il fallait songer

à y échapper ; la question était de savoir par quel moyen. Car, déjà, trompé par mes principes erronés, j'étais arrivé, de raisonnements en raisonnements, à trouver trop douce la règle austère des trappistes et à chercher, dans la vie des saints, quelque chose de mieux. Ignorant qu'un homme, n'eût-il commis qu'un seul péché grave, ne peut le racheter par luimême, entassât-il pour cela pénitences sur pénitences, je pris pour modèle, (devinez qui ?), le bienheureux Benoist Labre ; et comme j'aimais la trappe, que j'y étais heureux, le principe étant posé qu'il y avait intérêt, pour moi, à en sortir, pour me forcer à être conséquent avec moi-même, je me mis à méditer sur l'enfer.

Il y a dans les trappes, affichée sur tous les murs, une dangereuse méditation, qui, sous une forme concise, en termes saisissants, donne de l'éternité une épouvantable idée ; (c'est elle qui est au commencement de ce livre). A la simple lecture, on sent qu'il y a là quelque chose qui dépasse l'intelligence humaine, quelque chose qu'il ne faut pas approfondir ; mais il y a, dans cette méditation, un mot qui, à lui seul, est plus effrayant que tous les autres, parcequ'il exprime l'idée même de la divinité : ce mot, c'est toujours ! Vouloir pénétrer ce mot, ce mot, qui est un insondable mystère, c'est risquer sa vie, c'est jouer son salut. Car il est écrit : Qiii srcutctur Doniinum, opprimetur a gloriâ ej'us.

J'étais donc, sans le savoir, sur une pente fatale, et avec la faculté rare que j'avais d'abstraire les objets pour les étudier à part, dans cette solitude où rien ne venait me distraire, en portant tout

l'effort de iiion esprit sur ce point, je courais syste'matiquement à ma perte sans comprendre le danger auquel je m'exposais. C'est que ce mot n'est pas un mot comme les autres mots, et qu'à lui seul il résume, en la complétant, cette terrible méditation qui, pendant des semaines et des mois, a été ma seule et unique méditation.

Un jour, pendant deux heures consécutives, avec une force de volonté que je ne souhaite à personne, concentrant toutes mes facultés sur cette redoutable pensée, je restai volontairement comme rivé à ce mot, à cette idée, qui, de minute en minute, grandissait, grandissait toujours, et qui, s'agrandissant tout-à-coup, m'apparut soudain comme un précipice sans fond dans lequel je me sentis conime précipité. C'en était trop; je tombai sur le pavé de l'église épuisé, mourant. L énigme redoutable était posée ; il -'agissait pour moi de vaincre ou de périr.

Une loi providentielle.

Voilà 011, fatalement, je devais aboutir avec votre éducation, à voir qu'il me manquait un point d'appui dans l'ordre du salut. Car le salut est dan s l'espérance, non pas dans l'espérance naturelle, mais dans l'espérance surnaturelle ; et ce qui fait la différence de la religion catholique d'avec la religion protestante, c'est que le protestant croit avoir confiance en Dieu tandis qu'en réalité il n'a confiance qu'en lui-même : il n'a pas de point d'appui. iVu reste, quand on pénètre dans les mystères de la grâce, on voit que la plupart des catholiques, dans la manière dont ils se servent des sacrements, sont de véritables orotestant? : leur princioe est le

.caie, et c'est, en ce sens, que sainte Thérèse a pu ..i.re qu'elle avait été. pendant vinc:t an-. S'.n- le chemin de l'enfer.

En religion, il faut Cire logique dans le vrai; mais il y a un redoutable danger à erre logique quand on est dans le faux, et, bien qu'en marchant seul, on puisse faire, quelquefois, d'importantes de'couvertes, comme la spiritualité est une science difficile et que le diable est un théologien de première force, il est prudent, en général, de ne pas trop se fier à ses propres lumières. Nul ne peut se conduire seul.

Mon tort à moi, c'est d'avoir été logique, mais logique dans le faux ; et, en étudiant attentivement ma vie, vous comprendrez comment il a pu se faire qu'il y ait eu un miracle sur Œdipe. Ne vous en moquez pas trop. Car c'est un grand nnracle ; c'est la découverte d'une loi providentielle qui est dans l'ordre des esprits ce qu'est la loi de Newton dans l'ordre matériel.

Ce n'est pas, sans raison, qu'autrefois les Athéniens et les Thébains se disputaient, avec tant d'acharnement, la possession d'Œdipe : c'est qu'il y a certains hommes, autour desquels s'agitent le& puissances du ciel et de l'enfer, et que la victoire est attachée à la présence de ces hommes sur le champ de bataille. Cest le parti qui les a, qui triomphe, quand^ eux autres^ ils ont triomphé.

Et si vous, théologiens, vous niez l'existence de cette loi, veuillez alors, je vous prie, m'expliquer ce que Ste-Hildegarde, dans ses révélations, entend par " les trois hommes spirituels " dont elle parle dans son Scivias et qu'elle nomm«.

5ème l»AKTiE

m ÂME DE PRECISION

Ze hiot de l'hiigme. — Le mal, a dit Timmortel Pie IX dans son fameux Syllabus, le mal vient toujours de (melque erreur, de sorte que, pour détruire le mal, de quelque nature qu'il soit, il faut pe'ne'trer l'erreur qui le produit.

Un horiuvic, en particulier, peut être dans l'erreur, et, s'il n'e'^t |)as conséquent avec lui-même, il n'en souffrira r^as trop ; mais, chez les esprits logiques, le mal est nécessairement la conséquence de l'erreur ; et c'est ce qui arrive pour les peuples qui tirent toujours des conséquences extrêmes de leurs principes bons ou niauvais. Il en résulte que, si une erreur générale s'est peu à peu infiltrée dans tout le corps social, et qu'elle fasse sentir en tous lieux sa funeste influence, pour vaincre l'erreur e: extirper ie mal, il laut découvrir la vérité qui lui est contraire. Car l'erreur ne tient pas en face de la vérité clairement démontrée.

D'un autre côté, l'trreur n'offrant pas à l'esprit une base solide, et Thomme qui est né pour la vérité, ne pouvant s'en contenter parce que l'erreur mène, en droite liynt-, à la souffrance, il doit v avoir

dans le monde, et il y a en effet, un travail général des esprits qui, tous, et sans s'en rendre compte, marchent, d'un commun accord, à la conquête de ueique ve'rité importante ; mais ce que l'on ignore, .: ce qui existe cependant, c'est que, dans chaque peuple, et plus particulièrement chez les peuples qui souffrent davantage de l'erreur, il y a certains hommes, plus spe'cialement destinés à pénétrer l'erreur dont ils ont à souffrir plus que les autres, et qui, par une loi providentielle, sont, comme ip-algré eux, forcés d'en tirer des conséquences xtrèmes, jouissant d'ailleurs, et souvent à leur insu, ue redoutables prérogatives. Ce sont les Œdipes qui doivent vaincre le Sphinx, et c'est autour d'eux que se passe la grande bataille parce que, de leur victoire ou de leur défaite, dépend la victoire ou la défaite de l'humanité dont ils sont les représentants. Par la nature de leur mission, on conçoit, dès lors, que ce ne sont point ce qu'on appelle des saints, et quïl y aurait un inimense danger, pour les peuples, à ce qu'une mission de ce genre fût confiée aux hommes d'autorité parce que, les hommes d'autorité ayant, par leur position, une influence considérable, s'ils agissaient d'après des principes faux et qu'ils fussent logiques avec euxmêmes, ils exposeraient les peuples à des expélences désastreuses qui peuvent, sans grand inconénient, être faites en petit. Loin donc de laisser js hommes d'autorité agir librement d'après leurs idées personnelles qui ne sont pas toujours justes, la Providence, par son action incessante, trouve en général moyen, quand cela est nécessaire, d'empêcher ceux qui commandent d'imposer leurs

caprices aux autres ; elle les immobilise, tandis qu'au contraire elle pousse en avant, à travers les écueils, ceux qui, après avoir de'couvert la route qu'il faut suivre, doivent servir d'e'claireurs et de guides et 'prendre, m.omentanément, à l'heure critique, la direction de Tarme'e avec le concours et sous le ccnirôle du général en chef. C'est, au reste^ ce qui arrive journellement pour les capitaines des navires qui sont obligés, en vue des côtes, de remettre leur vaisseau entre les mains d'hommes qui, dans l'échelle sociale, sont placés au-dessous d'eux, mais qui, par leur expérience et la connaissance qu'ils ont de certains parages, sont plus en mesure qu'eux de le conduire sûrement au port.

Si haut placé qu'il soit, 3t bien qu'infaillible dans l'ordre de la foi, le Pape ne peut pas tout voir et ne peut pas tout faire ; il peut se tromper ou être trompé dans l'ordre des faits ; et Dieu, pour sauvegarder la liberté de la conscience qui a été fréquemment opprimée et qui peut l'être encore, qui l'est au Canada, Dieu l'oblige, par d'éclatants miracles, à reconnaître en nioi le )'£p?€sentajii dit peuple, celui qui a mission de parler en son nom. Je ne puis rien sans lui ; mais lui ne peut rien sans moi, et ia tourmente qui sévit sur l'Eglise devrait l'en avertir. Pierre et Paul ne vont pas l'un sans Tautre.

Les trois miracles à établir

Les miracles, en se multipliant, m'ayant éclairé complètement, mon intention est d'en établir trois. Ceux-là prouvés, il faudra admettre les autres qui seront indirectement établis, je ne puis pas faire.

on doit le comprendre, qu'il n'y ait pas un certain mystère dans une chose de ce genre ; et j'ai le droit d'exiger qu'on apporte à l'examen de la question la droiture et la bonne volonté qu'il faut, dans l'ordre naturel, pour saisir les problèmes les plus simples, Qu'on n'oublie pas, au reste, ce que dit M. Nicolas dans son grand ouvrage sur la religion: c'est que la véiité divine, s'adressant à des intelligences libres, doit leur me'nager la lumière de telle sorte qu'elles aient toujours de quoi la connaître par l'évidence, mais toujours aussi de quoi se l'assimiler par la foi : qu'elles soient averties sans être forcées, et que cet air vivifiant de l'âme, comme l'air qui entre dans les poumons, ne lui fasse jamais défaut et n'y entre cependant que par aspiration. Dieu, ajoute-t-il, ne veut pas cacher la vérité à ceux qui la cherchent avec le désir de la trouver ; mais il tient à ce qu'elle reste ignorée des esprits superbes qui ne jugent des choses que par passion et par caprice .. et plus loin: il faut être prédisposé pour croire aux miracles et alors ils convertissent ; sinon, quelque frappants qu'ils soient, on échappe toujours à leur autorité par (^ueique biais et alors ils condamnent.

Le premier miracle

Les éîèiueuis de la preuve. — Le premier muMcle dont j'ai à donner la pieuve, est celui par lequel il m'a été révélé que le Révérend Père Arnauld, de la congrégation des Oblats, était l'élu de Dieu pour l'évêché de Chicoutimi. Cette révélation n'est point due à mes mérites, et je ne veux

pas qu'on puisse le croire ; elle est d'L^e au i^ioyen efficace dont je me suis servi pour obterir de Dieu qu'il daignât répondre à la question (jue je lui faisais au sujet de l'œuvre que j'avais ent- éprise et que, seul, je me sentais impuissant à m.ener à bonne fin.

Il sera donc important d'établir qu'il y a eu quatre cents messes de dites à cette intention ; et, sans trop insister sur ce point, on admettra bien que, pour un étranger dont la position était compromise et à qui il ne restait que quinze cents francs, c'était un acte de foi qui, par lui-même, méritait, peut-être, une récompense, que d'aller sacrifier six cents francs d'un seul coup pour savoir de Dieu ce qu'il avait à faire. Je me demande si, parmi les chrétiens, il y en a beaucoup qui feraient cela.

La question a été faite, et, quand j'aurai reproduit les documents qui le prouvent, il me restera à établir que Dieu a répondu à cette question, d'une manière claire pour moi et claire pour les autres, et que la rencontre du Père Arnauld, dans les circonstances où elle s'est produite, aux signes que j'ai indiqués et que je discuterai, est absolument identique à la rencontre providentielle de Rébecca par Eliézer après la prière faite par Eliézer, de telle sorte que, si on admet que la rencontre de Rébecca par Eliézer est un miracle, et l'Ecriture le dit formellement, la rencontre du Père Arnauld par moi est aussi un miracle puisqu'elle offre les mêmes caractères. Au reste. Dieu a pris soin de le faire dire à Lourdes par M. Lasserre, dans le temps même ou je cherchais à le prouver au Canada. " A

chacune des négations, il a lépondu par des affirmations nouvelles.

1er Point à établir

Les divers documents. — l.e i>remier point à établir est celui-ci : c'est que je suis revenu, d'Aiguebelle ici, avec le dessein bien arrêté de fonder, pour les enfants, une œuvre qui, dans ma pensée, si elle avait pu se faire, eût été, suivant l'expression d'un Père de la trappe, une espèce de Tiers-Ordre, comme un petit Aiguebelle. Pour preuve de la chose, j'ai en mains, et je garde précieusement, deux lettres qu'il est facile a'identifier : l'une est du Père Maiachie, le seul religieux d'Aiguebelle avec qui j'ai entretenu une corresivondance depuis mon retour au Canada ; l'autre, du Père Aurèle, qui m'a écrit, en 1S75, pour me dire, au nom du Rév. Père Abbé, que je réussirais difficilement dans mon jjrojet et qu'il vaudrait jjeut être mieux m'en tenir à mes travaux sur l'éducation dont il reconnaissait l'utilité, que d 'aller m'épuiser, en pure perte, dans une entre)>';r(j qu'il serait probablement impossible, pour moi, de mener à bonr.e lin, vu les difficultés inhérentes à la cho>e. Je n'étais plus au temps où je me laissais déconcerter [)ar la moindre contradiction, et le Rév. Père Abbé d'Aiguebelle m'ayant d'abord approuvé, comme j'avais mes raisons pour agir, je réj)ondis de Paris au Père Aurèle la lettre qui sui^ Celte lettre est à la date du 28 décembre 1875.

Mou cher Père. — C'vmme vous le dites foît bien, tout l'intérêt do votre lettre est pour moi dans le

post-scriptum. . . Il me surprend, je l'avoue, et je ne sais plus à qui entendre. Il eût mieux valu condamner imme'diatement mes projets que de venir ensuite me contredire quand ils sont de'jà en cours d'exécution.

Je croyais de bonne foi que mon Rév, Père n'était pas contraire à mes idées ; et la preuve, c'est qu'il me disait : pour faire cette œuvre, il faudrait que vous fussiez ou prêtre ou religieux. Ça viendra peut-être, ajoutait-il. — Sur mon observation qu'un laïc ne compromettait personne, il reconnaissait ensuite que je pouvais bien avoir raison. — Quand je lui disais que je ne voulais, autant que possible, n'accepter, pour m'aider, que mes élèves, il m'a cité l'exemple d'un collège qui, paraît-il, existe en Suisse et qui réussit très-bien. Il m'a laissé emporter la règle de Saint-Benoist, les us, la charte de charité ; il a levé pour moi l'interdiction de parler aux religieux, et cela pendant huit jours. Comment voulait-il donc que je ne le crusse pas favorable à mes projets ?

Et puis, quand je lui faisais observer que le trappiste, seul de tous les hommes que j'avais antérieurement connus, est réellement heureux et toujours en paix, voici ce qu'il me disait : — J'ai vu à Rome des cardinaux, des éveques, des prêtres et des religieux de tous les ordres ; j'ai vu des princes, des ambassadeurs, des riches et des savants ; mais, nulle part, je n'ai trouvé autant de sérénité, et moins de préoccupations, que dans un monastère de la trappe ; on y revient toujours avec bonheur dans ce lieu béni ou n'arrivent jamais les vains bruits du monde. Est-il, je le demande, approba-

tion plus entière, encouragement plus direct donné à un homme qui n'a aimé qu'Aiguebelle, qui, pendant sept ans, l'a pleurée chaque jour, et qui, après des expériences nombreuses, éclairé sur la vie et sur les hommes, veut essayer, autant qu'il est possible, d'appliquer cette même règle à l'éducation des enfants en l'adoucissant et en la modifiant comme il convient de le faire. — La règle de St.. Benoist a servi à bien des usages depuis qu'elle est faite ; et le Rév. Père me faisait encore observer que la constitution si remarquable de l'Angleterre en est tirée presque tout entière. Pourquoi ne me fournirait-elle pas une constitution que je puisse appliquer à l'éducation ? C'est l'œuvre d'un saint ; mais on peut, avec autant de raison, la considérer comme l'œuvre d'un grand philosophe qui, ayant étudié les hommes et sachant ce dont ils ont besein, ce dont ils souffrent habituellement, a voulu leur donner des lois conformes à la nature et dont l'observation les rendît heureux, comme il arrive pour vous. Nulle part, il n'y a un groupe d'hommes plus unis et plus heureux, dans leur ensemble, que dans un monastère de traj)pistes.

En somme, avant la Renaissance, quant l'art payen ne dominait pas encore l'art chrétien, au moyen âge enfin, quels étaient les instituteurs de la jeunesse, sinon les moines ? Ou étaient élevés les enfants, sinon dans les monastères ? A cette époque, on donnait aux enfants une éducation vraiment virile; on ne cultivait pas que leur intelligence tant surmenée aujourd'hui. A cette époque, les professeurs étaient des saints et non pas seulement des savants ; ils donnaient la véritable

science, la science du cœur humain, et c'est une science qui n'est pas dans les livres. Ils apprenaient tout d'abord aux enfants à vivre heureux.

Je n'admettrai jamais que la foi puisse être en contradiction avec la raison, les vérités de l'ordre philosophique avec les vérités de l'ordre théologique ; c'est pourquoi je persiste à croire que mes idées sont justes et réalisables, et qu'une fois réalisées, elles rendront de grands services à la religion -et aux pays qui voudront bien ne pas les rejeter ■sans examen ; et de même que, dans les questions pédagogiques, tout le monde a commencé par me contredire et qu'ensuite des hommes remarquables, en France et au Canada, et entr'autres mon Révérend Père lui-même, ont fini par m'approuver plus ou moins complètement ; de même, je crois que, sans attaquer en rien les principes de la foi et même en prenant les dogmes promulgués comme tj^ses, on peut, par la raison, arriver à établir, pour les enfants, un genre de vie, analogue à votre genre de vie, et qui satisfasse à tous leurs besoins.

En vérité, j'ignore sur quels principes repose la direction des âmes ; mais enfin, là comme partout, il doit y avoir des principes ; et mon Révérend Père me disait encore à cet égard que, pour diriger un homme, il faut prendre garde d'agir d'après des idées préconçues et qu'il faut, au contraire, observer avec soin quelle est sur lui l'action de la grâce pour s'y conformer. Or, jusqu'à présent, on a procédé avec moi par contradiction ; et les prêtres euxmêmes, en qui j'avais toute confiance et qui se sont î mêlés de me diriger, m'ont paru ne pas savoir ce que c'est que la direction et l'influence funeste

qu'elle peut avoir sur la vie d'un homme quand elle est fausse. Ils se sont tous inspirés de leurs ide'es personnelles plutôt que de ma nature et des conditions assez peu ordinaires dans lesquelles ye'tais place'. Les uns ont cherché leur intérêt ; lesautres m'ont opposé des fins de non-recevoir, tant qu'à la fin je me suis décidé à flanquer à l'eau tous les amis ; il faut obéir dans la vie religieuse, mais il peut être dangereux de le faire en dehors de Uivie religieuse ; et mon Révérend Père m'a encore donné plusieurs arguments à cet égard par ce fait qu'on ne permet pas à un homme de faire vœu d'€)béissance à une règle sans l'avoir auparavant étudiée.

Aujourd'hui, je ne peux ni ne veux reculer : ou bien j'essaierai la chose, ou bien j'abandonne l'enseignement, et je reste en France à attendre les événements ; mais si on ne me dit pas : ne faites pas cela, je marcherai de l'avant. Vous savez combien j'ai regretté Aiguebelle que ma santé profondément altérée ne me permet plus d'habiter ; mais,, aujourd'hui, il me semble que je dois faire, pour les enfants, quelque chose qui me rappelle Aiguebelle. Vous dites que la chose n'est pas possible ; eh bien, vous saurez qu'elle était possible quand elle sera faite. Dieu est puissant et je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas confiance en lui tout comme un autre. En un mot, ma décision est prise : ou cela ou rien. Le sort en est jeté ! Aicit jacta est !

Cette lettre a été publiée sur le journal '' la Volonté " à la date du 12 septembre 1876.

2èiiie point à établir

Les quatre cents messes. — Lors de mon premier voyage au Canada, en 1874, la piété' des Canadiens m'avait vivement impressionné, et j'avais été singulièrement frappé du spectacle qui se présentait à mes regards ; mais il y avait cependant certaines choses qui m'avaient échappé. Reçu par tout le monde comme un ami, soutenu par les hommes les plus importants, subventionné du gouvernement, approuvé par le recteur même de l'université, je n'étais pas alors dans une disposition d'esprit à voir le mauvais côté des choses, et, quoiqu'à peine remis de l'effrayante tentation sur la foi qui a été pour moi, je le vois aujourd'hui, la préparation nécessaire aux miracles qui ont eu lieu ensuite, quoiqu'alors je ne fusse pas très-dévot en pratique, je me disais souvent : si j'étais à leur place, sachant ce que je sais, comme je mettrais à. profit l'expérience que j'ai acquise à mes dépens. — Moi qui, tout enfant, avais, d'un coup d'œil, jugé la vie et compris quel en doit être le but véritable. mais qui, peu éclairé sur les dangers de l'existence et mal dirigé, avais fait fausse route ; qui avais été sacrifié, ]30ur ainsi dire, à cette éducation absurde qui, nulle part, ne tient compte des vocations diverses des enfants ; qui n'avais qu'à réfléchir sur le passé pour trouver en moi-même et la cause du mal et le remède qu'il faudrait y appliquer, je profitais de l'immense et inexplicable popularité dont je jouissais alors pour battre en brèche le système d'enseignement, et j'ose dire que j'avais, sur ce point, la sympathie de tous ; mais trop faible pcwir

exécuter seul une léforme qui ne peut se faire qu'avec le concours de tout le monde, je n'avais qu'un but et qu'un désir, celui de faire adopter mes principes par l'Université-Laval ; et je travaillais dans ce sens avec l'espérance de voir le clergé de Québec s'ew emparer et exécuter luimême la réforme que je demandais et dont j'avais déjà tracé le pion général ; mais les dignitaires de l'Université, ayant été consultés à ce sujet, ne s'étaient pas accordés, malgré que le recteur, M. l'abbé Haniel, fût d'avis qu'on me donnât, comme essai, une classe à faire en dehors du cours ordinaire ; et le gouvernement mieux avisé ayant pris la chose en mains, la réforme par conséquent ne se faisant pas sous leurs auspices, ils la voyaient de mauvais œil et ne désiraient rien tant que de me voir échouer. Ils minaient lentement le terrain sous mes pieds sans que je le soupçonnasse, et, à la chute du ministère Ouimet qui m'avait soutenu, je compris que bientôt je n'aurais plus à compter que sur moi et que, dans le monde des professeurs, il y en avait bien peu qui me pardonnassent d'avoir raison contre eux. C'est un rude métier et une tâche ingrate que de vouloir réformer quelque chose !

Sachant donc que la situation ne serait pas longtemps tenable et trop malade d'ailleurs pour lutter indéfinement, je prévins le coup qu'on avait l'intention de me porter et je revins en France où j'espérais qu'on me soutiendrait. J'allai même trouver Mgr. Fournier, évêque de Nantes, pour lui demander son concours. Mgr Fournier avait lu un de mes ouvrages et il en approuvait les principes ; voilà

quarante ans, dit-il, que je de'fends cette thèse, et il ajouta avec un malin sourire : je suis e'vêque et je ne puis rien, croyez-vous pouvoir réussir ? — Je n'osai pas re'pondre (jueoui, mais je le pensai, et ne voyant pas qu'il me fût possible d'arriver à ce but autrement, l'idée me vint peu à peu qu'il fallait fonder une nouvelle congrégation religieuse et que j'en trouverais les éléments au Canada ; mais, la transition ayant été un peu brusque, je ne prévoyais pas le genre d'obstacles qui m'attendaient ici. Je ne pouvais croire et penser qu'on arriverait à m'empêcher d'écrire, et (ju'aprcs avoir dépensé des sommes considérables, je serais finalement réduit à l'impuissance la ijlus complète et placé dans une position telle que, humainement parlant, la chose devait me })araine et était réellement devenue impossible.

ToLîtefuis je ne suis pas de ceux qui cèdent sans combat, et comme, en somme, je n'avais que de bonnes intentions, pour mettre ma conscience en repos, avant de déposer définitivement les armes, je fis à Dieu une prière dont voici à peu près le sens : je crois bien que j'ai raison, mais enfin il est possible que je me trompe, et, en tout cas, je ne puis continuer l'œuvre cjue j'ai entreprise sans savoir si elle vous est agréable O'.i non, sans savoir si, privé de tout moyen d'action, je puis au moins compter sur votre tO'it-î)uissant secours. Veuillez donc me dire, d'une fjçon ou d'une autre, si vous êtes pour ou contre iri'-i, et, dans le cas où vous me seriez favorable, d')nnez-m'en, je vous prie, un signe quelconque. Si vous e'xaucez ma prière et que vous m'accordiez ce que je v.jus demande, je

m'eiiGraiie «olennellement par vœu à ne jamais céder ; mais si je^ n'obtiens pas ce signe, j'abandonne la partie. A quoi bon m'épuiser en pure perte, puisque, seul, je sais que je n'arriverai jamais à aucun résultat sérieux.

La prière faite, il s'agissait d'être exaucé et je vous avoue, en toute simplicité, que je n'avais point en moi une assez grande confiance pour croire que, par mes seuls mérites, je pusse obtenir une pareille faveur ; et c'est alors que, sans en bien comprendre la puissance, je résolus de sacrifier six cents francs pour faire dire des messes à cette intention, de telle sorte que toute la question se résume en ceci : quatre cents messes ont-elles devant Dieu un mérite tel que Dieu, ainsi consulté, ait cru devoir y répondre par un des plus grands miracles qui aient jamais eu lieu? — Il s'agit maintenant d'établir qu'il y a eu quatre cents messes de dites, ou, du moins, que six cents francs sont sortis de ma bourse pour cette fin, et que cette somme a dû être remise aux Pères Jésuites de Québec. J'ai même la certitude qn'elle leur a été remise, attendu que le Père Huyghens m'en a parlé dans le temps et qu'il en a a également parlé au docteur Morin. La lettre qui suit, écrite dernièrement au supérieur de la maison de Québec, a pour but de mettre la chose au clair.

Afon Rhérend Phe. — Quelques jours avant l'incendie du quartier Montcalm, c'est-à-dire vers la fin d'avril ou au commencement de mai 1876, à une époque que je ne saurais préciser au juste, en présence de M. Alfred Fages, fils du notaire Fages,

employé à la corporation ; de M. Le'onidâs Hudon, actuellement novive chez les Jésuites ; et de M. David Morin, frère de M. Edouard Morin, j'ai remiî sous enveloppe, et après en avoir vérifié le contenu devant eux, à M. Jean-Baptiste Morin, actuellement pharmacien à Québec, et à M. Joseph ('habot de Saint-Charles, neveu de l'avocat du même nom, pour être portée au Père Huj^ghens, la somme de cent piastres, en billets de banque ; et j'ai la certitude que cette somme a été remise, sinon au Père Huyghens à qui elle était adressée, du moins à un autre Père que j'ailieu decroireêtre le PèreResther; j'en ai la certitude, parce que le Père Huyghens qui était mon confesseur, m'en a parlé quelques jours après et qu'il en a également parlé au docteur Morin à qui, si j'ai bonne mémoire, il a même dit, je crois, que les Jésuites avaient été sur le point de ne pas accepter cette somme parce qu'elle leur paraissait trop considérable.

La lettre en question ne portait pas de signature, et ne contenait que deux ou trois hgnes dans lesquelles j'indiquais, sommairement, quel devait être l'emploi de cet argent, savoir : qu'on devait acquitter quatre cents messes et les dire, le plus tôt possible, à une intention particulière que je ne crois pas avoir formulée.

Comme certains n:iembres du clergé, s'il faut en croire M. Dion du journal, ont l'air de penser que j'ai bien pu faire dire quelques messes, mais non pas quatre cents, et qu'ils semblent vouloir se rattacher à cette ficelle pour nier un miracle qui est la conséquence, non pas de ma vertu à moi, mais de la vertu inhérente, vous le savez tous, à la messe,

et qu'ils espèrent ainsi, en contestant la cause, pouvoir plus aisément en contester le re'sultat qui les chagrine et les offusque, j'ai le droit de savoir si cet argent a e'té effectivement reçu par les Je'suites à la date indique'e par moi ; il y va de l'honneur de deux jeunes gens qui persistent à dire qu'ils ont remib à l'un de vous et la lettre et ce qu'elle contenait. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'argent est sorti de ma bourse et qu'il n'y est pas rentré. Il est de votre devoir, mon Révérend Père, de faire les recherches nécessaires pour que la chose soit élucidée. Pour moi, elle est hors de conteste et personne ne me persuadera que vous n'ayez pas reçu cet argent, etc.

3ènie point à établir.

La réponse de Dieu. — Le troisième point à étabhr, c'est que Dieu a daigné répondre à ma demande et que sa réponse a été pour moi ce que je désirais qu'elle fût ; mais, pour mieux faire comprendre combien cette réponse devait me paraître à moi nette et précise, à l'histoire abrégée de ma vie qui a certainement son cachet spécial et que j'ai composée en 1877 pour convaincre Mgr Conroy, il n'est pas inutile d'ajouter ici quelques remarques sur le Rév. Père Arnauld et sur le monastère d'Aiguebelle.

Le monastère d'Aiguebelle, dans un pays comme la France ou la population est dense, est un point imperceptible perdu au milieu des montagnes du Dauphiné, et, le sol de cette région étant très-aride, les habitations y sont clair-semées et les habitants

peu nombreux. Je ne pouvais donc guère m'attendre, les Français de France étant eux-mêmes au Canada en assez petit nombre, à trouver, dans une contre'e nouvellement ouverte, à quinze cents lieues d'Aiguebelle et à cent lieues de Que'bec, un religieux, dont la famille, en 1815, habitait le monastère même d'Aiguebelle à une époque où ce monastère, confisqué à la révolution et vendu en 1810 comme bien national, était encore une propriété particulière louée à plusieurs familles du voisinage qui y demeuraient en commun ; et j'aurais pu, d'ailleurs, puisque jusque-là j'avais caché la chose, j'aurais pu rencontrer le Père Arnauld, que je ne connaissais pas auparavant, sans lui dire que j'avais été novice à la trappe d'Aiguebelle, et, par conséquent, sans apprendre de lui cette singulière circonstance que je viens de mentionner ; j'aurais pu le rencontrer sans lui faire part de mes projets et sans savoir qu'il eût été question de le nommer évêque, que la proposition lui en avait été faite à plusieurs reprises et qu'on insistait toujours pour qu'il acceptât : et comme, d'autre part, par goût, par caractère, par éducation, eu égard à la fausse position dans laquelle je me suis toujouss trouvé, je suis peu à peu devenu, l'habitude aidant, l'être le plus sauvage qu'il y ait sur terre ; que je mets à fuir la société la même ardeur que les autres mettent à la rechercher : que j'ai, toujours et partout, vécu comme ça ; qu'en dehors de ceux avec qui je suis absolument obligé de vivre, je ne vois jamais personne ; que, depuis mon retour en Amérique, et pour être plus libre d'agir à ma guise, je m'étais systématiquement

t'cartë de tout le monde, il n'y avait, pour ainsi dire, l)as de transition, pour moi, entre la prière que j'avais faite et ce qui me paraissait le signe clairet certain qu elle e'tait exaucée. Car enfin, si le Père Arnauld eût été évêque, la chose pouvait être considérée comme faite ; et voilà pourquoi, sans me laisser déconcerter par aucune sottise, sachant quelle était la volonté de Dieu sur ce point, j'ai tant insisté pour qu'il le fût.

En somme, il n'y a pas de contradiction entre l'ordre naturel et Tordre surnaturel, et ils se prêtent l'un et l'autre un mutuel secours, et comme la Providence conduit chacun de nous à sa fin par des moyens humains et qu'elle prépare de longue date, et souvent à leur insu, les instruments dont elle se sert, je trouve parfaitement logique et très-raisonnable que, dans un pays où la foi est puissante et où le bien ne peut se faire qu'avec l'assentiment et l'aide du clergé, elle m'ait donné pour auxiliaire un évêque, c'est-à-dire un de ces hommes qui, au Canada, sont tout-puissants, dont l'autoritén'estsérieusement contestée parpersonneet qui, s'ils le veulent, peuvent aisément faire le bien ; et que, pour rendre la réforme plus facile, elle m'ait, par des miracles, désigné cet homme. Je trouve cela très naturel ; et Dieu, qui est l'être raisonnable par excellence, ayant une grâce de choix à faire aux Canadiens, devait s'y prendre pour la leur faire comme il s'y est pris.

N'y avait-il donc pas quelque chose d'extraordinaire dans ce fait que, moi laïc et étranger, je vinsse à savoir une chose que les évêques du pays ignoraient eux-mêmes et dont ils devaient être

passablement étonne's d'apprendre la nouvelle par ma bouche ; et, quand je venais leur dire que cette chose qui, en soi, était étonnante et devait leur paraître étonnante, était un miracle, pourquoi ne le croyaient-ils pas ? Pourquoi surtout empêchaientils la chose de s'éclaircir ? (^/// nonfacit veritatem, odit lucein.

Le deuxième miracle

Le miracle (ï Œdipe. — Il y a, dans les sciences mathématiques, des choses qui sontcertames, mais qui, bien qu'appuyées sur des raisonnements trèssolides, ne sont pas cependant à la portée de toutes les intelligences. Prenez, par exemple, un théorème de géométrie, une de ces vérités abstraites qu'un savant n'arrive à comprendre qu'après un temps très-long, et cherchez à démontrer ce théorème, cette vérité, qui, à vous gens instruits, peut vous paraître si claire ; cherchez à la démontrer à un ignorant : vous comprendra-t-il tout d'abord ? Non. Il ne vous comprendra pas s'il fait des efforts pour vous comprendre, et il vous comprendra moins encore s'il n'en fait pas. Mais, à l'endroit des secrets de Dieu, ne sommes-nous pas tous des ignorants ; et si quelqu'un vient nous dire qu'il a pour mission de nous en révéler un, prétendrionsnous, sans effort, avoir part à cette révélation, nous qui, dans les choses ordinaires de la vie, avons quelquefois tant de peine à discerner le vrai du faux ? En réalité, le miracle d'Œdipe, qui, au premier abord, ne paraît pas avoir de signification, est un très-grand miracle, puisque c'est la décou-

\ eitt^ d'une de ces Icis ge'nërales qui régissent le .nonde et dont l'existence avait été plusieurs fois -oupçonnée par les esprits supérieurs ; il y a sur la lerre des hommes qui sont, pour ainsi dire, sacrifiés aux intérêts de l'humanité, qui reçoivent, à leur naissance, l'erreur en partage et que Dieu force ensuite à être logiques avec eux-mêmes jusque dans les dernières conséquences de leurs principes. L'énigme pénétrée par eux, le Sphinx est vaincu.

L'argument de Sophocle

En admettant les miracles comme existant vraiment, et je l'ai prouvé depuis, la difficulté, on le conçoit, à une époque où je n'avais pas d'argent et où je ne pouvais pas écrire sur les journaux, la difficulté était de me faire croire. Je voyais, moi, rcs-clairement les preuves que j'avais à ma disposition ; je sentais bien que ma faiblesse ne venait que de l'impossibilité où j'étais alors de les développer librement ; j'aurais voulu une enquête publique dans laquelle je savais parfaitement qu'on aurait de la peine à me répondre ; mais je comprenais, d'autre part, que la bonne volonté était petite, en certain lieu, pour étudier la question et qu'on ne tenait nullement à être convaincu d'une chose qui déplaisait souverainement ; je comprenais quel immense avantage ces Messieurs de Québec avaient sur moi auprès de Son Excellence Mgr Conroy qui, étranger au pays, pouvait aisément être influencé par un mot ; et je devais, par conséquent, pour obtenir de lui qu'il me crût, je devais combattre dans son esprit les perfides insi-

nuations de mes adversaires. C'est, danscebut, que j'e'crivis à Son Excellence Mgr Conroy la lettre suivante qui entre, pour une part, dans le miracle d'Œdipe. Cette lett're, au reste, avait été précédée

de plusieurs autres.

Excellence. — On raconte que Sophocle, le plus grand poète de la Grèce, composant son admirable tragédie, intitulé : Œdipe à Colone, avait concentré tout l'effort de son esprit sur le sujet dont il voulait faire un chef-d'œuvre; et, comme il arrive d'ordinaire pour tous ceux qui vivent en dehors des lois de la nature et se consacrent, corps et âme, à la poursuite d'un but idéal, il dédaignait tout le reste et même, parait-il, négligeait ses affaires. Ce que voyant ses enfants, ils le citèrent en justice en disant que la vieillesse avait altéré, chez leur père, les facultés de l'intelligence, et qu'en conséquence ils demandaient qu'on lui enlevât l'administration de ses biens. Sophocle avait alors, je crois, quatre-vingts ans. Au reste, l'âge importe peu.

Le jour du jugement étant arrivé, quand l'accusation eut été formulée devant lui, le grand poète méconnu se leva, et, pour toute réponse, il se mit à lire la pièce qu'il venait de terminer, et, après en avoir achevé la lecture : est-ce là, dit-il, ô juges, est-ce là le travail d'un homme incapable par luimême de gérer ses affaires ? Les juges enthousiasmés, (on sait qu'à Athènes ils étaient généralement plusieurs centaines), les juges, sans écouter

plus longtemps ses accusateurs, le couvrirent d'applaudissements, et, au lieu de le condamner, ils le reconduisirent à sa demeure au milieu des acclamations de la multitude. La même accusation, portée contre Sophocle, s'est renouvele'e, à tous les âges du monde, contre tous ceux qui, ayant l'intuition d'une grande œuvre à faire et pousse's par une force inconnue, ont devancé leur siècle dans la voie des découvertes. Archimède, Galilée, Euler, Leibnitz, Newton et beaucoup d'autres sont venus, tour à tour, payer à l'humanité déchue le tribut douloureux de leurs angoisses et de leurs souffrances sans lequel il semble qu'il n'y ait pas de progrès possibles. Ceux qui travaillent pour les hommes, doivent s'attendre à en être persécutés.

Tenez, à notre époque, on a fait des applications prodigieuses de la vapeur et de l'électricité, et on peut dire avec vérité qu'aujourd'hui il n'y a plus de distances ; mais, je vous le demande, si, il y a cent ans, un homme, par une grâce spéciale de Dieu, découvrant, tout d'un coup, et les principes et les théories dont nous voyons, chaque jour, sous nos yeux, les merveilleuses conséquences, fût venu dire aux Canadiens d'alors : Messieurs, j'ai trouvé le moyen de correspondre avec l'Europe dans l'espace de cinq minutes, qu'aurait-on pensé de cet homme ? et cependant, (qui peut le nier ?) cela est. Ce n'est donc pas, parce qu'une chose paraît extraordinaire et même impossible à la masse des gens qu'elle n'existe pas. — Boileau l'a dit : le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et ce qui est impossible à l'homme, est très-facile à Dieu. Or, en disant que le Père Arnauld a été désigné

par des miracles comme devant être évêque de Chicoutimi; que j'ai obtenu de le savoir grâce au me'rite infini de la messe, je n'avance rien qui soit impossible, et, par conse'quent, j'ai le droit d'être entôndu avant d'être condamné. C'est pourquoi je demande une enquête et il est de votre devoir de me l'accorder ; ce ne serait pas asjir avec prudence que de la refuser.

P. S. Cette lettre a été publiée, à la fin de décembre 1877, sur un opuscule de neuf pages imprimé au Journal de Québec. Je n'avais pomt alors assez d'argent pour défendre la vérité par de longs arguments, et j'ai dû me contenter de l'indiquer sommairement, trop sommairement peut-être.

La première vocation

Prcraier point à étahllr. — J'ai déjà dit, et il est bon d'insister sur ce point, que je vis habituellement seul, entièrement absorbé par mes études et très-indifférent à tout ce qui se passe autour de moi, (au reste, la carrière est assez vaste.;) que, depuis mon retour au Canada jusqu'au moment où les miracles se sont produits, je n'ai, pour ainsi dire, eu de relations avec personne ; et, sauf deux ou trois visites dont je ne pouvais pas me dispenser, j'avais tenu, par système et pour des raisons que je pourrais exposer, à me mettre à l'écart de tous ceux, en bien petit nombre d'ailleurs, avec qui, lors de mon premier voyage, j'avais eu quelques rapports ; j'avais même négligé, après quelques visites, trois ou quatre peut-être, de fréquenter la famille de Mme veuve Saint-Pierre avec qui j'étais en

-tande intimité, ayant demeuré chez cette dame endant })lus de dix-huit mois ; en un mot, en dehors de la famille Morin, il est facile de prouver .jue je ne voyais personne ou à peu près personne. Eh bien ! cela étant, je dis et je maintiens qu'il est fort extraordinaire, la rencontre du Père Arnauld ayant eu lieu dans les circonstances que j'ai mentionnées, il est fort extraordinaire que, dans cette famille, il se soit trouvé un jeune homme, David Morin, que ses parents eux-mêmes n'ont jamais regardé comme un enfant ordinaire, dont le caractère est tout d'une pièce, qui ait sérieusement, et pendant longtemps, parlé de se faire trappiste à un âge où l'on ne s'occupe guère de choisir une position et surtout d'en choisir une de ce genre. Comme il était tout petit quand il prit cette résolution et qu'il ne dédaignait pas les friandises, on lui en fit un jour l'observation : comment feras-tu, lui dit-on, toi qui aimes tant les bonnes choses, comment ferastu à la trappe ou la pénitence est si dure ? Oh ! répondit-il, je vais en manger beaucoup, beaucoup ! et après je n'en mangerai plus !

Au reste, il y a autour de sa naissance quelque circonstance mystérieuse que sa mère n'a pas voulu me dire sous le prétexte que je suis trop bavard ; mais c'est déjà trop de m'avoir dit cela. En un mot, la vocation de ce jeune homme m'était déjà connue avant qu'il en eût reçu, lui, une preuve positive.

La triple coincidence sur Œdipe

Deuxième point à établir. — Il m'arrive quelquefois d'écrire facilement ; mais il y a des jours,

quand je suis préoccupé de quelque chose, où il m'est absolument impossible d'écrire un mot, el, dans ces cas-là, je gaspille plus d'une page pour rien. C'est ce qui m'arrivait alors. Car désireux comme je l'étais de convaincre Son Exe. Mgr. Conroy, après avoir vainement essayé d'exposer clairement les faits miraculeux, n'y pouvant réussir à ma satisfaction, et comprenant d'ailleurs qu'il fallait détruire dans l'esprit de ce prélat les préventions que je savais y être, j'avais fini par tomber sur cette idée, très-juste à mon sens, que mes ouvrages, Et en particulier les deux livres que je venais de terminer, étant solidement pensés et vigoureusement écrit?, ce devait être, pour un homme impartial, la i«reuve, et une preuve convaincante, que .j'étais paifaitement en état de discerner la vérité de l'eiitrur et qu'il n'était pas admissible, cela étant, ^que j'eusbc pu être trompé par les apparences et prendre pour des miracles ce qui en réalité n'en était plis. Car enfin on prétend, et avec raison, m'oblirger, sur la foi des autres, à croire à des miracles que je n'ai point vus, que la plupart des gcii^ s'.MU incapables, par eux-mêmes, de reconnaître, <iLiaiqu'ils existent ; et on ne veut pas, sur m»on témoignage, qui est philosophiquement très-acceptable, on ne veut pas même faire l'examen d'une chose dont il est évident que je suis convaincu et que j'offre de prouver. Ceci n'est pas juste.

J'argumentais donc dans ce sens, et, l'esprit tout plein de mon sujet, développant la thèse de Sophocle, cette thèse que je croyais avoir été faite à propos d'Œdipe, je venais d'écrire sur le papier les premières phrases de ma lettre où il est question

i TEdipe, quand les deux jeunes gens dont j'ai parle', \ endiquant l'un et l'autre la pièce d'Œdipe roi :e je leur avais donnée à des époques différentes, nrent me trouver pour me faire juge de ce débat, i'arlant tous les deux à la fois et se disputant, ils ■.n'abordèrent au moment même où j'écrivais sur le papier le nom d'Œdipe. Cette coïncidence me frap'pa vivement et je vis immédiatement qu'elle établissait une relation entre Mgr Conroy, ces deux jeunes gens et moi. Je me mis à lire la pièce d'Œdipe roi, où l'on voit qu'Œdipe était, sans le savoir, la cause des fléaux qui décimaient le peuple de Thèbes, et, après avoir attentivement réfléchi sur les circonstances qui avaient précédé et accompagné cette étrange coïncidence, je compris bientôt qu'elle supposait l'action d'une puissance supérieure qui se cache derrière les hommes et leur fait faire ce qu'elle veut. Je tâchai de le persuader à David Morin que je voulais gagner à ma cause et auprès duquel j'insistais, depuis longtemps, pour qu'il se décidât à me prêter main-forte. Comme il s'en défendait en plaisantant, je lui dis ceci : écoute, tu sais que je suis revenu hier de la basiUque trèsimpressionné du sermon que le Père Mothon a prononcé ; tu sais ce que j'ai dit à ta mère, qu'il se passait certainement quelque chose d'extraordinaire ; j'en ai maintenant la conviction, puisque cette coïncidence sur Œdipe est, par elle-même, tu l'avoueras, une chose singulière, viens ce soir au sermon avec moi, si ce qui est arrivé hier n'est pas naturel comme je le crois, peut-être y aura-t-il aujourd'hui quelque indication nouvelle. Tu ne

peux pas me refuser cela. La curiosité le fit accepter et il se rendit au sermon avec moi.

Les flambeaux allumés.

Troisième point à établir. — Les prédicateurs, dans leurs sermons, ne sortent guère, en général, d'un cadre très-restreint, trop restreint même ; et si, d'ordinaire, ils sont prodigues des textes sacrés ; s'ils prononcent souvent, et avec éloge, le nom des saints, ils évitent soigneusement, dans la chaire de vérité, de parler des héros du paganisme, des personnages allégoriques de la mythologie, de sorte qu'il n'est probablement jamais arrivé à un prédicateur, dans son sermon, de parler d'Œdipe. Ce mot seul d'Œdipe, prononce en chaire, suffit pour donner aux sermons du Père Mothon un cachet spécial, et, en toute autre occasion, lors m.ême que je n'eusse pas été mis en éveil par certains indices, j'aurais été frappé de ce mot. Jugez si, après ce qui s'était passé dans la journée, mon esprit étant encore tout rempli de ce nom mystérieux qui, à mon sens, avait déjà, ce jour-là, donné lieu à une coïncidence miraculeuse, attentif à tout ce que disait le Père Mothon, je devais être profondément remué en l'entendant parler d'Œdipe.; et le jeune Morin qui était au courant de tout, qui était venu, sur ma demande et par curiosité, au sermon du Père Mothon, pouvait-il être moins étonné que moi. Le miracle, pour moi, n'était pas douteux, et, bien que je ne comprisse pas encore ce qu'il signifiait au juste, je revins à la maison parfaitement sûr de mon coup, cette fois, laissant au temps

ie soin de me donner de nouvelles lumières. A la mort de Pie IX, quelques jours après, j'avais la clef du mystère, et je savais qu'il s'agissait delà iirophe'tie de saint Slalachie, lumen m cœîo ; et, .i\ ant même que Sa Sainteté, le pape actuel, fût e'iu, j'avais de'jà écrit à Rome pour annoncer que cette prophétie se vérifiait au Canada. La difficulté était de le faire croire aux autres ....

Le troisième miracle

La mort subite de Son Excellence Mgr Conroy. — Saint Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, nous donne, sur les mystérieuses opérations de la grâce, des explications très-claires et très-importantes ; il dit, entr'autres choses, que les dons du Saint-Esprit ne sont pas tous accordés aux mêmes personnes, et que chacun de nous reçoit, non-seulement pour sa propre sanctification, mais plus encore pour l'utilité des autres, les grâces spéciales dont il a besoin et qu'il plaît à Dieu de lui octroyer : aux uns, c'est la sagesse ou la science ; aux. autres, le discernement des esprits ; à d'autres, le don de prophétie, etc. En un mot, les fidèles, par leur réunion, forment le corps mystique de l'Eglise, chacun d'eux, comme dans le corps humain, ayant une fonction à remplir qui ne peut être la même pour tous ; et, de même que l'ceil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas besoin de toi ; ou la tête aux pieds : tu ne m'es pas nécessaire ; de même^ dans l'Eglise, où tout le monde ne peut pas et ne doit pas être, en même temps, la tête, l'œil, le pied et la main, c'est de l'accord des différents membres entre eux que provient le bien.

- nC) —

Si Mgr ConrGv avait médité cette page-là, il aurait peut-être compris que, pour conduire le corps, la tête, si haut placée qu'elle soit, a besoin de l'œil que Dieu éclaire et qui voit. Il ne l'a pas compris et il est mort, et sa mort, par un terrible jugement de Dieu, sa mort est devenue la preuve, et une preuve évidente, de la vérité qu'on l'a empêché de reconnaître.

Influence prépondérante de Mgr Conroy

Son Excellence ]Mgr Conroy est venu au Canada avec les pouvoirs les plus étendus ; à son arrivée à Québec, tout le monde avait les yeux sur lui. Partout, il a été reçu comme on aurait reçu le Pape lui-même dont il était le représentant. Tant qu'il a vécu, il a été le maître des événements, et personne, ni dans le clergé, ni dans le peuple, n'a songé à regimber. Le convaincre lui, c'était convaincre les plus incrédules, et, sachant cela, je devais m'adresser à lui ; il y a des preuves authentiques que je l'ai fait, que je lui ai écrit non pas une lettre, mais dix lettres et même davantage, que j'ai été le voir.

;Ma première lettre à ]M?r Conroy contenait un exposé exact de la situation des choses au Canada ; elle était de quarante pages et assez bien composée. Je ne saurais trop dire, à cinq ans de distance, ce qu'elle renfermait ; il me semble cependant me rappeler que je mettais Son Excellence Mgr Conroy en garde contre les influences hostiles dont je voyais qu'il allait être entouré ; et qu'après avoir appuyé les miracles des quatre cents messes que j'avais fait dire, je lui montrais combien il était

juste qu'un Oblat fût nommé évêque à Chicoutimi, dans cette partie du pays que les Oblats ont arrosée de leurs sueurs et qui a e'te' tout entière colonisée par eux.

J'ignore complètement quelle a été l'impression j)roduite par cette lettre sur Mgr Conroy ; mais il est naturel de croire, en face de mes affirmations, que, s'il a eu d'abord quelques doutes, il en a parlé à Mgr l'archevêque de Québec et que celui-ci, ayant d'autres desseins et ne s'etant pas rendu à mes raisons, n"a point eu de peine, lui archevêque, à l'inlluencer contre moi qui ne suis point un saint et qui en ai malheureusement donné des preuves nombreuses. Mais comme la nature des miracles qui ont eu lieu, suppose précisément que celui, en. faveur de qui ils sont faits, n'est point un saint, qu'ils auraient une toute autre signification si je l'étais, la question n'est pas de savoir si j'ai plus ou moins de vertu, mais si les miracles existent ou n'existent pas. En somme, Dieu ne fait pas de miracles rien que pour les saints, le but des miracles étant de ramener dans la vraie voie ceux qui s'égarent ou ceux qui se sont égarés.

Et, en effet, que ressort-il de l'histoire de ma vie et du miracle d'Œdipe qui en est, pour ainsi dire, la consécration : c'est qu'un pauvre jeune homme, eût-il la meilleure volonté du monde, si on lui donne des idées fausses en religion et que l'éducation vienne ensuite contiarier tous ses bons instincts, doit nécessairement se heurter a toutes sortes d'obstacles et trouver, dans ses qualités mêmes, une occasion de ch.;* \ Ma vie à moi est le développement logique d'un principe faux ; et l'éduca.-

tion dont j'ai souftert plus que d'autres est la consécration de ce principe : elle ne tient pas compte de la vocation des enfants, et. par conséquent, elle empêche Faction de la grâce. Cela étant, le travail providentiel, qui a pour but de renverser cet::e éducation, ne peut être une chose de peu d'importance ; et Mgr Conroy aurait dû le comprendre et ne pas se laisser tromper par des gens qui, à mon sens, sont les plus grands ennemis du Canada, puisqu'ils empêchent la volonté de Dieu, hautement manifestée, d'être connue et acceptée du peuple.

Nomination de MgrRpcCine

Ne recevant pas de réponse de Son Exe. Mgr Conroy, ne pouvant pas obtenir d'enquête, je compris bientôt qu'il fallait en appeler au Pape ; mais, avant d'en arriver 1^, comme je sentais que l'incrédulité du dé'égijé apostolique et celle des évêques canadiens rendraient mon recours à Rome complètement inutile, je continuai, quoique sans espérance, à travailler pour me faire croire et du clergé et du peuple. Pendant dix-huit mois, et par tous les moyens en n-ion pouvoir, je m'efforçai de montrer et la nécessité d'une réforme et la volonté de Dieu à cet égard, expliquant, de mon mieux comment j'avais été miraculeusement éclairé. A trois reprises différentes, d'abord %Mx\ç: Journal de Qidbcc, ensuite sur le Constitutionnel de Trois-Ririhùs, enfin sur le Nouveau-Monde de AforJréal, je demandai publiquement d'être entendu. En plus de cela, je publiai moi-même, à cinq cents exemplaires, et je fit distribuer gratuite-

ment dans Québec, sans pouvoir l'obtenir, la même demande d'une enquête publique. Mieux que ça, pour vaincre la mauvaise volonté des gens, pour ieur enlever toute excuse, je choisis moi-même pour juges six prêtres canadiens et six religieux français que je savais être, pour la plupart, ou systématiquement incrédules ou,tout au moins, peu disposés à me croire, et M. Côté, l'éditeur d\i Journal de Québec, ayant consenti à reproduire cet article, M. le grandvicaire Bolduc, consulté par lui à ce sujet, s'y opposa. Je l'appris presqu'immédiatement de M. Dion, et, sur-le-champ, j'écrivis à Mgr Tachereau que j'allais m'en plaindre à Son Exe. Mgr Conroy.

On dira peut-être : mais la chose n'est pas ! c'est très-bien ! mais comment pouvaient-ils le savoir d'une manière certaine puisqu'ils refusaient l'enquête que je leur demandais. Auraient-ils donc la prétention, m'écrivait à ce sujet un prêtre des environs de Nantes, M. l'abbé Sotin, auraient-ils, par hasard, la prétention de juger sans connaître, et de connaître sans avoir examiné, étudié. La vérité est qu'ils voulaient que M. Racine fût évêque et non pas le Père Arnauld ; en un mot, ils ont préféré leur volonté propre à la volonté de Dieu. Voilà pourquoi ils ne voulaient pas d'enquête ! Voilà pourquoi ils tenaient tant à m'empêcher de parler et d'écrire !

Je ne veux point dire que les évêques soient tous éejalement coupables dans cette affaire-là ; la plupart d'enti'eux, étrangers à Québec, et peu au courant des choses, ont dû se laisser influencer comme Mgr Conroy ; mais enfin, comme j'appuyais mes affirmations de quatre cent messes et que j'attribuais à

ces quatre cents messes les miracles par lesquels j'avais obtenu de connaître la volonté de Dieu, c'e'tait, pour eux, un devoir, avant de faire un choix quelconque, d'étudier sérieusement la question pour ' savoir à quoi s'en tenir. En donnant, malgré mes protestations, leur vote à M. Racine, sans vouloir m'entendre, sans s'occuper des miracles, ils faisaient un acte de révolte, ils trahissaient ; et Son Exe. Mgr Conroy, hiérarchiquement placé audessus d'eux, en refusant d'intervenir, manquait gravement à son devoir, et il devait nécessairement attirer sur sa tête la colère de Dieu et consacrer. par sa mort, la vérité qu'il avait méconnue et que, lui vivant, il eût été impossible d'établir.

Ma dernière démarche ayant échoué auprès de lui, voici la protestation que je lui fis parvenir le lo mai 1878, c'est-à-dire le lendemain du jour 011 il m'avait poliment éconduit. Cette même protestation, presqu'immédiatement imprimée, fut envoyée, le 1 2 mai, aux autres prélats qui étaient alors réunis en concile à Québec. C'est un appel au Pape.

Un déni cle justice

La simple négation d'un fait, y disais-je, par ceuxlà mêmes qui ont intérêt à le nier, ne peut être, en aucun ca?, la preuve que ce fait n'existe pas, et, quand il s'agit d'un fait miraculeux, il faut se donner la peine de regarder pour voir.

On se moquerait d'un homme qui, dans une question de hautes mathématiques par exemple, c'est-à-dire dans une question pour laquelle il faut des connaissances antérieures et une certaine appli-

,:atîon de lesprit, dirait : je ne vois pas, je ne com- ])rends pas, donc cela n'est pas ; mais si cet homme ne voulait pas même se donner la peine de regarder, n'aurait-on pas raison de lui dire : vous ne voyez ])as. dites vous, mais il faut commencer par ouvrir les yeux. Or si on accepte qu'il faille une certaine bonne volonté pour saisir les vérités les plus simples dans l'ordre naturel ; à plus forte raison, a-t-on le droit de demander le même effort quand il s'agit d'un fait de l'ordre surnaturel^ quand il s'agit d'un miracle.

En vérité, et Notre-Seigneur le dit lui-même, il en est devant qui vous ressusciteriez les morts et qui refuseraient de croire. D'ailleurs, jusqu'à un certain point, je comprends qu'il en soit ainsi, pourvu toutefois que l'incrédulité n'aille pas trop loin ; et, quand je demande à faire la preuve de ce j'avance ; quand je vous choisis pour juges, je ne vois pas trop quelle raison on peut apporter pour motiver un refus, et j'ai le droit de vous dire : comment ! vous admettez qu'à la parole d'un prêtre, fût-il même en état de péché mortel, le fils de Dieu descend sur l'autel ; vous admettez que le sacrifice de la messe est le même que le sacrifice de la croix ; vous faites dire, vous autres, deux ou trois messes pour obtenir la cessation d'un fléau ; et, quand moi, après avoir fait dire quatre cents m.esses et plus, je prétends avoir obtenu des miracles, quand j'oftre de le prouver, vous faites la sourde oreille ! Est-ce donc que, par hasard, vous auriez peur de la vérité? En tout cas, c'est un très-mauvais exemple que vous donnez aux protestants et un argument bien fort contre vous.

si, un fait providentiel venant à se produire, vous ' ne voulez pas même qu'on en fasse la preuve.

Vous niez, mais vos ne'gations ne s'appuient sur rien, tandis que moi j'affirme et mes affirmations reposent sur des faits. La question est de savoir si ce sont des miracles ; moi, je dis que ce sont des miracles, et il y a, dans l'Ecriture, des faits du même genre qui sont certainement des miracles et présentés com.me tels. Au reste, les choses étant ce qu'elles sont, quand je suis là, depuis deux ans, disant et redisant sans cesse que la volonté de Dieu a été manifestée par des miracles, et je suis en mesure de le savoir mieux que les autres : quand je montre l'action d'une puissance supérieure qui agit sur le Canada, s'il arrive, dans la maison où je suis, un miracle éclatant, visible pour tous, et constaté par deux médecins, par deux professeurs de l'Université, je dis que ce miracle a pour but de vous ouvrir les yeux, et les circonstances qui l'ont accompagné, ne laissent aucun doute à cet égard.

Je renouvelle donc ma demande parce qu'elle est juste et raisonnable, et, si vous n'en faites pas de cas, je vous dirai à tous : vous n'êtes pas des hommes droits. Car enfin, de deux choses l'une : ou je suis dans le vrai, ou je suis dans le faux. Si je suis dans le faux, voilà une excellente occasion de me confondre ; si, au contraire, je dis vrai, c'est assumer devant Dieu une terrible responsabilité que de refuser de m'entendre. Dans un écrit, je ne puis qu'indiquer les choses, mais, devant un tribunal régulièrement constitué, je vous forcerai à reconnaître la réalité des miracles dont je parle. Un miracle ! est-ce donc une chose dont on ne

doive pas tenir compte ? Et j'ajoutais ceci : vous m'empêchez de parler; vous m'empêchez d'écrire; vous refusez de m'entendre ; mais c'est un déni de justice et j'en appelle de vous au Pape. Car enfin, si vous violez à mon égard les plus simples éléments du droit, j'ai raison de dire et je dirai au Pape que vous l'avez trompé. Et c'est le cas.

Les songes prophétiques

Humainenent parlant, malgré que j'écrivisse à Rome lettres sur lettres, je devais regarder et je regardais'la bataille comme perdue ; et je le croyais si bien que, ne voyant plus d'autre moyen de gagner mon procès, je résolus de partir immédiatement et de porter moi-même mes réclamations aux pieds du Pape. Je vendis tout ce qui me restait, et, pour compléter la somme qu'il me fallait absolument, je fis une chose qui me répugnait au plus haut point ; j'avais prêté, en 1874, à un de mes meilleurs amis un objet d'une certaine valeur qu'il considérait, sans doute, comme un cadeau ; et bien qu'il m'en coûtât beaucoup de faire cette réclamation, je n'hésitai point et j'en demandai ou la restitution ou le paiement. On ne me répondit pas et je dus rester ; mais, quand je me vis réduit à l'impuissance et dans l'impossibilé de partir, obligé, malgré moi, d'assister au triomphe de mes adversaires, de ceux qui étaient très-certainement les ennemis de leur pays puisqu'ils emjjêchaient une grâce de premier ordre d'arriver jusqu'au peuple, logique avec moi-même jusqu'au bout, je sacrifiai mes dernières piastres pour faire dire des messes,

avec la peri;-cc q^c Dieu m'ayant fait connaître S2 volonté par ce moyen, saurait bien la faire exécu-f ter, malgré que je ne visse pas comment.

Or voici, sur ces er.trefaites, ce qui arriva. Une nuit que j'étais profondcment endormi, il me sembla que je me trouvais dans une vaste plaine et que cette plaine, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était couverte de milliers et de milliers de vipères qui, toutes, et de tous côtés, rampaient vers moi. Sur le nombre, il y en avait quelques-unes plus grosses que les autres qui se dressaient menaçantes à la hauteur de ma poitrine, mais sans pouvoir me mordre. Huit jours après, le même songe se reproduisit avec les mêmes circonstances. J'étais assez disposé à y voir l'image saisissante de ma situation d'alois, quand, pour la troisième fois, j'eus un nouveau songe, analogue aux deux premiers, et dans lequel il me sembla voir un énorme serpent qui m'enlaçait de ses replis. Sa tête était déjà à la hauteur de ma tête et je n'osais bouger, crainte qu'il ne me piquât de son dard, quand enfin, l'œil fixé sur lui et surveillar.t tous ses mouvement?, je le saisis brusquement j>arie cou pour l'étouffer ; mais, si rapide qu'eût été cette action, il m'avait devancé et mordu deux fois.

Je ne compris pas, tout d'abord, la signification exacte de ce songe ; mais, sans pouvoir alors en interprêter toutes les circonstancef,comme je savais, par la grandeur des miracles, quelle devait être, devant Dieu, la culpabilité de ceux qui, sciemment, étouftaient la vérité, je ne fus que médiocrement étonné de voir qu'ils m'étaient représentés sous la -figure de reptiles malfinsants, et j'en conclus qu'un

jour je triompherais d'un puissant ennemi. Aussi, quand M. Dion du Journal de Québec, en apprenant la nomination officielle de Mgr Racine à l'évêché de Chicoutimi, me fit observer que je n'avais pas gagné ma cause et que le Père Arnauld ne serait pas cvêque, je lui répondis immédiatement (|ue Dieu n'avait pas dit son dernier mot et que je m'attendais à voir quelque personnage marquant disparaître, tbut à coup, dans le temps du sacre de ;Mgr Dominique Racine ; mais, à dire vrai, imparfaitement éclairé alors, je croyais qu'il s'agissait de Mgr Racine lui-même ou de Mgr Taschereau, et, le soir du sacre, j'étais extraordinairement surpris de voir qu'aucun de ces deux prélats n'avait succombé. J'en étais démonté.

Mort subite de Mgr Conroy

Qu'on juge de l'impression que je dus éprouver, attendant quelque chose de ce genre, quand, le lendemain, une dépêche télégraphique qui prit tout le monde par surprise, nous annonça à tous que Son Excellence Mgr Conroy était mort, et mort subitement, la veille, à 6 heures du soir.

Si la mort, la mort subite de Mgr Conroy, arrivée dans les circonstances que je viens de mentionner, le jour même du sacre de Mgr Dominique Racine, après toutes les démarches que j'ai faites auprès de lui pour empêcher Mgr Racine d'être nommé évêque ; si cette mort-là n'est pas un jugement de Dieu ; si ce n'est pas la preuve, et une preuve évidente, que Mgr Racine ne devait pas être évêque, au moins à Chicoutimi je vous mets au défi, qui

que vous soyez, de pouvoir me prouver quoi que ce soit en religion ; et aux preuves les plus claires que vous m'apporterez, j'aurai le droit, à votre exemple, de re'pondre par des ne'gations.

Prenez garde! Prenez garde 1 Car il est un pèche' qui n'est pas pardonné : c'est le péché contre le Saint-Esprit ; et ce péché consiste à ne pas adhérer, et d'esprit et de cœur, aux ordres formels de Dieu quand ils sont appuyés sur de.s miratles évidents. Or je dis et je maintiens qu'il y a évidence.

^Maintenant concluons :

La îDortée des nairacles

La prophétie de saint Malachie qui vient de se vérifier au Canada, ayant pour but d'établir sur des preuves nouvelles, qui sont philosophiquement indiscutables et faciles à constater, que le Christ est dans l'hostie ; qu'à la parole du prêtre, il descend sur l'autel ; que la confession est d'institution divine ; que Notre-Seigneur est mort pour tous les hommes, et non pas seulement pour quelques-uns, et indiquant, d'autre part, aux protestants comme aux catholiques, où se trouve, pour eux, le remède à leurs maux ; cette prophétie doit être, et elle est effectivement, le point central autour duquel gravitent tous les autres événements. Et ce qui lui donne une importance capitale,c'est que, par sa réalisation, elle est devenue une éclatante lumière et qu'elle projette, en avant de nous, une éblouissante clarté.

Encore dix papes, et quand ces dix papes-là auront passé sur la chaire de saint-I^ierrc, la fin du monde arrivera. Or la vie moyenne des papes,

comine papes, t-tant de sept à huit ans, il en résulte que, dans soixante et dix ans à peu près, et probablement moins, le cataclysme final aura lieu et qu'ensuite il n'y aura plus de temps. Quia îempiis non erit ainpliùs.

Cet e'tonnant miracle est indiqué dans l'Apocalypse et très-clairement figuré, lors de l'aiiparition de la Vierge à Pontmain, par un de ces mystérieux symboles qui se sont développés, dans le ciel, aux yeux des enfants étonnés. Il est dû au mérite infini de la messe et à l'inspiration que j'ai eue, dans un moment difficile, d'en faire dire quatre cents d'un coup pour savoir quelle était, sur un point débattu, la volonté de Dieu. Si vous croyez à la vertu de la messe,vous devez me croire ;'et si vous ne me croyez pas, ayez pour certain quevous ne vous sauverez pas. Car il s'agit d'un ordre terme! deDieu à l'Eglise et vous êtes tous obligés, petits et grands, de me prêter main-forte pour faire triompher la vérité- Vous avez le droit d'exiger de moi un signe clair et certain ; mais, ce signe étant donné et vous l'avez, obligation est, pour vous, d'obéir. Ignorez-vous donc qu'il est écrit : l'Esprit souffle où il veut : Spiritus spiratubi vult ?

6ème PARTIE

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