LA MORT DE M^ JAHAN
Dieu ne serait pas un être raisonnable si, donnant à remplir à un homme une mission importante et difficile, il ne lui donnait pas, en même temps, pour remplir cette mission, un secours qui fût en rapport avec la difficulté' et l'importance de la tâche qu'il impose. Par conséquent, j'ai le droit de poser en principe, que, si j'ai véritablement reçu de lai, pour le transmettre à l'humanité, un ordre quelconque, et je crois l'avoir très-clairement démontré, il y a obligation, pour tout le monde, de recevoir cet ordre avec respect, et danger d'être puni pour quiconque ne le reçoit pas. Or c'est précisément ce que je me propose d'établir par un grand nombre d'exemples. Je montrerai que. jusqu'ici, tous ceux qui se sont mis en travers de la vérité ou qui même, étant en mesure de m aider, ne l'ont pas fait, ont éprouvé un grave dommage et que, généralement, une mort imprévue, étrange, est venue les atteindre dans leurs plus chères affections. La mort subite de Monsieur Jahan, à Saint- Stanislas, présente ce caractère, et il me suffira de raconter ce qui est arrivé ailleurs, partout où j'ai passé, pour qu'immédiatement on comprenne que
celte mort a éle', sinon une punition, du moins un avertissement pour le clergé nantais.
Ce qu'il y a de certain, ce que personne ne contestera, c'esc que, dans le courant de de'cembre dernier, un homme, jeune encore, il n'avait que trente-neuf ans, professeur distingué qui savait l'anglais et qui pour cette cause, était plus difficile à remplacer qu'un autre; qui avait toujours joui d'une bonne santé ; qui, la veille même, se portait comme un charme, a été, un beau matin, trouvé mort dans sa chambre sans que rien eût ])u faire prévoir un dénouement aussi tragique, aussi inattendu. Vo'ûh. le fait brutal qui s'impose, qu'on ne peut nier, qui a mis en émoi tout Saint-Stanislas et péniblement impressionné tous les prêtres de Nantes. Le coup a porté, et Dieu, dans ses desseins éternels, en décidant que Monsieur Jahan mourrait ainsi, subitement frappé, voulait évidemment, par cette mort, appeler votre attention sur quelque chose. Car il n'est point d'effet sans cause et la raison dernière de tout ce qui arrive, est en Dieu. Voyons maintenant s'il est possible d'établir quelle est la raison surnaturelle de ce coup terrible, de cette moit efi'rayante et imprévue.
Un argument géométrique
La géométrie est une science exacte dont les démonstrations sont toutes rigoureuses, de telle sorte que si j'emprunte à la géométrie une de ses démonstrations, personne ne pourra dire que mon argumentation n'est pas logique. Or il y a en géométrie un théorème dans lequel.
pour prouver que ''h côte de Vhexagone régulierinscrit dans un cercle est égal au rayon de ce cercle^'' on suppose corn me vrai précise'ment ce qui est à prouver, et c'est de là qu'on i^art pour arriver à démontrer le théorème. J'ai donc le droit de poser en principe, (ce (|ui d'ailleurs est déjà parfaitement établi), que la prophétie de St-Malachie, pour ce qui concerne le pape actuel, s'est réalisée au Canada de 1876 à 1879 ^^ '^1'^'^ S^i^ Exe. Mgr. Conroy est mort, le jour même du sacre de Mgr D. Racine, pour n'avoir pas mis opposition à la nomination et au sacre de cet évêque. Ce principe étant admis, (et vous êtes obligés de l'admettre puisque nous sommes ici en pleine géométrie), il en ressort deux choses qui sont des conséquences forcées : la première, c'est que la Providence a dû multiplier les signes destinés à m'éclairer ; la seconde, c'est que, le miracle aj-ant eu lieu, il doit être dangereux de mettre obstacle au triomphe de la vérité. Or les faits viennent à l'appui de cette argumentation, et, à ma connaissance, sans parler de Mgr Conroy, il y a eu au Canada bien d'autres personnes, au moins six, dont la mort étrange, imprévue, offre le même caractère que la sienne, qui ont été frappées parce que la volonté de Dieu a été méprisée, méconnue. C'est ce que je vais essayer de prouver ; n:ais pour cela, il faut remonter au jrrincipe de l'action providentielle.
Le danger de l'éducation classique
Le défaut capital que -présente l'éducation classique, c'est que, si. pour \^'^'^: laison ou pour une
autre, on est obligé de s'en tenir là, on se trouve en re'alité n'avoir pas de position sérieuse et placé, quelquefois, dans une situation plus embarrassante que le dernier des manœuvres. On ne peut guère vivre de l'éducation qu'en restant célibataire et en se condamnant à une existence pénible et fausse dont il est naturel que l'on cherche à sortir. Mis par ma santé, au sortir de la trappe, dans l'impossibilité matérielle de faire quoi que ce soit, si ce n'est peut-être de donner quelques leçons, je devais être fatalement amené, par mes souffrances mêmes, à réagir contre une éducation dont j'étais, mieux qu'un autre, en mesure de comprendre l'absurdité; et, une fois parti sur cette voie, logique et tenace à la fois, poussé d'ailleurs par la force des choses, j'étais entraîné, comme malgré moi, à ne rien ménager pour la battre en brèche, et j'avais le tort, humainement parlant, de sacrifier tous mes intérêts sans me préoccuper de l'avenir. Au reste, que m'importait à moi l'avenir, à moi dont l'existence était brisée, qui voyais compromise,peut être perdue, la seule chose que j'eusse vraiment désirée. Mon objectif, avant même que je fusse éclairé, ne pouvait être que la revendication acharnée, violente, du droit qu'ont les enfants d'être élevés pour leur vocation et non pas pour une autre ; mais il faut vivre, et, dans notre vieille société française, la position d'un homme de lettres, si instruit qu'il soit, quand, sur l'éducation factice du collège, il n'a pas greffé la véritable éducation, celle qui donne du pain, sa position est bien difficile, de sorte que, pour échapper à cette situation fausse, n'ayant plus aucune affection pour me retenir en France, l'idée
me vint peu à peu de partir pour l'e'tranger où j'espérais au moins que je trouverais la tranquillité. Dieu qui dispose de nos pensées comme du reste, m'avait conduit à prendre cette résolution pour une raison d'intérêt général que je ne pouvais ni supposer, ni prévoir. Voyons maintenant par quel mystérieux agencement d'influences multiples il a dirigé mes pas vers le Canada, où je n'ai pu jouer un rôle important que parce que j'avais réellement une mission à remplir. Le principe étant admis que je devais être à Québec, le 20 février 1878, pour pénétrer l'énigme du vSphinx, pour découvrir et expliquer le mystère jadis proposé à l'Eglise dans la personne de Saint ^vlalachie, ceci étant admis, le miracle est partout.
Le trait-d'union
Voici d'abord une coïncidence qui est au moins singulière. Et en effet, quand las de lutter contre l'incertain dans un pays où rien n'est stable, je résolus, en 1873, ^^ quitter la France, mon intention était d'abord d'aller au Brésil ; mais, avant de partir, je voulus revoir, une fois encore, Aiguebelle et les trappistes. A mon retour, je m'arrêtai à Lyon et je descendis à l'hôtel des Courriers, rue Saint- Dominique. 12, où je fis la connaissance de ^L Théodore de Saint-Pierre.
M. de Saint-Pierre dont la noblesse remonte aux Croisades, passe l'été, en Savoie, aux eaux de Brides et Salins dont il est propriétaire, et, l'hiver, soit à Paris, soit à Lyon. Or ce Monsieur, lors de l'exposition universelle de i<S57, avait eu des rela-
— 'Zto —
lions intimes avec un Canadien, l'honorable Jean- Charles Tacîie', député-ministre de Tagriculture, et il me fit un si charmant tableau du Canada que je modifiai mes plans.
Toutefois, désirant avoir des indications plusprécises sur ce lointain pays que je connaissait; à peine de nom, je voulus me procurer quelque livre capable de me donner des détails sur cette ancienne colonie française ; mais c'est en vain que je parcourus toutes les librairies de Lyon les unes après les autres, il me fut impossible de trouver un seul ouvrage traitant ce sujet, et je dus attendre une lettre de IM. Taché avant de prendre une détermination définitive.
]M. de Saint-Pierre était peut-être le seul homme à Lyon en mesure de me donner quelques renseignements exacts sur le Canada. Eh bien, par une bizarre coïncidence qui m'étonna beaucoup, sans que d'abord j'y attachasse aucune signification, la première personne que je rencontre en arrivant à Québec, à qui je m'adresse pour trouver un logement, est M. Georges Saint-Pierre qui m'emmène dans sa famille et m'installe chez sa mère ou je suis resté pendant dix-huit mois. Etant donné les succès que j'ai obtenus d'abord, les miracles qui ont eu lieu ensuite, cette coïncidence est-elle purement accidentelle ? Non, elle est providentielle. C'est un jalon.
Le Père Malachie
J'ai vécu pendant des années, entouré pour ainsi dire d'influences surnaturelles, sans me douter en rien qu'une puissance invisible me suivait partout ;
et maintenant que j'ai pe'nétré ce mystère, je vois qu'il y a eu pour moi, ce qui en réalité existe pour chacun de nous, une révélation particulière de l'amour de Dieu. Il a vraiment ébranlé tout l'univers pour me le faire savoir et pour apprendre, par moi, aux Français riirils ont en lui un puissant |r/otecteur.
Ainsi, il y a en Afrique, à la trappe de Staouëli, un ancien zouave ]:)ontirical qui a été blessé à Casteîfidardo, le Père Malachie, avec qui, selon toute apparence, ne l'ayant jamais vu, il n'était pas à supposer que j'eusse jamais aucune relation. Car un trappiste est mort pour le reste des hommes, et, à moins de circonstances tout-à-fait extraordinaires, on ne permet que difficilement à un laïc de correspondre avec un religieux. Au reste, on coneevrait encore, ayant été novice à Aiguebelle. que j'eusse entretenu un échange de lettres, soit avec le Rév. Père Abbé que j'aimais beaucoup, soit avec un de ceux que j'affectionnais davantage parmi les religieux ; mais non, c'est avec le père Malachie que je ne connaissais pas, qui, en 1875, se trouvait accidentellement à Aiguebelle qu'à l'exclusion de toute autre personne, sans en excepter ni mes parents, ni mes amis, c'est avec le père Malachie seul que, depuis mon retour en Amérique, j'ai consenti à correspondre ; et, chose singuhère, il s'était attaché à moi avec upe espèce d'obstination, de telle sorte qu'il était le seul homme, en France, quand les miracles se sont produits, à qui j'écrivisse. Ni mon père, ni mes amis, ni aucun de ceux avec qui j'avais l'habitude autrefois d'être en rapport, ne peut dire que,
pendant trois ans, de 1876 à 1879, il ait reçu de moi une seule lettre. Sans trop savoir pourquoi, mais Dieu le savait, j'avais fait le vide autour de moi, et cette disposition de mon esprit, en ni'isolant plus complètement, a contribué d'une Uianière efficace à m'e'clairer en ne permettant pas au moindre signe de m 'échapper. Maintenant, je vous le demande, la prophétie de St. Malachie s'élant réalisée à l'époque indiquée, qui dira que cette circonstance soit insignifiiante, qu'au moment même ou elle se réalisait, toutes mes relations étant brisées, je ne fusse en rapport qu'avec un seul homme et que cet homme eut nom : le père Malachie.
La trappe et les trappistes, sachez-le, jouent un grand rôle en France. C'est à la trappe, après Dieu, que la France doit son salut et l'Angleterre aussi, spirituellement parlant : c'est de là qu'est partie la grâce victorieuse. Au reste, c'est un Anglais, St. Etienne, qui a fondé la trappe
La mouche à patates
Le Dieu qui chargea autrefois Moïse de porter ses ordres à Pharaon et qui, pour punir ce prince volontairement incrédule, frappa l'Egypte de dix fléaux consécutifs, ce Dieu est encore aujourd'hui le Dieu qui gouverne le monde, et s'il est vrai que sa volonté ait été méprisée, c'est l'hypothèse, il a dû extérieurement manifester sa colère de quelque façon. Car on voit, par l'Ecriture, qu'il n'a jamais manqué de soutenir de sa toute-puissance ceux à qui, dans les siècles passés, il a donné mission de parler en son nom. Or, en 1877,
c'est-à-dire l'année même où j'ai commencé à proclamer hautement que lé Père Arnauld avait été miraculeusement désigné pour être évêque, un fléau parfaitement caractérisé, et reconnu comme tel, fléau analogue aux plaies d'Egypte, la mouche à patates s'est abattue sur le Canada en légions innombrables, privant les Canadiens d'un aUment que l'on trouve chez eux sur toutes les tables et à tous les repas. C'est, pour eux, un objet de pre-' mière nécessité.
Je n'ai point compris, tout d'abord, que ce fléau, dont je voj-ais la descripticn'dans les journaux, qui se propageait partout avec une effrayante rapidité, pût avoir quelque rapport avec la mission que je m.'efforçpjs en vain de faire recorjnaître et les miracles dont on croyait. j>ouvoir impunément se moquer. Ce n'est que plus tard, vers le mois de décembre, après avoir lu la pièce d^' Œdipe roi, que j'ai commencé à entrevoir la vérité sans trop oser encore me l'avouer à moi-même ; mais vous l'admettrez bien, qu'il est tout-à-fait extraordinaire qu'au moment même ou je me présentais à eux comme ayant mission de Dieu, . des fléaux de toutes sortes aient frappé le Canada et les Canadiens. Quelle que soit la conclusion qu'on en tire, la coïncidence doit être relevée. Car s'il est facile de nier les miracles, il est impossible de nier les fléaux qui ont très-certainement existé et sous toutes les formes.
Les intermédiaires
Dans un peuple, il y a deux classes de personnes dont les intérêts ne sont pas les mêmes : il y a
d'abord les hommes d'autorité' à qui le pouvoir n'a été donné que pour qu'ils se dévouent au bien de tous ; il y a ensuite les individus dont chacun, pris séparément, n'a qu'une influence restreinte et peut dès lors être facilement opprimé. Qui défendra le peuple contre l'autorité, si on n'admet pas que Dieu, pour obvier aux abus possibles des hommes qui ont la puissance, ne place en face d'eux, ayant pouvoir comme eux, d'autres hommes sortis du peuple et chargés de défendre ses droits. Les hommes d'autorité, par la vie régulière qu'ils ont menée, par la position élevée qu'ils occupent, si bons et si intelligents qu'ils soient, précisément parce qu'ils ont peu ou point souftert, ne sont pas en état de voir et de comprendre comme ceux qui en souffrent continuellement, quelle est la véritable cause des maux dont la société a le droit de se plaindre; et la facilité qu'ils ont de modifier les institutions ou d'en créer de nouvelles à leur fantaisie, souvent sans tenir compte d'autre chose que de leurs intérêts, rend nécessaire l'intervention d'hommes ayant mission de les aider ou de les combattre sur ce terrain, quand il s'agit de l'avenir d'un peuple, des droits de tous. Je ne dis pas que le premier venu puisse le faire, non ; il faut pouvoir se présenter à eux avec les preuves d'une mission que Ton soit en mesure d'établir ; mais, par contre, il y a obligation, pour eux, de rester abordables et d'accepter la preuve qu'on ofTre de faire ; et comme Dieu connaît bien la nature humaine, il est juste qu'il place entre des hommes, de position si différente, des intermédiaires moins élevés en dignité, et, en apparence, moins directement en cause, qui,
sans le savoir, sont pour ainsi dire changés par la; Providence, ayant plus de loisir et plus de 'iberté, d'étudier la question pour l'autorité', et, aj;rès un' examen se'rieux, de la lui apporter toute résolue.
Tel était, peut-être, au séminaire de Québec, le rôle qui imcombait, en 1878, à un homme, M. Tabbé Langis, que j'ai entrevu à mon dernier examen public et qui était, alors, directeur dans ce grand établissement, VAme du Canada. Les difficultés qui sont survenues plus tard et qui ont obligé ce prêtre distingué à quitter le diocèse de Québec, me confirment dans cette opinion que la mort de son frère avait pour but de l'éclairer. Toujours estil que ce jeune homme, élève très-remarquable, paraît-il, est mort presque subitement le 13 janvier 1878, dans des circonstances telles que cette mort foudroyante était certainement pour tout le monde un avertissement de Dieu, et voici comment je l'ai vu.
J'avais alors pour confesseur un Jésuite, le Père Huyghens, homme à idées larges comme tous les Jésuites, qui ne savait pourtant pas trop, dans la circonstance, comment se conduire. Tout d'abord, frappé de mes observations, il m'avait engagé à prendre des notes ; mais bientôt, craignant de se compromettre, il avait fini par me donner le conseil de quitter Québec 011, disait-il, l'opposition du clergé rendrait inutiles tous mes efforts, et il y revenait avec plus d'insistance à chacune de mes confessions. Fatigué de l'entendre toujours me répéter la même chose, le 13 janvier 1878, je lui écrivis une lettre que j'ai conservée et dans laquelle j'affirmais mon intention arrêtée de rester à Québec
tant que Dieu ne me donnerait pas l'ordre formel d'en ])artir : qu'il ne s'agissait pas de savoir si le clergé canadien étaii puissant ou non, mais si Dieu était pour ou contre moi. " Vous me re^^ardez, lui disais-je, comme beaucoup plus faible v.]ue je n^ le suis re'ellement. Il y a Quelqu'un que vous oubliez de mettre en ligne de compte : c'est Dieu. De quel côte' est-il ? Voilà la question. " Eh bien, au moment même où j écrivais ceci, à, quatre heiu-es du soir, le jeune Langis était subitement frappé au milieu de ses camarades, et, à onze heures, sans avoir repris connaissance, il était mort.
Il est difficile pour un étranger qui ne connaît pas le Canada, qui ne sait pas l'influence énorme et prépondérante qu'exerce le séminaire de Québec, de l)ien comprendre quelle était, pour moi, la portée de cette mort : mais je voyais, moi, que l'obstacle à une réforme était là et quand je soutenais que l'éducation tuait les enlant;-, la mort d'un élève, garçon vigoureux, dit-on, le premier de son cours et le frère du directeur, cette mort terrible n'était-elle pas comme la confirmation de mes paroles ? On ne m'a pas su gré de l'avoir dit, mais je l'ai dit parce que je devais le dire. — Au reste, pareille chose s'ei-.t icproduite, plus saisissante encore, il y a deux ans, dans le même établissement, (car le séminaire de Québec et l'Université- Laval ne forment qu'une seule et môme institution). Un jeune homme de la rivière Quelle, je crois, un étudiant en droit, la veille bien portant, a été, je ne sais trop à quelle époque, trouvé mort dans son lit comm.e M. Jahnn. Et ce qui donne à cette mort un cachet siiécial. c'est que les deux
jeunes gens dont j'ai déjà parle', David Morin et Edouard Dorion, tous deux, à mon dire, ayant la vocation de m'aider, l'un d'eux même s'e'tant engagé par vœu à le faire, venaient d'entrer à l'Université comme étudiants en droit. Tout cela, vous l'avouerez, est fort extraordinaire et difficile à expliquer pour qui ne suppose pas comme réelle l'existence des miracles, tandis qu'au contraire, les miracles étant admis, tout s'explique.
La guérison de J.-B. Morin
La Roche tarpéïenne est près du Capitole et j'ai eu l'occasion de l'éprouver par moi-même quand j'ai commencé, bien qu'à contre-cœur, à entrer en lutte avec le clergé. A partir de ce moment-là, quoiqu'ayant raison, je suis devenu la brebis galeuse, et, sans une circonstance que la Providence avait heureusement ménagée, ma réputation comme professeur n'aurait pas suffi à me tirer d'aifaire. Les bonnes femmes de Québec me regardaient comme un vrai diable, et je passais, aux yeux de beaucoup d'entr'elles, pour un ministre protestant ; tandis que d'autres, la plupart, ceux là mêmes qui d'abord m'avaient été favorables, en m'entendant parler de miracles, me tournaient ,1e dos et se moquaient de moi, ce qui ne me plaisait qu'à moitié. Il en résultait que mon prestige s'était vite envolé, et que, dans la famille même des Morin où le mystère s'accomplissait, il n'y avait qu'une personne à me croire et encore ! J'avais beau leur montrer qu'il était impossible d'expliquer naturellement tel ou tel fait qui se produisait sous leurs
ycLix. :.5 s'en cLuiiaaient un moment, puis l'incrédulité revenait, de plus en plus inconcevable pour moi, tant qu'à la fin, un beau jour, inipatienté contre l'un d'eux, Jean-Bantisie iXIorin, après avoir vainement essayé de le convaincre, ne pouvaiit y réussir, je lui dis avec humeur que très-certainement il serait puni parce qu'il était sans excuse.
C'est ce qui arriva presqu'immédiatement ; mais, va reste, son incrédulité et la tentation sur la foi !ui en a été la conséquence, ont eu pour but et •our effet de mieux me faire comprendre à moi ]ue le miracle qui allait avoir lieu, était dû au mérite infini de la messe et. non pas à ses vertus. •Quoiqu'il en soit, à peine avàis-je dit qu'on ne méprisait pas impunément les grâces de Dieu, qu'aussitôt une tumeur douloureuse, qui gêne tous ses mouvements, se développe à l'intérieur de sa îiiain ; elle était placée, je crois, sur le tendon des léchisseurs et le faisait beaucoup souffrir. I:iquiet de voir qu'elle augmentât chaque jour, il se rend à l'hôpital de marine oh son frère était alors interne, et il a.iprend des médecins que c'était une tumeur cancéreuse et qu'il fallait, au plus tôt, en faire l'ablation, mais que cette opération entraînerait pour lui la perte du doigt. Voulez-vous, lui direntils, qu'on vous opère? Un médecin, ça n'est jamais étonné ; ça ne demande qu'à couper et à inciser, et tout de suite ; mais le pauvre garçon, lui, n'était l)as si pressé de se mettre entre leurs mains, et, tout décontenancé, la léte basse, il revint à la maison, croyant qu'il n'y avait aucun remède à son mal.
Pendant ce temps-là, ma santé, à moi, s'était
altérée, et, comme je ne pouvais plus travailler sans être malade, je m'étais mis en tête, ayant déjà expérimenté la puissance de la messe, de forcer Dieu à me guérir, et au lieu de lui demander, ce qui eût été plus raisonnable, que sa volonté s'accomplit, quelle qu'elle fût, voici quel était mon petit raisonnement et le plan que j'avais formé. C'était de me procurer de l'eau de Lourdes, et pour donner à ma prière l'efficacité que je savais bien qu'elle n'avait pas, de faire dire une messe pour que l'eau merveilleuse produisît tout son effet. Vivant alors très-retiré et ne voyant plus personne, j'avais chargé Mme Morin de m'en procurer, et comme je ne paraissais pas être plus mal qu'à l'ordinaire, elle me plaisanta assez longtemps à ce sujet avant de se décider à en demander à un professeur du séminaire, qui lui en donna une petite bouteille, quelques gouttes. Ni elle, ni son fils n'avaient songé, d'abord, à employer ce moyen pour la guérison de la tumeur ; mais quand j'eus absorbé la moitié du liquide bienfaisant et qu'ils s'aperçurent qu'il en restait encore un peu, le jeune homme, revenu à des idées plus justes, consentit à en essayer, et, le jour des Rameaux, ayant mis sur sa main malade une goutte seulement de l'eau miraculeuse, il fut instantanément guéri. Le lendemain, il alla voir le docteur Catellier qui déclara que c'était un miracle, un vrai miracle ; et M. Labrecque, du séminaire, le croyait si bien qu'il se préparait, paraît-il, à en faire dresser le certificat authentique quand, la chose ayant été relatée par moi sur le journal de Québec, il comprit que j'entendais me servir de ce miracle pour les obliger à
me croire. Oh alors ! il ne fut plus qu.estion du certificat.
Ce sont les circonstances de ce miracle qui m'ont donné à penser que l'eau de Lourdes tire sa vertu de la messe.
La disparition d'un avocat
Les grands ennemis de Dieu, au Canada, ce sont les prêtres, qui, syste'matiquement, étouffent toute initiative, qui veulent le bien, (peut-être !) mais ne le veulent que par eux et à leur façon. Pour lutter dans ces conditions, le clergé étant tout-puissant, il n'y avait pour moi qu'un moyen, celui de prendre à la lettre les conseils évangéliques et de transporter hardiment et franchement la question sur le terrain religieux. On aurait bien pu tromper le peuple pendant quelque temps, mais pas longtemps, et, sur ce terrain-là, en agissant avec courage, j'eusse été invulnérable ; mais vouloir fonder un ordre religieux et se plier aux idées reçues, c'est tenter de concilier des choses inconciliables.
Puisque j'avais pour but de rendre l'éducation entièrement gratuite, et qu'ayant dépensé près de trente mille francs, je me trouvais sans ressources, ou bien il fallait cesser de combattre ei rentrer dans la voie commune, ou bien être conséquent avec moi-même, m'appuyer sur Dieu, et au lieu de subir l'influence d'hommes intéressés à me voir échouer, agir avec vigueur et ne pas inféoder un intérêt général à des intérêts particuliers. Mon tort a été d'avoir confiance en certaines personnes qui, partant de ce principe que les miracles n'existaient
pas, et, en 1876, je n'en étais pas moi-même absolument sûr, m'ont empêché de faire ce qu'il était logique à moi de continuer, l'ayant commencé, ce à quoi, d'ailleurs, je m'étais engagé par un vœu.
En me relevant de ce vœu, presque malgré moi, (et, à mon avis, ils n'en avaient pas le droit), ils me plaçaient dans une situation impossible, et, loin de m'éviter aucune humiliation, ils ont été cause que j'ai beaucoup souffert, sans profit pour l'œuvre que j'avais entreprise et que je savais être voulue de Dieu. Pour avoir conformé ma manière de voir à la leur, je me suis vu, un beau jour, sans y être préparé, sur le pavé de Québec avec ma science iniAtile et dix sous dans ma poche, ayant perdu ma réputation et ne sachant oli aller. A ce moment-là, je n'avais qu'un désir que j'aurais bien voulu satisfaire, celui de me rendre à Rome ; mais faute d'argent, la chose était matériellement impossible. Aussi, après avoir fait une démarche inutile auprès du Père Mothon, en vagabondant à travers le Canada, je finis par m'échouer à Saint-François du Lac, chez un excellent homme, du nom de Moïse De Blois qui avait roulé sa bosse en Amérique et qui comprenait qu'un étranger pût se trouver embarrassé hors de son pays. Il avait un fils d'un premier mariage, et, me voyant instruit, il m'engagea à passer l'hiver chez lui. Déconcerté par l'incrédulité des gens, je crus que le parti le plus sage, pour moi, était momentanément d'accepter sa proposition.
M. De Blois, ancien voyageur, appartient au parti libéral, et, comme tel, il est mal noté du clergé; mais s'étant marié en secondes noces avec
la sœur d'un prêtre, il en re'sulte que, dans sa famille, il y a des gens du bon parti et que son beau-frère, en particulier, M. Dufresne, est bien en cour et c'est pe'cuniairement avantageux, au Canada, d'être en bonne intelligence avec ces Messieurs. Ignorant tous ces détails et tout plein de ma mission, j'eus la malheureuse idée, un soir, à la suite d'une discussion sur les miracles, de dire carrément que Son Exe. Mgr Conroy était mort pour n'avoir pas mis opposition au sacre de Mgr Dominique Racine. On ne me crut point, comme de juste, et, à partir de ce moment-là, M. Dufresne prétendit, parait-il, que je n'étais pas, que je ne pouvais pas être ce professeur dont on avait tant parlé ; que j'étais un imposteur, l'ennemi du clergé et qu'il fallait se défier de moi.
Madame de Blois en était persuadée ; mais, par bonheur, comme il arrive d'ordinaire dans les seconds mariages, l'accord n'était pas parfait entre le mari et la femme, et M. De Blois, trop faible pour prendre ouvertement mon parti, m'avertit en ami de me tenir sur mes gardes. L'hiver approchant, je me le tins pour dit. Or, savez-vous ce qu'il advint sur ces entrefaites ? Au plus fort de l'orage, quand toiAte la famille des Dufresne était montée contre moi, M. Dufresne, avocat à Trois- Rivières et frère du précédent, passant un jour en bateau de Trois-Rivières à Sorel, disparut mystérieusement du steamboat au miUeu du lac Saint- Pierre, sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. Les uns crurent à un accident, les autres à un crime, et les commentaires allèrent leur train, la presse toute entière s'occupant de cette disparition singu-
lière dont il était impossible de se rendre compte'. La famille, pour toucher la prime d'assurance qui était, je crois, de dix mille francs, offrit, m'a-on dit, une somme considérable, à qui découvrirait le cadavre avant que la glace ne vint à se former, mais on ne découvrit rien.
J'étais le seul à comprendre quelle était la véritable cause de cette disparition, de quelque nature' qu'elle fût, et je le dis à M. De Blois qui n'avait pour son beau-frère qu'une petite affection. Ma situation, toutefois, n'étant pas tolérable, au printemps de 1879, je quittai Saint- François, et la Providence me conduisit à Saint-Hugues, en se servant, pour punir les incrédules, du moyen qui me tirait d'affaire.
Un accident de cliemin de fer
L'organisation scolaire, au Canada, est différente de la nôtre ; et, à cause du climat qui est rigoureux et des grandes distances, les habitants de paj's, qui sont généralement à leur aise, ont multiplié ce qu'ils appellent les petites écoles. Dans une seule paroisse, il y en a quelquefois jusqu'à six ou sept, pour chacune desquelles f4s dépensent, en moyenne, de cent-vingt à cent-quarante piastres. (La piastre vaut 5 franc 3:5 centimes de notre monnaie). Comme on le voit, ce n'est pas une grosse somme ; mais, d'ordinaire, ces écoles qui sont des écoles mixtes, sont confiées à des jeunes filles qui vivent ainsi sans être à la charge de leurs familles, et se suffisent à elles-mêmes jusqu'à ce qu'elles trouvent enfin à se marier.
D'ailieuri, c'est un dur métier qu'elles ont là, et dans lequel, si peu lucratif qu'il soit, il faut pourtant qu'elles plaisent à bien du monde, mais surtout à ce qu'on appelle les commissaires d'écoles qui, à différentes époques, tous les trois ans, sont nommés à l'élection, et ont pour charge de veiller à tout ce qui concerne l'entretien. Ce sont ces commissaires, dont l'éducation quelquefois a été fort négligée, qui presque toujours ne connaissent rien à l'enseignement, à qui appartient le droit, chaque année, de garder ou de renvoyer les maîtres et les maîtresses qu'ils peuvent choisir comme bon leur semble ; mais, depuis l'établissement des écoles normales, le nombre des instituteurs ayant doublé, le gouvernement qui tend à tout centraliser, impose déjà aux inspecteurs qui sont obligés de s'y conformer, l'obligation de chasser immédiatement les maîtresses qui n'ont pas une instruction suffisante, même celles qui ont un diplôme. Une jeune fille de la paroisse, ]Mlle Girard, ayant été ainsi renvoyée, j'avais trouvé le procédé un peu sommaire, et il ne me paraissait pas juste qu'au mîHeu d'une année, sans avoir égard à son diplôn'ie, on pût procéder de la sorte ; je le dis même assez franchement au commissaire d'école, M, Bazinet, chez qui, précisément, je me trouvais alors, complètement immobilisé, vivant bien mais ne gagnant rien.
Je ne songeais guère à profiter de son malheur dont j'étais certes bien innocent, lorsque M. Bazinet m'offrit la place vacante que je ne pouvais accepter, n'ayant point de diplôme. Qui aurait cru, d'ailleurs, qu'étant bachelier ès-lettres et bachelier es -sciences,
subventionné d'un gouvernement, je m'estimerais heureux d'occuper cet humble poste, très-honorable sans doute, mais auquel je n'avais jamais pense'. Il n'entrait pas dans mon plan de devenir le maître d'une école élémentaire, et mon ambition, je l'avoue, était plus relevée. Mon premier mouvement fut de refuser l'offre qui m'était faite ; mais, à la réflexion, je vis que c'était un moyen, pour moi, de revenir en France, et j'écrivis à Québec pour obtenir du surintendant au ministère de l'instruction publique, ^I. Ouimet, que je connaissais intimement, la permission, pour trois mois, de prendre cette école, ce qu'il s'empressa de m'accorder. Et voilà comment j'ai été appelé à enseigner la lecture à des bébés dont quelques-uns n'avaient pas cinq ans ; mais la pauvre fille que j'avais supplantée, s'imagina que j'étais responsable de son infortune, et sachant que ma position était irrégulière, elle résolut de soulever la population contre moi. * Au Canada, les familles étant très-nombreuses, il en résulte que, dans une paroisse, tout le monde est un peu parent, et que si un étranger au pays vient à avoir des difficultés avec quelqu'un, il a bientôt toute la paroisse contre lui. — Te n'étais pas trop rassuré sur l'issue de cette agitation qui grandissait chaque jour, quand, tout à coup, on apprit à Saint- Hugues qu'un frère de la maîtresse avait été écrasé par les chars à Trois-Rivières, ce qui eut pour effet de la calmer immédiatement et de la forcer, malgré elle, à rester tranquille. C'est accidentel, direz-vous, moi je vous dis que non.
L'homme de la Providence
En me privant de tout, j'étais parvenu à mettre de côté quarante piastres et, à la rigueur, avec de l'économie, il y avait possibilité pour moi de quitter l'Amérique ; mais, au dernier moment, j'eus peur de ne pas avoir assez d'argent, et, à la sollicitation d'un notaire de Saint-Hugues, M. Lafontaine, je consentis à rester au Canada un an encore ; mais, tout en utilisant la bonne volonté de ce Monsieur qui a été pour moi une véritable Providence, il aurait fallu, les circonstances étant favorables, me replacer hardiment sur le terrain où, tout d'abord, je m'étais placé à Québec, prendre l'habit religieux et fonder une école entièrement gratuite. C'était pour moi le seul moyen d'être compris par le peuple et d'arriver à mon but ; mais j'avai^ toujours l'idée de me rendre à Rome, et je n'ai pas su, je dois l'avouer, profiter de la chance qui m'était offerte. Quand on fait les choses à moitié, on les fait toujours mal. Toutefois, au point de vue de l'enseignement, je parvins à organiser l'idéal d'une école telle que, dans l'intérêt des familles, il serait à désirer qu'il en eût partout, et, pour la première fois, quoique non encore outillé, je mis mon système en application avec quelques enfants seulement. A l'expérimentation, j'ai vu les perfectionnement qu'il fallait y introduire, en quoi et sur quel point il importait de corriger le règlement, et aujourd'hui j'ose dire que ce règlement répond à tous les besoins, qu'il assure tous les droits, qu'il prévoie toutes les difficultés, et si, au lieu d'entraver mon action, l'autorité religieuse m'avait prêté son con-
cours, j'aurais très-certainement rendu aux Canadiens un inappre'ciable service.
Ce n'est pas que le curé de Saint-Hugues, M. Brown, m'ait été hostile. Non. Homme à idées larges, ce qui est rare au Canada, il eût été disposé à m'aider et je n'ai point eu à me plaindre de lui ; il a été bienveillant à mon égard et il a même admis, en principe, qu'une réforme était nécessaire ; •mais, pour obtenir de lui un concours efficace, il aurait fallu garder le silence sur des miracles par lesquels je prétends que Dieu a fait connaître sa volonté: et, au risque d'échouer, je ne pouvais entendre parler de rien de semblable, parceque le principe de la réforme est chose plus importante que la réforme elle-même, et que l'organisation d'une œuvre religieuse n'est possible que par quelqu'un qui agit avec autorité, c'est-à-dire au nom de Dieu. Qu'importe qu'il y ait, ici où là, une école plus ou moins bien tenue ; ce qu'il faut, ce que Dieu veut, c'est une réforme générale et radicale sans laquelle tout effort individuel n'aboutira à rien de sérieux, à rien de durable.
Voilà pourquoi j'ai cru devoir publier un livre intitulé " le mot de Vétiigme " dans lequel il me semblait, et il me semble encore, que la vérité est très-clairement démontrée ; mais du moment qu'on ne se rendait pas à l'évidence, je devais regarder la bataille comme perdue et elle l'était en effet, le bien ne pouvant se faire qu'avec la coopération de ceux qui doivent s'y dévouer. Toutefois, ayant épuisé toutes mes ressources, je ne pensais point à partir quand tout-à-coup, chose à laquelle j'étais loin de m'attendre, je reçus de M. Aupinel, notaire
à Vallet, une lettre dans laquelle il me demandait si j'avais besoin d'argent.
La question des héritages
Ma mère avait une sœur dont elle a toujours ve'cu éloignée, mon grand'père et ma grand'mère, par incompatibilité d'humeur, ayant dû se séparer avant même, je crois, que ma tante ne fût née. Aussi, par suite de cette circonstance, mon père d'ailleurs s'étant remarié, je n'ai vu que trèsrarement ma tante, et, depuis dix ans, sachant qu'elle n'était point capable de comprendre ma situation, j'avais complètement cessé de lui écrire, et, quoique son héritier légitime, je ne pensais pas que jamais il me vînt d'elle quoi que ce soit pour plusieurs raisons : d'abord, parce que j'ai eu avec elle peu de relations ; ensuite, parce qu'elle est d'un caractère faible, et entourée de parents qui convoitent son bien ; enfin, parce que, toute à la dévotion, elle donne ce qu'elle a à l'Eglise et que je savais très-bien qu'il eût suffi à son confesseur vl de lui dire de me déshériter pour qu'elle le fît aussitôt. M. Texier qui a été vicaire à Vallet et qui la connaît parfaitement, peut certifier que tout cela est l'exacte vérité.
Au reste, pour appuyer mes paroles de preuves positives, M. Hubert m'a assuré avoir vu d'elle, en 1872, un testament par lequel j'étais à peu prèscomplètement déshérité, et moi-même, dernièrement, j'ai pu m'en procurer un autre que j'ai entre les mains, et, par lequel, en 1875, elle nomme, à mon détriment, comme S)v.s légataires universels, mon
grand oncle, iancien curé de Saint-Gére'on, et une vieille grande-tante qui est morte il y a deux ans. Sans penser à moi, elle a abandonné sa part dans la succession de cette tante, et on était venu à bout, je ne sais trop à quelle époque, de l'amener à Nantes, chez ]M. Frangeul, pour faire une renonciation complète de sa fortune en faveur de ses autres partnts. M. Frangeul, par bonheur, était absent, et la chose ne s'est point terminée, grâce à un prêtre de Vallet. M. Délay, qui, pour des raisons complexes, s'est interposé et lui a fait une obhgation de conscience de ne pas me déshériter. C'est alors que M. Aupi nel a été chargé de m'écrire, et ?>!. Aupinel pourra vous dire que, pendant longtemps, il n'a pas été question de moi, qu'on me regardait comme mort, et que ma tante elle-même disait à qui voulait l'entendre que je n'aurais jamais rien d'elle. Et voilà que, sans avoir fait aucune démarche pour cela, je reçois de son notaire, après un silence de dix ans, une lettre dans laquelle on me demande si j'ai besoin d'argent.
J'aurais compris cela de mon père, à qui, par deux fois, en 1879, j'ai inutilement demandé qu'il m'aidât à revenir ; mais, de ma tante, que j'avais perdue de vue, à laquelle je ne songeais plus, cela m'a paru tellement extraordinaire, qu'après tout ce qui s'était passé, il m'a été impossible de ne pas voir immédiatement dans cette intervention la main de la Frovideuce. C'était, pour moi, l'ordre de partir et j'aurais dû le faire. Car on ne doit pas sacrifier un intérêt général à des intérêts particuUers et manquer de courage quand Dieu manifeste sa volonté.
La ligue du bien public
Nul n est prophète en son pays. — J'ai eu la naïveté de croire, e'tant en Ame'rique, qu'il suffirait d'exposer la ve'rite' à Nantes pour qu'aussitôt elle fût acceptée de tous, et je vois, avec peine, qu'il n'en est point ainsi et ({u'il y a, chez vous, un parti pris de faire la sourde oreille. C'est en vain que je demande l'examen et la discussion, vous refusez de reconnaître une vérité qui n'est pas ce que vous voudriez qu'elle. fût. Evidemment, il aurait fallu que Dieu vous consultât pour savoir ce qu'il avait à faire ; mais ce n'est point ainsi que les choses se passent, et, comme il est le maître, il a le droit de commander, je suppose. ,
Un moment déconcerté par votre attitude, quand j'ai enfin compris que je perdais mon temps auprès de vous ; que mes livres jetés par milliers dans le public ne produiraient pas d'effet durable; qu'il fallait, par conséquent, procéder d'une autre façon pour faire triompher la vérité, j'ai pensé qu'il n'y avait qu'un moyen de réussir, celui d'organiser, sous forme de confrérie, une ligue du bien public ayant pour but de renverser l'éducation actuelle dont tout le monde souffre, mais particulièrement les enfants. Une communion par an, un chapelet par mois, une cotisation insignifiante, l'adhésion à la vérité, la diminution des heures d'études, la suppression des programmes officiels et du baccalauréat, la liberté absolue de l'enseignement à tons ses degrés, mais surtout l'affirmation du droit qu'a l'enfant d'être élevé pour sa vocation et non pas pour un autre : tels sont les principes fondamentaux auxquels, après mure
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réflexion, je me suis arrêté. On comprend qu'il y a là, en quelques mots , l'exposé d'une doctrine d'où sortiraient nécessairement pour le peuple d'immenses avantages. Aussi ai-je résolu d'agir immédiatement et, sachant que l'œuvre de la propagation de la foi a commencé, à Lyon, dans la mansarde d'une pauvre ouvrière, je me suis dit, tout d'abord, qu'il fallait prendre un point d'appui et choisir un collège pour recruter des adhérents. Car la jeunesse n'a pas d'arrière-pensée ; elle est d'ordinaire droite et généreuse, et, dans le cas présent, plus susceptible que les hommes faits de comprendre une chose qui l'intéresse directement. Saint-Stanislas n'étant autre chose que l'ancien collège des Couëts où j'ai été élevé, j'ai cru que je trouverais là quelques enfants pour se mettre à la tête du mouvement, et voilà pourquoi j'ai distribué tant de livres à la porte de l'établissement. Je sais, au reste, de personnes qui le tiennent elle-mêmes d'un père de famille, que mes ouvrages ont produit leur effet sur les enfants et que les professeurs les ont confisqués avec humeur et en s'en moquant. Or, je dis que la tnort de M. Jahan, arrivant sur ces entrefaites, après tout ce qui s'est passé au Canada, cette mort subite a été pour vous, sinon une punition, du moins un averti>sement d'avoir à obéir à un ordre formel de Dieu, et bien des gens, à la lecture de ce livre, n'en douteront point.
On a dit, à ce propos, que la mort d'un homme ne pouvait pas constituer un miracle, puisque tous, tant que nous sommes, à un moment ou à un autre, nous devons mourir. L'objection, au premier abord, parait spécieuse ; mais, sans y répor.dre d'une
manière directe, à vous qui faites cette objection, je vous demanderai ceci : quand l'ange du Seigneur, sous les murs de Jérusalem, extermina dans une seule nuit, toute l'arme'e de Sennache'rib, la mort des Assyriens, cette mort extraordinaire, e'tait-elle un miracle ? Si oui, que devient votre objection ?
Le crime de Juda
Il est certain que Dieu récompense magnitiqueraent ceux qui adhèrent au miracle et qu'il punit sévèrement ceux qui refusent de le faire ; qu'en un mol, sans l'avoir mérité pourtant, je suis l'objet d'une protection spéciale, non pas sans doute à cause de moi comme individu, mais parceque, revêtu d'une mission publique, j'apporte au monde une grâce de choix; que je suis le défenseur officiel des dogmes fondamentaux de la religion catholique et particulièrement de la messe ; que, sur des preuves nouvelles qui sont philosophiquement inattaquables et à la portée de toutes les intelligences, j'ai clairement établi et la réalité de cet auguste mystère, et sa valeur infinie et le droit que nous avons d'obtenir de Dieu, au nom de Jésus- Christ, les grâces, si grandes soient-elles, qui nous sont nécessaires. Si j'attribuais à ma vertu les miracles qui ont eu lieu, votre négation s'adresserait à moi ; mais ce n'est point ainsi que la question se pose, puisque je les attribue aux mérites de Notre-Seigneur et que, dès lors, la négation s'adresse à la messe. En niant ces miracles dont vous avez la preuve, vous faites à Dieu une cruelle insulte ; vous méconnaissez et son amour et sa puissance ;
et votre incrédulité, dans le cas présent, c'est une trahison, la trahison de Juda. Car enfin, quelle différence trouvez-vous entre sa conduite et la vôtre ? Juda a mérité d'être appelé un démon par le Christ lui-même, pour avoir refusé de croire au mystère de l'Eucharistie à une époque oii ce dogme vénérable heurtait tous les préjugés et devait révolter l'esprit humain : et vous, après des siècles de foi, jouissant de prérogatives dont il est impossible à la raison de pouvoir se rendre compte, vous mettez des bornes à la puissance de Dieu, à son amour infini. Aussi j'oserais presque dire que votre crime est plus odieux et plus incompréhensible que celui de Juda et que vous êtes, déjà peut-être, plus coupables que lui. Quant à moi, je ne suis point en cause, ou, du moins, je ne suis en cause que comme un instrument pour faire mieux ressortir la grandeur du miracle, la vertu rédemptrice du sang de Jésus-Christ.
C'est, en somnie, la question des indulgences qui est en cause et, peut-être aussi, l'infaillibilité du Pape que Dieu rend manifeste par un exemple.
Une question pour finir
Dites-moi donc, prêtres de Nantes, quand Bernadette, à Lourdes, voyait la Vierge d'un clair regard, auriez-vous exigé, vous autres, pour croire en sa présence, qu'elle vous apparût comme à elle ; et comprenez-vous si peu l'économie de la révélation que vous ne mettiez aucune différence entre
celui qui, l'objet d'un miracle e'clatant, doit en donner la preuve, l'exposer clairement, re'pondre aux objections, résister à la sottise des uns, à l'incrédulité des autres, en un mot, ne se laisser déconcerter par aucun obstacle, de quelque nature qu'il soit, et ceux qui, comme vous, n'ont à faire, pour se sauver, qu'un acte de foi, un seul acte de foi ? Seriez-vous donc par hasard de ceux dont il est écrit : Aures habent et non audiunt, ocuîos habent et non vident, pedes habent et non ambulabunt ?
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