‹ La Cloche (volume 2)Chapitre 17 sur 21 · LUDOVIC FABER · texte numérisé non relu

LUDOVIC FABER

Enfin, M. Quentin a été interrogé.

Est-ce un commencement d'amnistie ?

E. Lockroy a été invité à se constituer prisonnier aujourd'hui même avant midi.

Il paraît que, s'il n*entrait pas, aujourd'hui 14, à Sainte-Pélagie, Teffet libéral et libérateur du centenaire serait compromis.

Le maréchal Niei est mort cette nuit.

Cette perte sera vivement sentie par l'Empereur, qui n'a pas beaucoup de maréchaux aussi capables.

Quelqaes personnes, tout en respectant un deuil privé qui ne saurait grossir jusqu'à la dimension d'un deuil public, estiment que cette mort pourrait fort bien devenir une garantie de la paix.

Le maréchal Niel préparait tout pour la guerre ; la mort n'a pas attendu la bataille.

Cette lin prématurée explique les craintes superstitieuses dont les ministres de l'Empire, aussi faibles que les autres hommes, sont souvent pénétrés.

M. Rouher ne voulait pas coucher dans le lit de M. ïroplong. Quel est le brave qui n'aura pas d'insomnie dans le lit de M. Niel ?

En effet, il suffit de dresser la longue liste des ministres morts en fonctions ou après avoir rempli leurs fonctions, depuis 1852, pour supposer que les portefeuilles ministériels sont funestes et pour avoir des craintes superstitieuses fort excusables.

Parce qu'on devient ministre, on n'en est pas moins égoïste ; et je crois que l'on eût tortement centriste M. Duruy si, au beau milieu de son règne, un huissier de la Mort était venu lui dire :

— Frère, il faut mourir !

Quand on n'a pas d'autre idéal que la jouissance des faveurs présentes et des biens réels, on ne se résigne pas facilement à la privation.

Ce ne sont pas les ministres de l'Empire qui feraient un pacte avec la iMort. Ils savent bien qu'ils ont trop peu de titres à l'immortalité pour ne pas redouter de mourir.

Diinauche 15. — Je dormais cette nuit du sommeil du juste, ou plutôt du criminel endurci, et je ne rêvais pas plus de l'amnistie que du couronnement de l'édifice, quand, vers 3 heures du matin, j'entends des pas et des voix dans mon mur. On m'appelle et on frappe à ma porte.

i — Qui est !à?

— Un gendarme qui veut vous parler.

— D'où vient-il ?

— De la Préfecture de police.

— Mais je suis déjà arrêté, et nous ne sommes pas en décembre.

— C'est l'amnistie que Ton vient vous signifier.

— Que l'amnistie soit la bien venue, mais que le diable emporte le commissionnaire qui trouble ainsi mon sommeil I

J'allumai ma bougie; je Jus la page de Délie prose qui ordonnait de me laisser libre à la première heure de la matinée. Mieux

inspiré après deux minutes de réflexion, je remerciai le gendarme, et je compris ce qu'il y avait de délicat et d'empressé danicette commission donnée au milieu de It nuit par la Préfecture de police. On n avait pas vouin que j'attendisse la publication de VOf/iclel, et Ton tenait à ce que je pusse jouir, dans toute sa plénitude, de ce beau jour du centenaire.

D'ailleurs, pourquoi l'heure serait-elle insolite ?

L'amnistie a dû être signée tard dans la ?oirée : les ordres ne sont partis qu'à une heure du matin de la Prélecture.

Ne sait- on pas que c'est une coquetterie de la modestie qui nous gouverne, de ne travailler que la nuit?

Je me rendormis pour voir en rêve une junde d'enfants de troupe dansant aulour du prince impérial, au camp de Chàlons, sur J'air : Ron^ ron^ petit patapon, et le refrain me perçait les oreilles :

La péûiteuce est dutice.

Nous recommeiiceroDs.

Je me hâte d'ajouter qu'à l'aurore la ronde s'évanouit , le refrain de l'ingratitude s'éteignit, et que je fus relativement heureux d'aller coudoyer les provinciaux qui font, aux jours de fêtes, l'intérim des Parisiens.

C'est Lockroy qui a dû bien rire quand on lui a rouvert, le 15, la porte fermée sur lui le 14 au soir.

Il parait que cette petite mise en scène était nécessaire ponr la représentation de l'amnistie, ou : Possé minuit.

Nous avons en France ia fureur des inaugurations.

On avait parlé d'inàugurer aujourd'hui la nouvelle fonlaiae dite du Chat eau- d'Eau. Mais les maçons ne von^ pas toujours aussi vite que les faiseurs de programmes, et il a bien fallu se contenter d'inaugurer quelques moellons ornés de verdure et de palmiers.

Je dpis au gouvernement qui m'amnistie !a justice de déclarer que cette déception

n'ef-t pas vivement sentie. On est habitué à ces monuments incomplets, et aujourd'hui il y a des hisées d'induigence dans Tnir.

On ne rencontre que des habits brodés d'or, gonflés par les vœux qui remplissent les poumons de MM. les sénateurs et de MM. les députés.

Comment l'Empereur, qui est malade, val-il supporter ces fadaises lyriques et ces fadeurs dynastiques ?

j'ai publié ie lexte de l'actfj de déchéance voté pyr ie Sénat du premier Empire, J'au-

— aérais dû le rapprocher de l'acte de déférence par lequel le même Sénat suppliait César de devenir Auguste ; on eût mieux vu le contraste que fait le servilisme de la veille rapproché de l'égoïsme du lendemain.

C'est dans ce beau jour de fêle qu'il faut apporter une fleur de plus au monument du centenaire.

Je dépose donc sur Tautel orné de festons ce compliment historique.

Le 27 mars 1804, alors (jue le trou du fossé de Vincennes était à peine comblé, et que touK les honnêtes gens de Paris étaient en deuil de ce meurtre ellroyable et inutile, le Sénat vint, avec son plus beau jabot, baiser la main sanglante wt olï'rir la couronne a qui venait de mériter le carcan.

M Vous fondez , disaient ces intrépides conservateurs, une ère nouvelle; mais vous devez Véfernlset\ Léclat nest rien sans la durée. Ne différez pas, grand homme! aclievez votre ouvrage en le rendant immortel comme votre gloire. Vous nous avez tirés du chaos du passée vous nous faites bénir les bienfaits du présent, garantissez -nous Wwenirl »

On sait comment Bonaparte accueillit ce vœn sincère du Sénat. On sait aussi comment il garantit l'aiv/îf/' et ferma la porte au chaos.

Je ne doute pas qu'il ne vienne un jour un historien pour nier les deux invasions et pour effacer de l'hisloire la date de Waterloo. On trouve déjà des gens qui disent :

— L'on a beaucoup exagéré nos désastres! D'ailleurs Napoléoû a été trahi !

Je le crois bien, surtout par son Sénat.

L'homme du 48 brumaire et du fossé de Vincennes a pourtant osé dire dans le Mémorial (édition de 1823, t. ï, p. 234) : « Je suis monté sur le trône, vierge de tous les crimes de ma position. Est-il bien des chefs de dyna'^tie qui puissent en dire autant? »

Cette petite satisfaction dénote un Utrible aplomb.

Pourtant, par moments, l'homme sans reproche n'était pas to^t à fait sans peur.

l?b jour(i. li, p. 107), il manque de s'embourber daos un marais en se promenant avec Las Cases.

a — Moucher, lui dit-il, voici une sale aventure. Si nous avions disparu ici, qu'eûton dit en Europe? Les cafards prouveraient, sans nul doute, que nous avons été engloutis pour tous nos crimes. «

Un journal, Paris, publie un numéro consacré tout entier au centenaire, c'est-à-dire résumant toutes les histoires de Napoléon.

Je fais mieux ; je vais cueillir dans le Mémorial et dans les Mémoires des fidèles les fleurs les plus précieuses pour en faire un bouquet. Ce sera Napoléon jugé par luimême, et je prolongerai ainsi la fête des cœurs, pendant plusieurs jours.

Pour aujourd'hui, jour du centenaire, montrons l'idée que Napoléon h*" avait de lui-môme au physique.

Cet homme, qui avait tous les orgueils, avait aussi toutes les vanités.

Il disait u!i jour à Antomarchi, pendant que, tout nu devant son médecin, il était frotté, massé par son domestique :

« — Vous le voyez, docteur, beaux bras, seins arrondis, peau blanche, douce, pas un poil, excepté pourtant..... Plus d'une belle dame ferait trophée de cette poitrine. Qu'en

dites-vous ? Et ma main ? combien d'élégantes en seraient jalouses? »

Il se brossait, détaillait les charmes, les défauts cachés de quelques Européennes, s'interrompait, excitait son valet de chambre, reprenait, discontinuait, reprenait encore :

— « Madame X. était vive, sémillante

Ferme, coquin ! et désirait beaucoup

avoir un enfant de la race des héros Allons donci comme sur un âne ! Elle vint

un jour Mais ce coquin ne brosse pas.

Laissez, que je tienne compte à ses épaules des ménagements qu'il a pour les miennes...

(' Il lui secoua légèrement les oreilles, lui donna quelques taloches. »

{Mémoires (TAntomardù^ 1. 1, p. 166 )

Le Mémorial confirme ces détails sur la toilette du demi-dieu. Les admirateurs de cet homme sans rival et sans poil nous sauront gré d'épuiser un si noble sujet.

Voici ce que dit Las-Cases :

« II est fort gras, peu velu, a la peau blanche, et présente un certain embonpoint, qui n'est pas de notre sexe, ce qu'il observe parfois gaiement. L'Empereur se frotte la poitrine et les bras avec une brosse assez rude, la donne ensuite à son valet de chambre pour qu'il lui frotte le dos et les épaules, qu'il arrondit à cet eifet, lui répétant d'ordinaire quand il est de bonne humeur : — (( Allons ! fort, comme sur un âne ! »

(( Quand il était en gaieté ou sans préoccupation, il lui arrivait d'ordinaire, à la fia

du frottage de ses épaules comme à chaque évolution, pour les deux côtés de sa barbe, de considérer en face, quelques secondes, le valet de chambre de service et de lui appliquer ensuite une bonne tape sur les oreilles, en raccompagnant de quelques mots de plaisanterie... A nous aussi, il lui arrivait souvent de nous pincer l'oreille ou de nous la prendre à poignée. Mais, à l'expression qui accompagnait toujours ce geste, nous devions penser qu'on était bien heureux, au temps de sa puissance, d'une pareille faveur. »

Ë.iifiBdl 16. — Disons- le parce que c'est la vérité, comme spectacle des yeux, comme luxe de mise en ?cène, comme apothéose, rien n'est comparable h ce que nous avons vu.

C'est la bêtise devenue suhlime; c'est la puissance de la niaiserie élevée à une hauteur incommensurable, (^uels princes niais! quelles oies superbes pour un capitole !

On a deviné, n'est-ce pas ? que c'est de la féerie de la Gaîté que je veux parler, de l'immortelle Cha/fe Blanche. Elle aura son centenaire avant quatre mois, ce qui lui donne un avantage incontestable sur Napoléon, oblige d'attendre cent ans.

Thérésa, qui chante la cantate des canards, en attendant qu'on lui fasse chanter la Marseillaise: un joune acteur de 8 ans et demi qui joue son rôle aussi intrépidement que le Prince impérial joue le sien; le ballet des oiseaux et la roue du paon, supérieure à toutes les roues de M. Uouher; le soin exquis des détails, la magnificence de l'ensemble, tout eulin classe à pari cette féerie dans les victoires et conquêtes de l'empire des fées.

Comment le Chàtoiet l'era-l-il pour rivaliser avec ce su<;cès prodigieux ?

L'amnistie est une bonne chose pour tout le monde. Pour les prisonniers, cela est incontestable ; pour le gouvernement, cela ne serait gujet à contestation que si le gouvernement n'était pas résolu à inaugurer par la une ère nouvelle, et que s'il avait voulu seulement le succès d'un jour.

Depuis hier, on essaie de tendre un singu lier piège aux amnistiés.

— J'espère bien, leur dit-on, que la reconnaissance va vous désarmer. Vous ne pouvez plus attaquer un gouvernement qui vous amnistie. La convenance... la justice vous le défendent.

Je suis peu sensible à cet argument, et je voudrais bien savoir es qu'est en politique la valeur de la politesse. L'amnistie ne change rien aux convictions, aux exigences des principes. Tant mieux pour le pouvoir s'il entre dans nue phase nouvelle ; tant mieux pour nous si nous avons plus do liberté î Mais pourquoi rendre nos armes et évacuei" l'Opposition, quand rien ne garantit l'ave nir, et quand le bienf«iil pré.^ent e.-.t un^: concession laite à ia pres-ion unanime de l'opinion publique?

Je suis reconnaissant et j'aurai des égards envers le chef de bureau de la police qui , mettant de l'empressement dans sa mission, m'a fait réveiller en sursaut pour que je ne perdisse pas une heure du premier jour de liberté; mais j'avais plus donné en efforts, en patience, en résignation muette, en travail, en sacriflces de toutes sortes au gouvernement, que je n'ai reçu jusqu'ici de lui.

Nos comptes ne sont pas équilibrés. Il me fait remise de cinq mois de prison, et les 17 ou 18 années que j'ai perdues à attendre, quand me les remboursera-t-il par la liberté ?

Je ne Tinjurie pas [iour l'acte spirituel accompli hier, mais ce n'esL que le premier, attendons les autres.

La justice veut que rarnnistio ne soit pas plus une démarclie stérile pour le pouvoir qu'un piège pour le pays.

Si c'est un progrès, nous le constaterons ; si c'est un leurre, nous le maudirons. Kn attendant rexpcrience, il n'y a qu'a profiler dignement du droit rendu, sans clameurs de défiance et sans explosion imprudente d'enthousiasme.

iMais continuons à seiaer des lleurs sur le centenaire.

M»i*di l'y. — Voici comment JNapoléon, en flls philosophe, jugeait l'auteur de ses jours expirant :

(( Mon père, si peu dévot, qui avait même fait quelques poésies antireligieuses , ne vit pas plutôt le cercueil entr'ouvert qu'il se prit de passion pour les prêtres... Un changement si subit, qu'éprouvent néanmoins tous ceux qu'attaque une maladie grave, ne peui s'expliquer que par le désordre que le mal porte dans la machine humaine. Les organes s'émoussent, ils ne réagissent plus ; le moral s'ébranle, la tête se perd ; de là, le besoin de confession, d'oremm et de toutes les belles choses sans lesquelles il semble qu'on ne peut pas mourir. »

{Mpmoîres d' Anfomarchî y t. 1, p. 259.)

N'oublions pas que c'est l'auteur du Çon cordât qui parlait ainsi.

On a beaucoup parié de Tainour de Napoléon pour ses généraux. Cet amour n'allait jamais jusqu'à FaiX'Uglement.

A propos de Berthier, il disait {Mémorial) lui avoir donné 40 millions dans sa vie ; mais il pensait que la faiblesse d'esprit de «on obligé, son peu d'ordre, sa ridicule passion pour les femmes on avaient gaspillé une grande partie.

Quarante millions ! Je connais des maréchaux élrangers qui s'amuseraient à moiii-i.

« J'ai été trahi par Berthier, s'écriait i'Empereur, véritable oison que j'avais fait une espèce d'aigle. » (T. il, p. 434.)

Voici comment il appréciait le dévouement de ses anciens courtisans.

« Le changement de prince était devenu pour eux une mauvaise plaisanterie, li n'y en a pas un qui n'ait cru demeurer tout ce quil était en me voyant remplacé par Louis XVIH. Dans celte grande affaire, ces hommes malhabiles, avides, égoïstes, ne voyaient qu'une compétition dont Us s'int'

portaient peu et ne songeaient qu'à leurs Intérêts individuels, lorsqu'il s'agissait d'une guerre de principes à mort, qui devait les dévorer lousx Et puis, pourquoi le dissimuler? Convenons-en, j'avais élevé, et il s'est trouvé dans mon entourage, de FIÈRES CANAILLES!»

(T. m, p. 39 etsuiv.).

On le voit, quand on fera le centenaire des maréchaux de l'Empire, il faudra éplucher.

A propos de Murât, son beau-frère, il disait :

« Il est dilficile de se séparer du malheur avec plus de brutalité, de courir avec plus d'impudeur et de bassesse au-devanl d'une fortune nouvelle. »

(T. iV, p. 426).

Il n'y avait pas autrefois un cabaret un leu bien pensant qui n'eût une gravure en- :adrée représentant Napoléon serrant dans ?es bras le maréchal Lannes blessé, versant les larmes sur le moribond.

Tous les historiens racontent aussi que Lannes, au seuil de la mort, eut le senti-

ment des vanités de la gloire, el donna de sévères conseils à Psapoléon.

Voici comment, à Sainte-Hélène, Napoléon gardait rancune de ses conseils et jugeait la scène attendrissante qui a fait pleurer tant de buveurs.

(( A chaque instant, le malheureux Lannes demandait l'Empereur ; il se cramponnait à moi de tout le reste de sa vie. 11 ne voulait que moi, ne pensait qu'à moi. Espèce cV instinct /... assurément j il aimait mieux sa feni' me et ses enfants que moi ; il n'en parlait pourtant pas. Cest qiCil n'en attendait rien. C'était lui qui les protégeait, tandis qu'au contraire, moi, j'étais son protecteur ; j'étais pour lui quelque .chose de vague, de sapé' rieur, fêtais sa Providence; il m'implorait, »

Comme cela donne envie de mourir dans les bras de son souverain î Je désire qu'à mon lit de mort on ne fasse pas plus venir l'Empereur que... le baron Taylor !

Mercredi 18. — Il paraît que le Prince Impérial a passé la revue au camp de ChâloDS, comme une grande personne.

Il a fait remise des pensums, je veux dire des punitions, et on a consacré sa présence par une retraite aux mirlitons, je veux dire aux flambeaux.

— bb —

Le prince n'était pas sur un ccloriprde^ mais sur un vrai cheval. On avait songé à lui offrir un cheval de bois ; on a craint qu'il ne répondit :

— Le bois qui doit me porter n'est pas encore planté.

On a ainsi esquivé un mot historique.

Le jeune prince a partagé ses joujoiia: avec quelques soldats qui attendaient la décoration et qui l'ont reçue de cette façon.

Les libéralités impériales se trouvent expliquées parle Mémurkil de Sainfe-hélme.

Napoléon disait de ceux qu'il avait faits ^i riches :

« Je n'étais pas d'humeur à donner le spectacle d'un roi d'Asie. Je n'agissais ni parfaiblesse, ni par caprice; tout en moi était calcul. Quelque tendresse que j'eusse pour les individus, je n'avais pas prétendu les {?orger pour leurs beaux yeux ; j'avais voulu fonder en eux de grandes familles, de vrais points de ralliement, en un mot des drapeaux, dans les grandes crises nationales, u (T. Yi, p. 169).

On sait que, sous ce rapport, il n'a guères réussi.

Beaucoup de démocrates, dont le nombre a diminué sensiblement, pardonnaient autrefois l'Empire à Napoléon 1", parce que, disaient-ils, il avait promené la Révolution en Europe. Ce n'était pas ainsi que le grand despote voulait (M.re jugé.

(» J'ai refermé le gouflre anarchique et débrouillé le chaos, disait- il; j'ai dessouUlé ]a Révolution, ennobli les peuples et raffermï les rois. J'ai excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites et reculé les limites de la gloire. Tout cela est bien quelque chose. ))

Eh bien! j'en demande pardon à l'ombre auguste, tout cela n'est rien, sans la liberté,

puisque de tout cela il n'est resté sur des ruines qu'un besoin immense de liberté.

Toutefois, il avouait qu'il avait été républicain.

On causait politique à Sainte-Hélène ; le général Bertrand disait qu'il n'avait jamais été républicain.

— Quant à moi, dit Las-Case^, il était notoire que j'avais débuté par être royaliste pur et des plus ardents.

— C'est donc à dire, Messieurs, a re{)ris plaisamment l'Empereur, qu'ici je suis le seul qui ait été républicam ?

— Et encore, sire..., avons-nous repris tous deux, Bertrand et moi.

— Oui , rcpublkaln et pcdrwtc ! a répété l'Empereur.

Sait-on comment Napoléon entendait servir le peuple ? En l'écoutant ? Non, en le devinant. Il n'eût jamais voulu fonder sa dynastie sur le suffrage universel. Ecoutez-le plutôt :

({ Le premier devoir du prince, sans doute, est de faire ce que veut le peuple. Mais, ce que veut le peuple n'est presque jamais ce qu'il dit. Sa volonté, ses besoins, doivent se trouver moins dans sa bouche que dans le cœur du prince ! »

Va-t'en voir s'ils viennent!,.. Les vœux du peuple parlant tout bas dans le aeur du prince, mais ne s'avisant jamais de parler tiaut dans les comices ; c'est le fond de la politique napoléonienne.

Le peuple a bien raison d'acclamer un héros qui le portait tant dans son cœur.

Les princes veulent la liberté ; ce n'est pas toujours leur faute s'ils ne la donnent pas, c'est tout naïvement que leur intérêt contredit leur bon sens.

Napoléon a pu léguer, sous ce rapport, ses traditions à ses héritiers.

Las-Case? raconte clans io. Mémorial ce qui Éiuit •

« Causant à l'écart 'dans un des cercles du soir, aux Tuileries, avec trois ou quatre personnes groupées autour de lui, ainsi que cela arrivait souvent, il termina une grande question politique par ces paroles remarquables :

— Car, moi aussi, je suis foncièrement et naturellement pour un gouvernement fixe et modéré.

Et comme la figure d'un de ses interlocuteurs iui exprimait quelque surprise :

— Vous ne le croyez pas, conlinua-t-il ; pourquoi *? Est-ce parce que nia marche ne semble pas d'accord avec mes paroles? Mais, mon cher, que vous connaîtriez peu les hommes ! La nécessité du moment n'est-elle donc rien à vos yeux? Je n'aurais qu'à relâcher les rênes, et vous verriez un beau tapage. Ni vous ni moi ne coucherions peut-être aprè>-demain aux Tuileries. »

Ce que disait Napoléon l", c'est, à peu de chose près, ce que dit Napoléon 111. Lisez plutôt le livre de M. Emile Oilivier, racontant ses entrevues avec l'Empereur.

Mais que la leçon de l'oncle serve au neveu, et la politique qui n'a abouti qu'à un désastre doit être un avertissement sévère.

Quand on veut la liberté, il faut ia donner. La retenir, c'est vouloir se la faire arracher ; puisque l'histoire prouve que la réserve a été funeste, et puisqu'on attend encore l'épreuve d'un gouvernement mort d'apoplexie libérale.

(Louis Ulbac») FERlUiilUS Le Gérant : L. LE CHËVALIb'B

Paris.'- Imprimerie dn niihulsson et r». r,. rue ( (nj^Héroo

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