LETTRES DE FERRAGUS
PAR
LOUÎS ULBAGH
Un voiuir.e in- 18, — Prix : 3 francs.
N" 18. Samedi 1-2 décembre 1868.
LA CLOCHS
FAX
FERRAGUS
jrcïsdê 3 drcc25î?3i;»e, — Il faut bien que je l'avoue.
J'adorerais le gouvernement si je parvenaif. jamais à l'aimer un peu; car il a déployé liier et aujourd'iiui une mansuétude d'un goût cliarmant.
Il est impossible, quand on fait une sottise, de la faire à, la fois plus complète et plus inolTensive.
Remarquez, s'il vous plaît, qu'il y avait deux anniversaires à fêler dans ces deux jours : celui d'Austerlilz et celui du 2 décembre. Cotait plus de prétextes qu'il n'en fallait pour humilier le bourgeois.
Sans compter que l'on était précisément à la veille de la Sainte-Barbe, la fête des artilleurs, et que, quand on n'a pas inventé la poudre, on n'est pas tenu de la ménager.
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Il y avait sur les boulevards des milliers de citoyens paisibles, un peu plus de femmes et d'enfants qu'au 2 décem.bre. Ces gens-là ne se seraient pas défendus plus que leurs aînés : on pouvait tirer dessus, les mitrailler et renouveler la tache de sang qu'il est si impossible d'eflacer.
Eh bien! tout s'est jiassé pacifiquement. Si on a arrêté une soixantaine d'individus,
c'e?l qu'il f;uit toujours arrcMor quelqu'un, quand on dérange tant d'escouades de sergents de ville. Mais les prisonniers ne sont pas encore fusillés ; tout porte à croire qu'ils ne le seront pas ; qu'ils n'iront ni à Lambessa, ni à Cayenne. Pour un rien, et s'ils savaient seulement exécuter des tableaux vivants, on les expédierait à Compiègne.
A la bonne heure! pourquoi tout ne s'esiil pas passé de la même façon en 18ol?
J'avais des appréhensions terribles. Puisque l'autorité tenait tant à cette -manifestation, à laquelle les amis de Baudin et les ennemis du 2 décembre ne tenaient pas du tout, on pouvait craindre quelque reprise de tragédie sinistre. Des rumeurs inquiétantes, des bruits absurde?, mais vraisemblables, avaient circulé ; on avait parlé de perquisitions, d'arrestations nocturnes.
Dieu merci, tout s'est borné pour Ausler- Vilz à la petite moisson de couronnes que les
vieux débris de nos armées vont périodiéîuemcnt déposer, sur l'invitation spontanée de l'Etat, aux angles do la colonne Vendônie.
Quant au reste, les troupes sont rentrées à leurs casernes avec de la boue seulement; et la boue ne nous fait plus peur.
La mise en scène était irréprochable.
Pour justifier ce joli mot sur la bataille de Clicby , que la Clocke a répété il y a un mois d'après un académicieD, et qui fait fortune aujourd'hui sans signature, on avait transformé la prison pour dettes en arsenal, et le cimetière en forteresse. Les journaux poussent même la flatterie envers le pouvoir jusqu'à raconter que les ambulances étaient prêtes, et que les blessés, non plus que les morts, n'auraient manqué d'aucun des secours, des égards dus à leur état.
C'était exquis de précaution.
Je niG souviens qu'au 2 décembre une sollicitude analogue avait préparé paternellement les compresses; et qu'on voyait défiler sur les boulevards les régiments, musique en lôte, avec les civières et les infirmiers en queue. Les chirurgiens regardaiint la foule d'un petit air engageant. C'était sinistre et infàm.e.
Cette fois-ci, ils en feront pour leurs préparatifs.
Fera-t-on le procès des curieux maladroits qui se sont laissé prendre? Se trouverat-il parmi ceux-là un ami du pouvoir assez enthousiaste^ assez dévoué, pour avduer un projet réel de manifestation qui a été le rôve de la police et riudlucination ' du ministère? je n'en sais rien; mais je sais que si nous étions sous un régime moins in-
faillible, de vigoureuses interpellations at- M teindraient du haut de la tribune française " les agents du pouvoir assez insensés pour le compromettre dans une expédition de Don Quichotte contre les moulins do Montmartre; et la destitution du préfet de police suivrait immédiatement cette réclame abusive de la police, faite pour alarmer les honnêtes gens.
Dans le premier moment, des collégiens ont été arrêtés.
Voici, à ce sujet, la lettre d'un élève de seconde, du lycée Louis-le-Grand :
<■( Monsieur, » J'ai été aujourd'hui par hasard près du » cimetière Montmartre avec un de mes cou- » sins, marin au service de l'Etat, aujour- » d'hui en congé pour quatre jours. 11 avait » tenu à ne pas traverser Paris sans aller )) sur la tombe d'un de. ses parents. Là, nous 1) f-iimes bien surpris de voir des centaines
» de sergents de ville qui bousculaient et » arrêtaient même les gens à tort et à travers. » On ne pouvait arriver au cimetière ni » même stationner au milieu du boulevard. » Cependant, j'ai pu passer, grâce à l'u- )) niforme de mon cousin, je le suppose, )) car, m'ôtant par hasard séparé de lui, » j'allais être arrêté quand mou compagnon » m'a appelé. Alors, le sergent de ville, qui » voulait m'appréliender, s'écria : — «Pour- » quoi ne pas me dire que vous étiez avec » ce monsieur ? Monskur, pour nous, est » un troupier. »
» Pourquoi les /ro?//rier5 passent-ils quand » les civils ne passent pas? A-,t-on donc si » peur de mécontenter les troupiers, quand » on arrête si facilement les civîls'i Seriez- » vous assez bon pour me répondre dans » votre prochain numéro? J'ai inutilement » demandé cette explication aux sergents de » ville.
» Agréez, monsieur, etc. »
hhjîi correspondant est biea jeune ; mais je soupçonne qu'il n'a pas besoin de raarépoDse. De toutes les arrestations faites ou à faire, les plus essentielles sont certainement celles des enfants.
Hérode, en faisant massacrer les petits Juifs de peur du Messie, é!ait dans la logique.
Si l'on veut biea remarquer que, depuis l'émotion produite par l'alfaire Baudin, ce sontles jeunes gens, nés tout récemment à la vie politique et n'ayant pas souffert personnellement des nécessités du coup d'Etat, qui plaident avec le plus d'énergie contre le spectre de cet attentat; si l'on se rappelle que l'élève Cavaîgnac a agité la France entière par son accès de fierté filiale; si l'on interroge les maîtres surpris de voir pénétrer dans les cervelles de leurs élèves des idées que M. Duruy ne commande pas d'enseigner, on se convaincra que le grand, le
sérieux danger, c'c: l la jeunesse, oi qu'il serait peut-être urgent de transporter (ouïe la population des iyeées qui pense mal, et qui se prépare à ma! a-rir.
Les vieux s'en vont; on n'a pas besoin de les pousser vers les cimetières ; ils y arrivent tout seuls et pour enx-mômes.
Mais les jeunes s'éîanccnt du collège avec un aiplôme secret de libéralisme; qu'ils sont irnpatienis de déployer sous le nez de la police.
D'où vient ce mai? Comment l'empêclier, puisque le procklé d'Hérodc soulèverait peut-être des préjugés? Voilà le problème. Il vaut qu'on s'y arrè'e, au lieu d'arrêter des vieillards, des vaincus.
Tout enfant qui étudie l'histoire apprend à réfléchir, et tout écolier qui pense apprend à voler contre le gouvernement.
C'cr-t làla vcrilô. J'engage donc le pouvoir, quand il recommencora , par un jour de gâchis, ses variations stratégiques sur l'air : Il pJeut, bergère! à ne pas reculer devant l'arrestation, et, au besoin, la suppression de la jeunesse.
Je sais bien que supprimer la jeunesse et l'avenir c'est supprimer la vie ; mais, ce n'est pas ma faute si la mort, autant dire le suicide, est la conclusion logique de ce système que je n'ai pas inventô.
On (lit qu'un trèà-grand pcrsunnapo s'était échappé des délices do Compiègne pour venir assister aux péripéties du .3 décembre à Paris. Il a pu retourner gaîment à ses plaisirs.
On s'amuse toujours à Compiègne. Saiton quel en serait le lion, s'il voulait se laisser dompter?
M. Gambelta, l'orateur, le tri'bun de la sixième chambre.
Il paraît que de grandes dames, qui suivent les modes de Marie-Antoinette, l'ont appelé Mirabeau. Si M« Gauibelta le voulait, il pourrait se prêter à la charade et entrer en pourparlers avec le château, puisqu'on réveille si imprudemment tous les souvenirs, et puisque le nouveau Moniteur va môme pousser la couleur locale jusqu'tà publier tout le compte rendu de l'aflaire du Collier.
il paraît que, la veilîo de l'arrivi^e da prince et de ia princesse de GûV.v.^. i\ Compiègne, un imprésario^ amateur sans !e-.:uel il n'y a pas de belles fêtes, reçî:t \in nif s;age ainsi conr-j :
«Venez, ei apportez vos bas de Sf-i' ! »
Je me haie d'ajouter que les mots bas de soie ne doivent pas être pris dans leur sens propre. Il est aussi inulile de recommander à un invilô de certain genre d'apporler ses bas de soie qu'il le serait de rappeler à I^î. Darimon l'urgence d'une culotte courte pour aller aux Tuileries.
Apportez vos ba^ de soîe^ cela voulait dire : Apportez votre esprit; nous n'avoni; ici que des lonction'naires : on s'ennuie !
L'aimable convive a:courut, et quelqu'un l'accueillant au débotté, avant l'exhibition des bas de soie, lui dit :
— Passez la nuit s'il le faut, mais j'ai besoin de dix-huit couplets demain.
— Dix-huit cojpletsî ce n'est pas assez pour des princes charmants qui en méiiîent bien davantage ; c'est beaucoup pour un improvisateur qui ce connaît pas les princes. Encore faudrait-il un cadre, ua prétexte, une fable quelconque !
— Eh bien ! faites une charade. Je propose ce nom : Alexandra ! on le décomposera ainsi :
Halle,
Exempt,
Drap.
— Pourquoi no pas lairo doux lableaux seulomont, dont l'un ligurorait un personnage du nom ùWlrl: , et, qui serait sans drap?
— Ah 1 vous n'êtes pas sérieux ! vous n'arriverez jamais à rien !.. .
Voilà ce qu'un écho, discret dans son indiscrétion, m'a raconté. J'ignore si l'homme aux bas de soie s'est exécuté ; mais on voit qu'il ne tenait qu'à lui de procurer aux invités de Compiégne une amusante récréation.
Veiitlccili 4. — Si j'avnis des bas de soie, une culotte courte et quelques autres titres encore à une invitation impériale, j'emporterais à Compiègne le plan d une fameuse charade.
Au premier acte, des Yelléda de belle venue iraient cueillir le gui sacré sur lis chênes de la forêt.
Au second acte, je prendrais un ministre quelconque, je lui mettrais de longues oreilles; on feindrait de croire par politesse que c'est Midas ; mais' on avouerait ensuite que c'est un àne.
Et, pour le ioni, Guyane (françaiic), je peindrais une scène d'évasion des transportés de Cayenne. Ce serait à mourir de rire. Voyez un peu le canevas du dernier tableau : je le copie textuellement dan.-^ la lettre d'un déporté.
« Monsieur, moi aussi, j'ui eu i'hiinneur » d'être transporlé à Cayenne, comme chef
» et fondateur d'une société secrète que je » n'ai jamais fondée. Il est vrai que je par- » lais mal du coup d'Etat.
» Expédié àCayenne en 18o3, je me suis » évadé la même aniiée, avec six camarades, » doîit dsux moururent en route de faim et » de soif. Les morts s'appelaient Piannri, » que Von avait contraint à se nommer Zé- » none, par pudeur sans doute, et Cogens- ■ » ki, Polonais. Les survivants sont Bougue- » nay du Jura, Babin de Touraine, Carpeza » de Paris, Guerard, voilier du Havre, et » moi, votre serviteur...
» Laissez-moi vous raconter un épisode » de mon ciéjour.
» Un matin, les hautes marées détachè- » rent du fleuve des Amazones un bout d'î- » lot qui s'avisa de passer près de l'île du » Biahle, ou bien, si vous Taimez mieux, )) près des îles du Salut. L'administration » siégeant à l'île i?o?/a/e, ayant aperçu cet
)) îlot flottant, s'imagina que c'était le ca- » not, le radeau de détenus évadés. Tout » aussitôt, on cliautle les bateaux à vapeur, » et on les lance à grande vitesse sur les » traces de cette île insubordonnée. Pen- )) dant ce temps, uu appel nominal était fait » parmi les transportés et nul ne manquait.
» Même dans l'île du Diable, on riait ; » quelques-uns d'entre nous se permirent » de trouver qu'il y avait dans Fbistoire de » l'îlot matière à un article charivarlque. » Les garde-chiourraes ne furent pas de cet » avis; ils se uicbèrent, et, prenant au ba- » sard parmi les railleurs trois individus, ils » leur infligèrent buit jours de prison avec » deux beures de poteau par jour.
» Le supplice du poîeau consiste à ada- » cber les coudes à un poteau, et les deux » pouces ensemble. 11 arrive IVéquemnient » que le sang jaillit des extrémités des )) doigts ainsi serrés, et que l'on tomibecva- » noui.
» Celle foi?-là, les gardiens s'étaient Irom- » pés cl allaient punir des innocents. Les » coupables se firent spontanément connaî- » tre; on les substitua aux autres. Je n'étais » pas coupable, je n'étais que témoin.