INTRODUCTION IX
chaient pour lui aux sanctuaires, aux couvents allemands, et il lui était pénible d'avoir à juger et à condamner des personnes qui avaient été ses amis. Aussi longtemps qu'il Ta pu, il a repoussé la vision de la guerre ; il s'est réfugié derrière les < montagnes bleues » pour fuir ce cauchemar. A Sienne, abrité par ses volets bien clos, il achevait d'écrire la Vie de sainte Catherine (1) et il espérait poursuivre tranquillement ses études. Il comptait ne sortir de son refuge que lorsque les hommes, ayant cessé de se quereller, de nouveau se tendraient la main.
Il y avait cependant une pensée qui frappait à la porte de son âme avec persistance et troublait son repos, la pensée de la Belgique.
Ce qu'il y avait aimé, l'hospitalité qu'il y avait reçue, les jours qu'il y avait vécus revenaient sans cesse à sa mémoire. L'amitié qu'on lui avait témoignée, les impressions religieuses qu'il en avait rapportées, rendaient impossible l'indifférence dans laquelle il voulait demeurer. La cloche de la liberté, la cloche de l'antique beffroi de Gand, la cloche Roland sonnait le tocsin pour appeler au secours des Flandres et de toute la Belgique. Sa grande voix exprimait à la fois l'alarme et l'effroi du peuple belge, son héroïsme, et, à la bien entendre, son espoir. C'était devenu une obsession pour le poète danois.
La Belgique était pour lui le pays des carillons. Dans une page d'Impressions et DispositionSy paru en 1911, il raconte la fête des carillons qui l'accueillit dans le premier voyage qu'il y fit en 1901. « Je me
(i) Den hellige Katerina af Siena, Copenhague, 1915.
^ souviens encore du jeu des cloches de l'église voisine, de leur musique fine, légère, argentée qui, tous les quarts d*heure, dansait au-dessus du jardin où nous étions... Cest une somptuosité de tons que lance la tour sans flèche de la cathédrale de Malines; quelque chose qui est entre une marche et un menuet passe sur la ville, quelque chose de mesuré, de gracieux, comme un vol de papillon. Quand on croit que l'air est achevé, il repart; on dirait une revue ou une procession ; les troupes se suivent, chacune, drapeau au vent, tambours battants, la danse, légère et sûre recommence toujours, sans un seul faux pas, sur les chemins de l'air... »
Lorsqu'il arrive à Malines, en compagnie de Godefroid Kurth, il y a justement un concours de sonneurs. Ils étaient tous venus des Flandres, du Brabant et du Limbourg; dès sept heures du matin jusqu'à la nuit, ce fut un bourdonnement et un carillonnement ininterrompu à la grande joie des habitants massés sur la place. Il ne pourra désormais penser à la Belgique sans entendre sonner des cloches. Cette mélodie fîère et grêle des carillons réglait les existences laborieuses, confortables et calmes qu'étaient les vies belges. Liège le fait penser au Grand Siècle et il admire la courtoisie des femmes du peuple qui, après avoir causé se disent aimablement en se séparant : « Bonsoir, Madame ».
De la musique, des impressions artistiques, de belles églises, des savants, des prêtres, voilà tout ce qu'évoquait pour Jobannes Jôrgensen le mot Belgique; les années qui ont suivi son premier séjour n Belgique l'ont ramené bien des fois dans ce pays. Il a souvent ha