SCENE I
KÉROUAN, LOUISE, MADELINE, PORNIC, Filles et Garçons de charrue; Valets de ferme dans la cour, puis PERRiNE.
KÉUOUAN, paraissant au haut de rescalier, puis descendant.
Allons les gars, c'est l'afTaire d'une lieuvo pour rentrer ce restant de sarrasin qui est dans la pièce du bas, et finir de faucher le regain à côté... Dépêchons, dépêchons !... el après ça, dame! la fêle tant qu'il y en aura... et il y en aura ; c'est notre maître, M. le marquis de Montéclain qui la mène, comme faisait le soigneur autrefois; — el il a fait comme autrefois, lorsqu'il n'y avait pas de dame au château : il a choisi une paysanne pour êlre la reine de la fête... et celle qu'il a choisie, c'est Louise... ma belle el bonne Louise.
(Les paysans rentrent sous le hangar.) LOUISE , avec un soupir, à part.
Ah! pourquoi m'a-t-il choisie !...
KÉROUAN
Quelle gloire pour toi!... El puis, dame! v'li\ deux mois que tu languis et que tu n'as pas quitté la ferme. Crois-moi, fillolle, le plaisir et la danse sont de bons remèdes à ton âge.
LOUISE, à part.
Le plaisir ! la danse!... Ah ! rtion Dieu...
(Elle essuie une larme.)
Eh bien ! peliole, est-ce que ça va te reprendre?.., est-ce que tu soufTres encore?...
LOUISE
Non, mon père, non... je suis tout à fait bien maintenant... Vous voyez, je suis prêle à faire tout ce qu'il faul...
KÉROUAN
Et il faut que ça soit bien fait, pas vrai, Louise? (A Pornic et Madeline.) Allons, vous aulres, apportez le pain et le cidre. (Madeline sort et reparaît suivie de Perrine apportant comme elle des galetres). Tu n'es reine que pour un jour; mais pour ce jour-là, je veux qu'il soit dil qu'il n'y aura pas de j)ouvres dans le pays. C'est le vieil usage, ft l'usage est bon... C'est loi que ça regarde, Louise... n'épargne rien.
PORNIC, remplissant toujours ses pichés.
11 me semble qu'en v'Ià assez pour un jour.
REROUAN.
Eh ben ! quand il leur en resterait un brin pour demain, où serait le mal ^
MADELINE, à Pornic.
Ce n'est pas loi qui ferais ça, avaricieux.
PORNIC
Avaricieux... parce que j'aime autant manger mon pain que de le faire manger aux aulres.
LOUISE
Mon père... ne reslez-vous pas pour jouir du bien que vous faites ?
KÉROUAN
Ahl j'ai une bien autre corvée : Pierre vient de me dire que le général qui , tu le sais, doit venir ce matin , s'est enlêlé à prendre le chemin de la Croix-des-Trépassés.
LOUISE
Mais ce chemin est impraticable...
KÉROUAN
Il est comme ça , ce vieux Simon... Parce que, du lemps de son empereur, il a couru à son aise à travers tous les chemins du monde, il s'imagine qu'on dompte aussi aisément les chemins creux de notre vieille Bretagne... Nonni da ! nous y avons plus d'une fois embourbé les bleus, et je crois bien que le général y resterait, si je n'allais au devant de lui avec du renfort...
LOUISE
Faites donc, mon père... et surlout ne vous moquez pas trop de lui,
KÉROUAN
Pourquoi pas?... est-ce parce qu'il est comte et général... que je ne...
(Apparition des mendians qui s'arrêtent à la barrière.)
LOUISE
Non... c'est qu'il est malade...
KÉROUAN
Oui... oui... tu as raison... (Aux paysans qui sortent du hangar avec des faux, etc.) Allons, vous aulres, aux champs; et toi, François, amène les chevaux là-bas, tu sais...
PORNIC, abaissant l'échalier.
Allons ! allons ! les pauvres, ne barrez donc pas le passage.
Eh bien ! butor., .(Il pousse Pornic.) tout ce monde-là c'est nos hôtes et nos frères aujourd'hui... et si ma fille était une vraie reine, ce serait tous les jours la même chose. (Aux pauvres.) Entrez,
LA CLOSliRIK DliS GEiNÊTS,
mesenfans... (Ils enireiu.) Passez maintonant, i vous autres. (Les valets de la ferme sortent ; il va j vers un pauvre.) Tiens... c'est... (Le pauvre se j détourne ; Kérouan revient près de sa fille.) Dis donc, fille ! tu vois bien ce vieux UVbas?...
LOUISE
Oui, père...
KÉROUAN
Ça n'est pas gratid' chose de bon .. il aurait pu travailler plus et boire moins... je le lui ai dit souvent... mais c'est égal, il s'est battu autrefois avec moi contre les bleus...ïu lui donneras double ration et tu lui glisseras ces deux pièces de six livres.
LOUISE
Oui, père, oui...
KIÏROUAN.
Allons, les braves gens... allez... allez... et vous prierez Dieu un brin pour ma fille... n'est-ce pas?...
TOUS
Oui, oui...
RÉROUAN.
A tout à l'heure, fille... à tout à l'heure... (Tl sort par le fond ; Louise l'accompagne un moment.)