‹ La closerie des genets: drame en cinq actes et huit tableauxChapitre 82 sur 91 · ACTE V, I" TABLEAU, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, I" TABLEAU, SCENE II

Sa présence eût été un obstacle à la liberté de la discussion: il ne voulait consentir à aucun arrangement, et il ne viendra pas... Vous savez, madame, qu'en ceilainos affaires des tiers sont plus calmes, plus concilians...

LÉONA

Comme il vous plaira... je suis prête à vous entendre...

MONTECLAIN, aprcs un silence.

Dites-moi, ma chère Léona, avez-vous lu M. de Balzac?

LÉONA, étonnée.

M. de Balzac?... à quoi bon cette question?...

NONTÉCLAIN.

Vous savez que chacun a sa façon d'arriver au but. Veuillez donc me répondre... Avez-vous lu M. de Balzac?...

LÉONA

Je ne serais pas femme, si je ne savais par cœur tous ses délicieux ouvrages.

MONTÉCLAIN.

En ce cas, vous devez vous rappeler parfaitement l'Histoire des Treize ?...

LÉONA

Celte association imaginaire de quelques hommes qui se sont donné la mission de venger la société par des moyens effroyables?... Oui, vraiment; cela m'a fort intéressée...

MOXTÉCLAIN.

Vous devez donc être charmée devons trouver en présence de ses adeptes les plus connus... M. de Marsay et M. de Rastignac... et deux nouveaux néophytes à qui l'illustre romancier n'a pas encore donné la même célébrité... M. de Brias et moi.

LÉONA, lorgnant d'Avatianne et le notaire.

Vraiment!... Je vous avertis qu'il vous sera difficile de me faire prendre ces messieurs pour des héros de roman.

MONTÉCLAIN.

Cela se conçoit... le roman étant une histoire... réelle.

LÉONA

Je vous préviens encore, Montéclain, que je ne trouve pas l'invention spirituelle.

MONTÉCLAIN.

Je respecte la liberté des jugemens...

LÉONA

Et que, dans tous les cas, prétendre effrayer une femme, alors même qu'on ne réussit pas, est une tentative de mauvais goût.

MONTÉCLAIN.

Permeitez-moi de vous exposer, à ce sujet, une petite théorie; vous pouvez être convaincue que ces messieurs en partagent tous les principes.

LÉONA

Dites... Cela vous essaiera pour la tribune... quand vous y arriverez...

Certes, ma chère comtesse, personne plus que ces messieurs et moi ne croit au respect que l'homme doit à la femme ; dans notre société, où toutes les carrières et toutes les ambitions nous appartiennent, où la loi donne à l'homme la direction des affaires les plus sérieuses, où sa volonté, comme père ou comme mari, est presque toujours la règle absolue à laquelle il faut que , les femmes se soumettent, je trouve qu'il est noble et bon que nos mœurs tempèrent celte autorité arbitraire, et je ne sache rien de plus respectable et de plus charmant que cette protection universelle que la femme trouve dans sa faiblesse même.

LÉONA

Vous parlez fort bien, Montéclain, et vous aurez du succès...

MONTÉCLAIN.

Mais lorsqu'il arrive que la femme, au lieu d'être humble, timide et sounaise, qu'rl serait odieux de tyranniser, est un être froid, méchant, égoïste; lorsque la duplicité a été sa vie usuelle, lorsque le vol et le mensonge ont été pour elle un moyen de fortune, lorsqu'elle a joué avec l'honneur des familles, lorsque, par ses calomnies et ses intrigues, elle a semé autour d'elle le meurtre et le suicide... j'avoue que la galanterie qui m'obligerait à traiter cette femme avec le plus profond respect, me paraîtrait une dérision et une déplorable faiblesse.

LÉONA, se levant, et s'éloignant de la table.

Monsieur de Montéclain, vous m'avez prise à un piège odieux, et vous avez beau jeu pour m'insulter !...

Vous pensez donc que c'est de vous que je voulais parler?

LÉONA

Vous êtes un lâche, Montéclain!... et vous n'oseriez parler ainsi à un homme...

MONTÉCLAIN.

Vous avez raison ; s'il s'agissait d'un homme qui eût fait tout cela, je l'enverrais devant un tribunal... et je doute que les juges y missent plus de politesse que moi...

LÉONA

Montéclain!.. Montéclain!...

MONTÉCLAIN.

Vous ne riez plus, Léona? Vous ne trouvez plus l'aventure si plaisante ?... Vous voyez que chacun a son tour...

LÉONA, se maîtrisant et se rapprochant de la table.

Mais que voulez-vous donc de moi, messieurs? car je commence à croire que l'invention du romancier deviendra une réalité... Je commence à croire que je suis tombée dans les mains d'assag« lins...

MONTÉCLAÏN , se lerant à son tour.

Préférez-vous qae je vous remette dans celles de messieurs les gendarmes ?... ce sont les protecteurs nés de rinnocence...

LÉONA

Mais encore une fois, que voulez-vous î...

Vous demander un conseil...

LÉONA

Et fmirez-vous, monsieur?...

MOîfTÉCLAlN, lui montrant le fauteuil où elle était assise.

Asseyez- vous donc. (Léona se rassied.) Vous ne YOtilez pas croire que vous êtes ici entre les mains des héros de M. de Balzac ?... mais admettez un moment que cela soit vrai, rien que pour suivre mon raisonnement. Supposez que nous soyons ce tribunal secret, terrible, implacable, qui distribue dans l'ombre une justice inaperçue... qui frappe les coupables par des voies inconnues, comme la Providence; supposez, non seulement que l'honneur nous enchaîne les uns aux autres, mais encore que la complicité nous lie; supposez que nous soyons dans un chAteau perdu... comme le mien , et admettez que, complètement dépouillés de cet' esprit chevaleresque qui permet à la femme tous les crimes à l'abri de sa faiblesse , nous ouvrions sous vos pas un abîme... comme celui-ci... (Il ouvre la trappe; Léona fait un mouvement de terreur ) Léona... M^^o de Beauval... M^'ed'Estévc, si vous voulez, disparaît à tout jamais... Georges est veuf- il répare sa faute... et personne n'est puni que la coupable... que penseriez-vous de celle justice?

LÉONA

Qu'elle serait un crime... car la mort est le châtiment des meurtriers seulement...

MONTÉCLAIN, referme la trappe.

Aussi, ne vous ai-je montré ce danger, que

pour mieux vous faire comprendre la conclusion

de mon raisonnement... c'est que tout pourrait

s'arranger, si Georges était libre...

LÉONA , à part.

Ah' je comprends enûn... (Haut.) Je suis désolée de ne pouvoir lui rendre cette liberté... mais le divorce est aboli...

MONTÉCLAIN.

Vous ne savez peut-être pas exactement la loi... (Donnant à Léona le code ouvert.) Voulez-vous prendre la peine de lire ce passage?... la... la. . article 180. (Il va reprendre sa place.)

LÉONA, Usant d'une voix qui s'affaiblit peu à peu. « Le mariage qui a été contracté sans le con- » sentement libre des époux, ou de l'un d'eux, ne » peut être attaqué que par les époux, ou par ce- » lui des deux dont le consentement n'a pas été . fc libre» » — M. Georges d'Estéve prétendrait-il dire qu'il n'a pas été libre, et vous a-t-il chargé

de me dire qu'il demanderait la nullité de noire mariage? C'est pitoyable!

MONTÉCLAIN.

Pardon... passez donc au socand paragraphe.

LÉONA , lisant.

« Lorsqu'il y a eu erreur dans la personne... » le mariage peut être déclaré nul. »

MONTÉCLAIN.

Ce qui veut dire que le mariage fait avec une autre personne que celle qu'on croyait épouser est nul.

LÉONA , à part.

Ah ! c'est donc là qu'ils en veulent venir !.

MONTÉCLAIN.

Eh! bien, madame... ne voyez-vous rien là qui puisse nous venir en aide?... et ne voulezvous pas nous empêcher d'arriver à de tristes extrémités?...

LÉONA

En vérité, je ne vous comprends plus...

MONTÉCLAIN.

Eh bien, moi... je vais tâcher de vous faire comprendre. Tout à l'heure, à l'aspect de cet abîme, vous avez dit que la mort était le sup plice des meurtrier.^;; et c'est justice Ecoulez donc, madame, écoutez, messieurs, et n'oubliez pas dans quel bnt nous sommes ici , quel serment nous lie... et qu'il fant que Georges d'Estéve soit libre. Vous saurez que M^e de Beauval est née à Pondichéry. de M. cl M m'' de Marsan parens de M. le duc d'Hérici... [ A Léona). Si je me trompe, vous rectifierez mes erreurs... LÉONA, d'une voix iroubiée.

Continuez, monsieur...

MOÎSTÉCLAIN.

A douze ans elle était orpheline... et à quinzt ans elle était veuve de M. de Beauval. Se trouvantsans famille et presque sans fortune, elle se décida à quitter les Indes pour venir en Franc( prés du duc d'Hérici. Elie partit donc en compa gnic d'une certaine Isabelle Pommier, qui avait été élevée avec elle et qui, par conséquent, avaii été initiée aux mystères les plus intimes de la famille... Me trompé-je?

LÉONA

Qu'importent tous ces détails!

A prouver à ces messieurs que je suis parfaitement instruit, et qu'ils pourront juger et condamner sans crainte.

LÉONA

Condamner... dites-vous t....

M0NTÉCL.\I\.

Pendant la traversée , il parait que M^e dt Beauval tomba dangcreusetnent malade...

LÉONA

Vous vous trompez ; jamais je ne rae suis mieux portée.

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