‹ La cluse; comédie dramatique en 4 actesChapitre 24 sur 26 · SCENK III ESTELLE; LE COUSIN; ;?«« LE NOTAIRE · texte numérisé non relu

SCENK III ESTELLE; LE COUSIN; ;?«« LE NOTAIRE

LE COUSIN

Toujours des pleurs... Reprenez- vous, Estelle... et songez un peu à vous-même...

ESTELLE

Je porte le poids d'un triple deuil. Ai-je trop de toutes mes larmes...? Oui, je pleure trois morts... [Elle se levé.)

Je pleure aussi de penser. . . Nous avons voulu laver une souillure, au nom de je ne sais quelle morale

iohumaine, — et la tache est sur noubi Nous nous sommes dressés en vengeurs; par nous, deux âmes ont été persécutées, deux chairs, brutalisées, — et {montrant le catqfalque) voilà notre œuvre...

LE COUSIN

Il faudrait faire diversion à ces pensées désolantes... Vous êtes toujours seule...

ESTELLE La solitude répond au grand vide de mon cœur...

LE COUSIN

Soyez raisonnable : vous n'avez pas encore pris un instant de repos, depuis...

ESTELLE

J'ai lu, j'ai médité . Cette nuit surtout, seule, ici, et seule, dans la forêt, j'ai médité. Il y a, dans ces lieux, une pureté flottante, essentielle, où les vulgarités s'abolissent... J'y ai laissé naître mes pensées, librement ; j'en ai lié, en ces quelques heures, plus que je ne l'avais fait depuis que je le pouvais .. Et tout est bien résolu. Je sais l'inanité des règles et des convenances; je romps avec elles et me tais libre de vos entraves mondaines ou sociales, — car tout cela est nul et mauvais...

Ces papiers contiennent des vérités hautes et fortes.

J'en aurais ri, naguère; il a fallu la lueur sanglante de l'Orage pour m'illuminer l'esprit!

L'âme de La Cluse est en moi.

Mon héritage est une Œuvre à restaurer...

J'ai besoin de pardon... grand besoin d'un immense pardon... J'espère le mériter de moi-même, après des ans..

J'ai compris quelle fut l'erreur de ma jeunesse et, à mon tour, j'en accuse le monde qui m'a pervertie ; la Société, bête et cruelle, je la hais! Non, Helsius n'est pas mort ! Il me parle, il m'initie et, fidèle cette fois, je me voue au culte des disparus, qui ont tant souffert par moi...

LE COUSIN

D'autres voudraient détruire jusqu'aux fondements ce castel, ces bois, témoins et complices, afin qu'il ne restât plus un vestige...

ESTELLE

Toucher à La Cluse!... [Durement.) Vous répétez des paroles mauvaises... Mais je les renie! Ce n'est pas moi qui les ai dites; c'est une autre femme — qui n'est plus. Maintenant, ma pensée et mes paroles ont des échos harmonieux dans le silence de La Cluse...

Hélas, hélas ! Ce sont ces mots, ces mots obligés, mauvais, ces phrases toutes faites, qui nous poussent aux extrémités, — pour notre expiation. Au lieu de

nous armer de conseils et de consignes, de bâillons et de brides, que n'avons-nous eu des ménagements... quelques mots attendris...

LE COUSIN C'était excuser des choses... qui...

ESTELLE

Dites, qu'avions-nous à venger? La Société I l'Ordre public! leurs décrets, leurs mensonges! Nous avons pris les attitudes qu'ils voulaient... Oh, nos férocités! Complices des mêmes hontes, nous avions tous le même masque... Honneur, morale, devoir, pudeur! Encore des grimaces !

Ici, tout était pur, immaculé... C'est nous qui avons tout sali, parce que nous traînions avec nous la corruption de notre monde!

LE COUSIN Alors, absolvez tout!

ESTELLE

Quoi 1 Vous osez encore juger ! Etes-vous impeccable? Moi, j'ai des remords...

Je connais maintenant l'esprit de La Cluse; et je sais que nul amour ne fut plus sain, plus beau que celui qui florissait ici...

Des jours et des nuits, je me suis penchée sur ces

papiers; j'ai lu ces livres aux pages où ils étaient restés ouverts, j'ai erré dans ces bois, j'ai vécu, seule, en ces lieux évocateurs, — j'ai entendu des voix augustes... Cette solitude me plaît et me retient, avec les ombres dolentes dont ma fièvre la peuple...

Avec ses fleurs et ses ronces,- tout ce petit monde de La Cluse m'est cher, et sacré...

Il me transfigure. Il m'allège de l'écrasement des idées de là-bas; il me purifie des laideurs qu'on a semées en moi; je renais, — et me sens digne de La Cluse !

J'ai tant à réparer, hélas; j'ai tant de bienfaits à accomplir !

Le rêve des Helsius ne périra point. Comment ferai-je? Je l'ignore; je chercherai, je trouverai. Moi morte, l'œuvre vivra toujours!...

Voilà pourquoi je reste.

La Ville me fait horreur; moi aussi, je fus sa proie.

Ici, je me sens digne de vivre encore...

{Quelques hommes et quelques femmes se sont arrêtés, dehors,

et, immobiles, regardent les fosses.

Le notaire, habillé de noir, fait son entrée par lapa rte latérale)

LE NOTAIRE {nerveux) L'heure approche, Madame... Ne restez pas ici...

ESTELLE Je veux ma souffrance toute.

LE NOTAIRE (au Cousin)

Tout est en règle, n'est-ce pas?... id Estelle.) Dans quelques jours, mon travail sera achevé, et...

ESTELLE

Il est inutile. Ma faute... notre faute... fut de vouloir vivre ailleurs, aux dépens de La Cluse. L'ailleurs n'e-\iste plus f)our moi; ma vie est attachée ici.

LE NOTAIRE Ici! Dans cette solitude...?

ESTELLE Ce que je veux, irrévocablement.

I^E NOTAIRE Quel changement...

LE COUSIN (à Estelle) Il ne faut rien exagérer...

ESTELLE

Je vois... Je sais...

Le Monde est un océan, tumultueux, avec de grandes îles. Il en est de maudites, où il y a de l'or et de la gloire sur de la boue... En des écumes sanglantes, des foules donnent l'assaut aux occu-

pants; les plus forts, écrasant leurs voisins, tendent vers les bords convoités des gestes de carnage; et, sitôt dans la place, ils se tournent contre les assaillants ! Les faibles, avec des râles, s'enlisent dans les bas-fonds boueux... D'autres sont emportés dans les tourbillons rouges... Il en est, loin des remous de la mêlée, qui décrassent leur corps, débourbent leur âme, s'exhibent et se vendent aux maîtres des îles... Luttes dehaine, marchés de honte, turpitudes et flétrissures, tels sont nos actes — là-bas ! — et nos victoires sont nos crimes !

Par ailleurs, il est d'autres îles, sans or, sans boue, chère aux penseurs, aux êtres sensibles ; le Bien, le Beau rythment le chant de leur vie...

Et il est des îlots déserts, où la simple, la tendre Nature offre un refuge aux épaves humaines...

J'ai fui les villes maudites. J'entre dans la tranquille retraite...

Je reste à La Cluse, vous dis-je. J'y reste pour me souvenir et, si possible, pour me pardonner...

Laissez-moi seule... Partez... {Coupant la parole au Cousin.) Partez; vous m'êtes odieux.

LE COUSIN {se mordant les lèvres)

Déjà VOUS avez le ton âpre des maléficiés de La Cluse...

ESTELLE (glaciale)

Je n'entendrai plus de ricanements... Parlez bas... Les disciplines, les faussetés du monde vous domi-

nent; allez obéir au Cri public, lâche et stupide; aidez aux œuvres néfastes et tâchez à repaître votre orgueil... Là-bas... oui... Mais ici, soyez humble... et parlez bas I A La Cluse, ce sont les Morts qui triomphent...

(Le Paysan s'est rapproché, chapeau bas. Lui aussi a des vêtements sombres.)

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