‹ La cluse; comédie dramatique en 4 actesChapitre 25 sur 26 · SCENE IV LES MEMES; LE PAYSAN · texte numérisé non relu

SCENE IV LES MEMES; LE PAYSAN

LE PAYSAN {<Fune voix blanche)

C'est les porteurs...

{Avec un cri singultueux, Estelle se jette devant les cercueils. Le Paysan, le Cousin, le Notaire, se groupent auprès d'elle. Quatre hommes enlèvent les corps.)

LE NOTAIRE (rauque)

Courage, Madame... Un dernier effort...

{Le groupe s'avance jusqu'au seuil : dehors les assistants font cercle. Tous pleurent et sanglottent, les x^ujc fixés sur les .tfx>us oit l'on descend les bières.

Le paysan agite convulsivement la tête en contenant ses sanglots; Estelle s'appuie sur son bras.)

gS LA CLUSE

ESTELLE (se roidissant)

... Ils furent bons, mes enfants... Que leur vie, à tous, soit un exemple...

{Elle chancelle; on la soutient jusqu'au fauteuil, oîi le Notaire

et le Cousin, muets, s'empressent.

Le Paysan, à l'écart, parle à un des curieux. On entend la chute des pelletées de terre; les larmes redoublent.)

LE PAYSAN {bas)

... C'est le même soir où la foudre a tué le père Bultaert; l'pauvre homme avait perdu sa femme l'autre hiver...

J'étais au bois. Surpris par l'orage, je cherchais ma route... Ah! c' coup-ci j'n'étais point mon roi : par moments, il y avait tant d'éclairs que j'croyais la forêt en feu...

Tout d'une fois, comme je contournais l'Etangaux-Saules, dans une lueur, j'aperçois les deux jeunesses courant, courant... J'ai idée qu'ils étaient fous... la peur, sans doute, ou je n'sais quoi... Ils couraient droit devant eux...

Je crie dans le bruit et, l'oreille tendue pour la réponse, j'entends une grande chute dans l'eau, comme si un saule y était tombé... Un nouvel éclair, et j'vois les deux enfants qui s'noyaient !... Je cours, dans le noir, vers l'endroit... je me jette à l'eau... je cherche... j'appelle, je crie... Rien! rien! !...

A mon tour, j'ai perdu la tête et j'suis arrivé ici, comme un fou, annoncer l'malheur...

Ah! mon ficu, quand on a vécu une nuit pareille, on nToublie pas ; et si j'devicns aussi vieux qu'mon vieux porc, j'verrai toujours cet orage, les arbres en feu, l'étang, — et les deux malheureux, si beaux, si bons !

Personne ne s'explique comment l'accident est arrivé...

On les a repêchés... Ils se tenaient par les mains...

Ah ! ça m'crève le cœur de voir les meilleurs périr ainsi, quand on était si heureux, tous ensemble...

(Depuis quelques instants, Estelle écoute ce que dit te Paysan. Elle l'appelle d'un signe.)

ESTELLE

Mon brave ami, tu as fait, pour eux, plus que nous... Tu as failli leur donner ta vie...

LE PAYSAN

Ah, si j'avais pu l'faire, not' dame !

Quand l'malheur s'entête... Ma femme l'a ben dit : c'est comme un mauvais sort : les loups, l'orage, tout à la fois!...

ESTELLE (debout)

Il n'y a plus de loups... Il n'y a plus de tourmente... Que la paix renaisse ici, avec la bonne entente. . .

Mais moi, je reste seule...

lOO LA CLUSE

Veux-tu te fixer à La Cluse? J'y demeurerai toujours...

LE PAYSAN

C'est que... not' dame... tous ces changements...

ESTELLE

Rien n'est changé ! Sur ces tombes sacrées, j'en fais le serment... Ce que Helsius a voulu, sera.

Ah, bonnes gens de La Cluse, mes amis, si vous pouviez m'aimer comme vous les aimiez !

LE PAYSAN

Eh ben, j'accepte, not' dame! Vous êtes leur digne mère!

ESTELLE {lui serrant la main)

Oh, merci, mon ami !

LE PAYSAN

Nous planterons des fleurs sur les tombes et il y aura encore de bons jours pour tout le monde...

[Un mouvement se fait pat-mi les curieux qui se retirent en se mouchant et en s'essuyant les yeux.)

ESTELLE (au Paysan)

Tu remercieras pour moi tous nos amis du hameau...

{Sur le seuil, le Paysan est abordé par le Notaire.)

LA CLUSE lOI

LE NOTAIRE C*«M) Soyez ici dès ce soir... Ne la laissez pas seule... (// s'approche d'Estelle qui, les yeux au sol, est restée sur place.) Alors?

ESTELLE Adieu...

{Elle tend la main au Notaire qui se retire par le fond.) LE COUSIN (d Estelle)

Que nous reste-t-il à dire?...

ESTELLE

Rien. Adieu aussi, pour jamais... (// veut parler.) Adieu.

{Le Cousin se retire à son tour. — Estelle retombe dans le fauteuil.)

Seule... toute seule...

{Elle pleure. Après un temps, elle constate que le Paysan est encore là, courbé devant les tombes.)

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