‹ La cluse; comédie dramatique en 4 actesChapitre 4 sur 26 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

HELSIUS, HILDA, JEHAN

HELSIUS

Quand vous m'aurez fermé les yeux, vous rouvrirez les livres... Ils vous parleront mieux que je ne

pourrais le faire à l'extrémité où je sens la vie près de se retirer de moi... Pourquoi le cacher? Ma faiblesse augmente: un froid me gagne...

Je meurs dans ma Foi radieuse... Mon père Ta nourrie en moi, et lui-même la tenait de sa lignée... Loin des sectes, des écoles, hors du siècle, j'ai suivi, fervemment, des allées fleuries de rêve, de lumière...

JEHAN

Et, nous tenant par les mains, tu nous montras la

voie heureuse!

HELSIUS

Ne vous en détournez point parce qu'on rirait de vous ou qu'on vous blâmerait.

Notre Œuvre idéale, celle de nos aïeux, la mienne, la vôtre, est dédiée au Temps. D'autres la parferont, par étapes, s'il se peut... Le bonheur de tous est peutêtre la couronne de nos aspirations...

Mon souffle est court... Ai-je encore ma lucidité...? Quelles ondes algides me parcourent les membres !...

Mes enfants, une œuvre est à poursuivre... Je la crois bonne... Les idées que je vous ai transmises, ce n'est pas moi seul qui les ai pensées ; l'esprit de toute une lignée, avec moi, pensait... 11 résurgit en vous également...

Ailleurs, la Pensée ancestrale vous visiterait-elle

encore? Craignez d'être dominés par l'esprit et les

instincts de la foule environnante! C'est ici, dans

cette vieille forêt, entre ces murs, dans ces papiers,

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que notre esprit se maintient et se survit le mieux... {// se soulève wi peu, en s' appuyant à son fauteuil, et se tourne vers le parc) Soyez forts, comme ce chêne planté par mes mains... Que notre œuvre, comme lui, grandisse et se ramifie!... {Il retombe assis.)

Mais évitez les heurts avec le monde... Le notaire vous dira comment, pour les relations inévitables, il se substitue à moi; qu'il continue d'en être ainsi.,.

Oui, évitez le dehors... Si l'on essayait de jeter des obstacles entre vous deux, votre défensive serait de les accumuler entre vous et la société, afin de vous séparer d'elle plus encore...

Pour cela, je dois vous armer...

Je vais vous dicter mon testament... car c'est à vous, mes enfants, que je pense...

JEHAN

Tu as mandé le notaire ; il va venir ; vous arrangerez ces choses entre vous...

HILDA Et déprenons-nous de ces tristesses...

HELSIUS

Les adieux sont toujours pénibles... Ce soir, mon testament sera fait. Cela surtout m'occupe... Alors, je pourrai vous embrasser une dernière fois et m'en aller, sans résistance, avec la gloire d'avoir vécu pour le Bien... Vous, vous resterez ici, à La Cluse, où.

depuis des siècles, les Helsius se lèguent leurs méditations, — idées libres et forte?, voire sauvages, comme les végétations qui nous entourent...

La Cluse est notre berceau, notre monde, notre salut !

N'oubliez point cela, mes chéris... Nous sommes nés pour lisolcment de La Cluse, comme le marin est né pour le tumulte des mers...

Restez au nid, mes oiseaux... Un rempart d'arbres et de monts l'environnent... Ici, vous êtes vos propres seigneurs. Autre part, à la Ville, vous seriez une proie! Oh, redoutez le Monde où les meilleurs se pervertissent, le monde et ses contraintes... — Ne m*a-t-il point blessé, cruellement?...

JEHAN (non sans hésitation)

Ce souvenir qui te revient... évoque les images du passé... les figures d'autrefois... Ne penses-tu pas... à notre mère... et...?

HELSIUS {avecefort)

Tout cela fut ma douleur... A peine marié depuis trois ans... Mais c'était à la Ville... Estelle me parut bonne... Fut-elle victime de sa chair? Où fus-je coupable, étant âgé déjà, de l'exposer, elle, si jeune, à l'ennui?... {Un temps.) Après sa fugue, je fus près de me tuer! Car la Mort, souvent, est bonne... Mais vous restiez, vous, mes petits... Et je suis revenu ici.

à La Cluse, seul avec vous; je vous ai élevés, instruits... et j'ai retrouvé du bonheur...

Et elle... notre mère?

HELSIUS [faiblement)

Le monde nous ignore... tant d'années ont passé...

{Il s'affaitse.) HILDA

Père! père!! Relève-toi! [à Jehan) Tu vois, cette émotion le tue!...

JEHAN {assistant le moribond)

Non... il vit... il se ranime... vois... {Ami-voix) Que faire? J'ai convenu qu'au signal de la cloche, on introduise ici notre mère... '

HILDA

Impossible, Jehan : c'est un mourant que nous veillons...

{Helsius se remet; il parle, la tête retiversée dans les cousins.)

HELSIUS

Le notaire tarde à venir... Il devrait savoir que la mort n'attend pas... Jehan, tu vas écrire... Adieux, mes chers enfants; le délai suprême est proche... (// les embrasse tour à tour.) Je ne demande plus qu'une heure, et je mourrai en toute paix... Jehan, écris...

écris... {Le jeune homme s'attable. Un craquement se fait entendre : au pied du chêne, choit une ffrosse branche.)...

Quel est ce bruit?...

HILDA C'est le vent qui fait choir une branche morte...

HELSIUS

... Un morceau du vieux chêne que j'ai planté... Voilà... Une branche meurt et tombe; mais le tronc vit et les branches nouvelles verdissent... Mes chéris, aimez-vous... Eloignez-vous de la Ville comme on se détourne d'un marais, d'un gouffre... Restez à La Cluse! Jehan, écris ceci... [H dicte.) .Moi, Richard Helsius...

(Le vieillard s'immobilise. Jehan après avoir écrit, lève la tête, attend quelques secondes, fixe les yeux sur son père, pâlit, te lève et court vers Hélsius.)

JEHAN Père?... Père!!...

HILD.\ (accuurj/il à son tour)

Il ne dort pas... Il nous regarde...

{Jehan se penche sur Helsius, lui met la main sur le coeur, puis parle d'une voix blanche.)

JEHAN Si, Helsius dort... Il ne se réveillera plus...

HILDA

Mort!!... Père? père?!...

{Elle tombe dans les bras de son frère qui la réconforle en se faisant violence à lui-même.)

JEHAN

Quel vide s'est creusé... Une agonie... une mort... Tant de hauteur s'écroule...

Hilda, ma chérie, soyons forts... N'empirons pas notre peine en nous y abandonnant... {Un temps ) Hilda, j'y pense : notre mère attend...

{Hilda relève la tête. Jehan tire une corde, deux coups de cloche retentissent, graves comme tin glas. . Après quelques instants, la tnere apparaît et voit ses enfants en larmes, appuyés sur le dossier du fauteuil. En l'entendant, Jehan se retourne ; d'un geste abattu, il montre le corps inerte.)

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