‹ La cluse; comédie dramatique en 4 actesChapitre 7 sur 26 · SCÈNE II ESTELLE et le COUSIN · texte numérisé non relu

SCÈNE II ESTELLE et le COUSIN

ESTELLE

Me voici... Vous ai-je fait attendre?... Avez-vous vu nos hôtes ?

LE COUSIN

Je ne les ai pas encore aperçus de toute la journée ! — Et vous?

ESTELLE (mentant)

Oui... oui... tout à l'heure... —Vous vous promeniez... A quoi pensiez-vous encore? Je vous voyais aller, venir...

LE COUSIN

A tout... à rien... à notre exil... Ce séjour à La Cluse, avouez-le, est une vraie pénitence ! Ah, c'est ici que nous nous sentons bien les esclaves de la Société!... Cette retraite, n'est-ce point le vide, l'ennui?... [Mouvement de la dame.) Si VOUS n'étiez pas ici, je ne pourrais y rester une heure de plus... Voilà à quoi je pensais...

ESTELLE

Pensez! Pensez à ces choses-là et, si possible, à d'autres... Ça fait passer les heures...

LE COUSIN Hélas, il y en a vingt-quatre par jour !

ESTELLE

L'expectative ne s'éternisera point. {Elle s'assied sur la chaise.) Quelques formalités notariales restent à remplir. Helsius n'a pas perdu beaucoup d'heures à arranger ses affaires... Mais ne nous en plaignons pas... Et puis, il y a le temps moral du deuil...

LE COUSIN

Ce n'est pas cela, par exemple, qui gêne beaucoup nos ermites invisibles... Ils ne pensent guère à celui qui n'est plus... Ils s'en vont, s'en viennent, chevauchent...

ESTELLE

Ils ont leurs idées là-dessus. En cela, comme en tout, ils ne pensent pas comme nous. Cela ne doit point vous surprendre? Ils n'ont pas eu de contact avec la société et n'ont rien reçu que de la nature. Depuis la tendre enfance, ils vivent ici; jamais ils ne sont sortis de cette vallée... Eduqués, instruits, par leur père — par lui seul, sans que personne, pas même un serviteur, l'y aidât — pouvaient-ils devenir autre chose que ce qu'ils sont, on pourrait dire des sauvages, s'ils n'avaient une culture d'esprit... Mais de parure mondaine, aucune!

C'est à peine s'ils s'habillent I

LE COUSIN N'était le climat, je crois qu'ils iraient nus !

ESTELLE Comme Adam et Eve. . .

LE COUSIN (avi'c intention) ... Après la faute?...

ESTELLE [sans s'arrêter à l'allusion)

C'est à nous, mon ami, qu'il incombe de défaire et de refaire l'éducation de ces jeunesses. Vous vous chargerez de votre femme... Qiiant à mon fils, cela me regarde... C'est une simple question d'assouplissement...

LE COUSIN

Etrange éducation, convenez-en, qui permet à une jeune fille de... d'accroître la famille, sans avoir de compte à rendre de... cet événement...

ESTELLE

Helsius n'en a rien ignoré et n'a pas tenu rigueur à sa fille : c'est une présomption en faveur de celleci... La faute de Hilda, je vous le répète, s'explique et même s'excuse par cette éducation dont nous venons de marquer les défauts... Je dis « éducation », mais, en réalité, c'est l'absence de vraie

éducation qui donne à ces enfants, malgré leurs mérites de cœur et d'esprit, ces rugosités, cet aspect frustre, inachevé... C'est comme un marbre que le sculpteur ébauche; il y manque le poli et les angles sont durs. . Ce qui est mal chez toute autre a, chez Hilda, quelque chose de naturel, de sain, dirais-je, qui désarme le blâme...

LE COUSIN

Ce qui déconcerte le plus, en celte affaire, c'est qu'elle ait pu se produire. Ici ! Vous dites — et c'est ce que nous ont confirmé les gens du hameau — que jamais un visiteur, jamais un hôte n'a séjourné à La Cluse. Dès lors, comment s'imaginer une séduction? Et, dam, j'ai beau me répéter que les déportements de la ville n'ont pu trouver asile en cette retraite ennuyeuse, 'j'ai quelque peine à m'en convaincre...

ESTELLE (se levant)

C'est pourtant ce qu'il y a de plus invraisemblable, — encore que cela e.xpliquerait mieu.x la haine que Hilda nourrit pour le dehors, la société, la ville... Je n'ai pas encore su faire toute la lumière sur ce point. Hilda, il y a quelques mois, a eu une grossesse; l'enfant n'a guère vécu ; voilà tout ce que je sais. Et le notaire, qui me tenait au courant de tout ce qui se passait ici, n'en sait pas davantage. Que cela soit étrange, j'en conviens assurément...

3o LA CLUSE

Dans cette solitude maussade, il n'y a guère de tentations, de périls de ce genre, — à moins que l'un ou l'autre rustre,..? Il en rôde constamment, dans ce domaine ouvert à tous...

LE COUSIN Dès qu'on leur permet tout...

ESTELLE

C'étaient les idées de Helsius : pas de frein... la licence...

Nous finirons bien par savoir. Et puis, franchement, que de fois, ailleurs qu'ici, celles qu'on épouse sont-elles à peine intactes quant à la chair et fort peu innocentes quant au cœur? Il en est, nous le savons, qui, lorsqu'elles se marient, ne sont blanches que par la robe... Hilda, je vous le jure, est digne de votre estime et de votre affection; car la perversité est loin d'elle : cela, je le sais... je le sais... Il suffit de lui avoir parlé quelque peu; il est des indices qui ne trompent pas une femme ..

LE COUSIN {le regard au sol)

C'est là, précisément, l'énigme dont le mot nous échappe : tant de pureté, de candeur même — et, pourtant, cette tache!... Serait-ce de l'inconscience... {in petto) ou de la ruse?...

{Un paysan d'âge mûr, venant de gauche, s'engage dans le sentier.)

SCÈNF !II

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