SCÈNE IV LE COUSIN; ESTELLE
LE COUSIN
Quelle ahurissante incompréhension de notre époque ! Croirait-on que nous sommes au siècle de tous les progrès ? Voici un des plus beaux domaines forestiers du pays ; et tout cela est perdu ! Tant de richesses n'ont d'autre destination que de protéger la réclusion d'une famille étrange et de nourrir toutes sortes de parasites !
ESTELLE {se levant derechef)
Par bonheur, cela ne durera plus longtemps. Quand j'allais chez le notaire, je le poussais à suggérer à Helsius de mettre le domaine en valeur. Il n'a pas manqué de faire tous ses efforts ; je l'avais intéressé à la réussite des affaires... Eh bien? non; le vieux solitaire ne voulait pas...
Ce sera votre œuvre, mon ami. Vous serez le maître ici; et moi, je m'occuperai de Jehan.
LE COUSIN
Ah, oui ! Je fais des plans! Je vois, au lieu de cette immobilité séculaire, une activité industrielle, une vie intense !
Une œuvre utile est à réaliser ici... Que la forêt
s'anime ! Que La Cluse sorte de sa torpeur, que le nom de cette région, enfin rattachée au monde, soit glorieux sur tous les marchés du globe!...
J'ai des projets... des rêves... Peut-être tout cela est-il vainY Car, malgré tout, Hilda se prètera-t-cUe à...î Moi, je ferme les yeux, j'oublie, j'ignore... Mais elle, sauvage, indépendante, fantasque!...
Et puis... Oui, sa beauté troublante, ses idées inattendues, ses mots qui déconcertent... je me demande comment je vais aborder le sujet, quand le moment sera venu, comment lui dire... lui offrir... Votre Hilda ne ressemble à personne!
ESTELLE
Attendez donc! Vous vous habituerez l'un à l'autre...
LE COUSIN
Ah! vous le savez, Estelle! Ce n'est point selon mes vœux que cela s'accomplira... s'il doit en être ainsi... Une sincèrc attirance, veuillez vous en souvenir, m'a fait approcher de vous... et j'avais cru pouvoir espérer... Mais...
ESTELLE Mais cela était une folie, et vous n'y pensez plus...
LE COUSIN
Vous m'en avez fait défense... Mais alors vous n'étiez point veuve...
ESTELLE
Si jamais vous eûtes quelque projet insensé, celui que j'y substitue n'est-il point préférable à la séparation qui ne tarderait pas à s'imposer à nous?... Ni l'un ni l'autre, nous ne sommes assez vieux pour braver l'opinion publique et échapper à la censure, surtout depuis mon veuvage...
Vous avez à vous refaire une vie, et sans légèretés. Votre nom est intact ; je veux vous aider à restaurer votre patrimoine...
Hilda, c'est la jeunesse, c'est...
LE COUSIN
Hilda aime son frère, ses chiens, et La Cluse. A part cela, tout lui semble indifférent... Et, permettez-moi de le dire, même vous, sa mère...
ESTELLE
C'est autre chose, cela! Hilda est femme... et vous n'ignorez pas la manière...
LE COUSIN
Nous ne sommes pas ici dans un salon où l'on flirte...
Hilda, je la vois d'un autre âge...
ESTELLE
Je ne cesse de vous dire que c'est une affaire d'accoutumance, d'adaptation au milieu... Ce qui
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vous apparaît comme un obstacle peut devenir un adjuvant, un levier. Elle aussi, de son côté, s'habituera, je suppose, à votre fréquentation... Le Temps y fera beaucoup.
LE COUSIN
Le temps ne passe pas vite, ici...
ESTELLE (assise)
Il y a des moyens d'activer sa fuite... Rien ne vous empêche de retourner à la ville, de temps à autre...
LE COUSIN
Deux jours et une nuit de voyage! Non... Je resterai ici, avec vous... Combattons l'ennui qui nous guette. Moi, dans mon imagination, je peuple cette solitude, j'anime cette fixité des choses... Dans mes explorations à travers ces futaies, je commande une armée ouvrière... Une fabrique de papier s'édifie... Les arbres sont abattus, équarris, débités... Les gens crient, les charriots grincent, les scies ronflent, les cheminées fument... tout vit, tout bruit!
Là où les arbres ont disparu, on travaille au terrain, gras des dépouilles de l'ancienne forêt; on dispose de nombreux hectares pour la bâtisse et l'agriculture...
Je vous montrerai les lieux; vous verrez, tout semble préparé, adapté à mes projets... Il n'y a plus qu'à se mettre à l'œuvre!
ESTELLE [debout)
Eh bien, je veux voir cela! Explorons! Voilà comme j'aime à vous voir... entreprenant et résolu...
LE COUSIN
Non loin d'ici, au bord du ruisseau, j'établis l'usine... Le bon sol affleure; il y a de l'argile et de la chaux à proximité; ce sont les briques, c'est le mortier... Pour les ouvriers, il est bien simple de faire des barraquements, au hameau...
{Tout en causant, le Cousin et Estelle s'éloignent à gauche. Apres un temps, Hilda descend du perron, suivie de son frère.)