CHAPITRE XII
Théorie des Conquêtes.
C'est un vieux système que de rançonner les peuples avant de les asservir. Celui qui se résigne à être ( tributaire, saura bientôt être esclave : il s'est habitué à se passer d'indépendance ; il se passera tout aussi bien de patrie.
Buonaparte aurait subjugué l'Espagne, s'il n'avait pas voulu être neuf en matière de conquête ; s'il avait, comme tous les autres accapareurs de trônes, ruiné d'abord par des taxes excessives les princes dont il conjurait la ruine, " nouveau genre de ty- " rannie qui les forçait d'opprimer les su- " jets et de perdre leur amour." (1)
Quand on commence par humilier une nation à ses propres yeux, on l'a domtée : car elle aura dorénavant à combattre le
(1) Montesquieu, Gr. et Dec, des Rom.
sentiment de son infériorité ; sur les champs de bataille, si elle osait y descendre, elle trouverait, non plus des adversaires, mai§ des maîtres, habituée qu'elle est à placer hors d'elle ses espérances, à voir s'appesantir sur sa tête un autre bras que celui de Dieu.
Mais, si l'on vient, comme Buonaparte, pour forcer un peuple de servir, lui dire, à la manière du Calife, en montrant son épée, voilà ma race ! et en montrant ses soldats, voilà mes titres / on lui révèle à la fois tout son avenir, on l'attaque en même temps dans tout ce que les hommes ont de sensible, l'intérêt et l'orgueil, on lui apprend d'un seul mot qu'il faut tout sacrifier, tout perdre ; alors, il s'étonne de la nouveauté de l'offre, il s'indigne de l'insolence du langage, il court aux armes, et triomphe à coup sûr, parce que c'est une nation aux prises avec une armée.
Mais, pour obtenir la paix et attendre de l'avenir des chances secourables, que Philippe consente à devenir l'allié des superbes dont il est le tributaire ; qu'Antiochus abandonne ses conquêtes et rachète
sa couronne à prix d'or; que Jugurtha licencie ses armées et se soumette à la rançon, bientôt la Macédoine sera subjuguée, TOrient assujéti, Jugiutha traîné dans les cachots.
Et que la Tartarie, ce séminaire de conquérans, envoie ses barbares rendre à Rome guerre pour guerre, joug pour joug : ils usurperont tout d'abord la savante politique des Romains, ils forceront la ville éternelle, Reine dépossédée, à sacrifier ses trésors pour maintenir son indépendance; et quand elle se sera deux fois soumise à l'humiliation du tribut, Alaric ne craindra plus déplanter ses étendards.