CHAPITRE X
De l'Energie.
Une fois parvenus au système de bander tous les ressorts de l'esprit public, de croire à la monarchie autant de défenseurs que de sujets, et de mettre partout l'honneur national sous les armes, pour que ce puissant auxiliaire pût un jour lever à votre profit de nombreuses et invincibles phalanges, vous aurez fait le pas le plus difficile : la monarchie ne pourra pas périr
Resterait pourtant à terminer le grai œuvre ; il s'agirait de préserver la Fran|e des maux d'un envahissement.
Les grands dangers commandent |de grandes mesures ; ils offrent aussi pre$ toujours de grandes ressources, parce tout est moyen dans les situations désespérées.
Par exemple, il est permis de croire qu'après la journée du Mont-Saint-Jean, lors-
qu'une moitié de la France se précipitait au-devant de ses Princes, que l'autre, également heureuse de leur retour, se désolait de le voir devancé par une invasion nouvelle, et que, tremblant de ne trouver grâce ni aux yeux d'un peuple envahi, ni devant un Roi outragé, la troupe cherchait en vain autour d'elle un chef pour la conduire, et une terre pour lui servir d'asile, tout pouvait être réparé encore, si, au milieu des rangs, avait apparu soudain un les nobles fils de France, disant :
" Enfans ! Vous connaissez votre erreur aujourd'hui ; nous l'avons oubliée.
" Le chef, pour qui vous aviez tout fait, " V déserté vos drapeaux ; ralliez-vous aux •très : les Bourbons ne désertent pas !" La Coalition marche : Soldats, en " atfant ! Nous lui dirons que nous sommes " réconciliés, et elle «'arrêtera devant notre " unton. Si elle prétendait passer outre, " nous saurions vaincre ou mourir, et du " moilis nous mourrions Français !"
On respecte les motifs qui prescrivirent une autre marche ; on ne respecte pas moins la circonspection qui écarta plus
tard le conseil de faire contre les ravageurs une vaste levée de boucliers.
Il est toujours dangereux de donner à ce que M. Fiévée appelle la situation démocratique, une impulsion inattendue et forte, parce que si la prudence n'a pas eu le loisir d'en préparer tous les mouvemens, on s'expose à ne pouvoir plus en maîtriser l'action, et à faire changer de rôle le Gouvernement et le peuple.
C'est aussi pourquoi il est de la sagesse, quand une révolution (1) est devenue inévitable, de ne pas attendre la catastrophe, de peur que le peuple ne prenne la terrible initiative.
S'il est vrai qu'il faudra, tôt ou tard, que la nation coure aux armes, préparez de longue main l'action populaire, pour qu'elle ne soit point dangereuse, pour qu'on vous sente bien maîtriser l'insurrection libératrice.
Le peuple est un géant qui ne connait
(1) Ce mot est d'ordinaire mal interprété. Il ne signifie, à proprement parler, qu'un changement notoire dans la situation politique d'un Etat; par exemple, on dirait très bien, La révolution du 5 Septembre.
pas ses forces ; il les ignorera tant que vous saurez en diriger Fusage.
Mais, si vous ne vous décidez à lui faire qu'un appel tardif, vous ne pourrez point subordonner tous ses mouvemens à une compression salutaire: il devinera le secret de sa puissance ; il croira pouvoir tout seul agir, et vous deviendrez infalliblement sa conquête.
Prenons y garde ! quand le torrent nous entraîne, que ce ne soit point à reculons, comme dit Montaigne : nous serions engloutis.
Le grand art est de s'élever à la hauteur des dangers que prépare l'avenir, et de ne pas s'étonner des plans les plus hardis. Il faut désormais sauver la France, comme Buonaparte l'a perdue, en mettant en ligne toutes ses forces»