‹ La coalition et la FranceChapitre 39 sur 44 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Des puissances secondaires de ï 'Europe.

La politique française aura pour matière toutes les divergences d'intérêts ; elle aura pour but d'armer contre les grands potentats toutes les rivalités et tous les ressentimens.

Il est accompli enfin le vœu que formait, il y a cent ans, l'abbé de Saint-Pierre, de voir l'Europe réunie sous l'empire des mêmes lois; car elle est courbée sous le même joug.

Du sein des derniers bouleversemens, une oligarchie formidable s'est tout-à-coup élancée, qui a saisi le sceptre de la toute-puissance, distribuant les pouvoirs, partageant les dominations, assignant les limites, disant à chacun, comme Jéhovali : Hue risque venies, et non procèdes ampliùs /

Tu viendras jusqu'ici, et tu n'iras pas plus loin !

L'univers apprit donc, un matin, en lisant la Gazette de Vienne, que tous les peuples et tous les rois sont les vassaux de quatre couronnes ; que la terre est le patrimoine de quatre hommes!

Eh bien ! formez une contre-coalition : que les puissances méconnues se réunissent et viennent réclamer leurs droits ; qu'autour de vous se rallient tous les Etatssujets, tous ceux que leur situation, leurs besoins ou leurs vœux appellent à reconnaître pour ennemie Tune des quatre têtes de l'hydre oligarchique.

Au premier rang, se présentent les Etats- Unis, qui seuls ont l'avantage de pouvoir être présens partout où FAngleterre est dangereuse, et l'attaquer partout où elle est vulnérable; ils virent jadis en nous des libérateurs ; qu'ils y voient toujours des auxiliaires; que tout entier soit mis en œuvre le plan de Louis XVI, ce bon Roi, grand aussi, qui aida le peuple américain à reconquérir ses libertés, pour préparer à nos rivaux d'éternelles sollicitudes,

Nous ne mentionnerions pas la chéiive monarchie, émigrée au sein de l'Amérique méridionale, si nous n'avions quelques mots à dire des difficultés élevées par la cour de Rio-Janeiro, sur la restitution de Cavenne. Convenait-il bien à la majesté du trône de solliciter la justice du cabinet brasilien, d'envoyer un duc et pair marchander, par delà l'Océan les droits de la couronne, avec une maison qui doit peut-être son existence à la protection de Louis XIV ? Pourquoi plutôt ne pas avoir pris quatre mille baïonnettes pour parlementaires? Vous auriez châtié l'outrage, et certes, c'est un devoir de ne pas laisser impunie l'arrogance des puissances secondaires, pour apprendre aux prépondérantes que le malheur ne nous a rien ôté du sentiment de la dignité nationale.

L'Espagne, que les Pyrénées jettent à mille lieues de l'Europe, n'est rien en Europe que par sa marine ou par la France, Il faudrait arracher le monarque à sa léthargie politique, lui montrer l'équilibre rompu, parce que l'Occident est écrasé, lui dire que, si la monarchie succombe, le

continent va peser tout entier sur ses frontières, lui apprendre que l'Océan, ce fertile domaine de ses ancêtres, passé aujourd'hui en des mains étrangères, fait de son royaume une prison dont l'Angleterre a seule toutes les clefs ; il faudrait ramener à la fois le cabinet de Madrid dans le 19e siècle et dans l'Europe ; lui rappeler que le pacte de famille fut avantageux aux Castillans, et peut leur redevenir utile ; lui faire entendre que, pour replacer la nation espagnole au rang dont elle s'était montré si bien digne, il a besoin de se réconcilier avec les Etats-Unis, et nous avons presque dit avec la France.

Puisqu'on n'était point en mesure de s'opposer à l'expédition d'Alger, il convenait du moins de ne se point réjouir d'une parade scaudaleuse, où la France, où l'Europe, où l'humanité même était jouée.

Quand les pirates de Copenhague publièrent, à son de trompe, la grand scène des pirates de la Méditerranée pimis, ou le monde vengé? loin de prodiguer, tout d'abord, ses applaudissemens aux bateleurs, le genre humain devait, long-temps à l'avance, pressentir le dénouaient.

Il suffit que les Etats barbaresques puissent être redoutables à Malte, et devenir pernicieux aux Sept-Iles, pour que nous devions renouveler avec eux une alliance dont, avant la révolution, nos Princes ne rougissaient pas ; et, si la morale chatouilleuses des cours allait s'en effaroucher, il ne sera point malaisé de répondre.

Le Turc est un vieil ami qui n'eut jamais de torts envers nous ; cherchons à réparer les nôtres. Le lier étroitement dans le système serait d'autant plus utile, que, sous le rapport de ses intérêts maritimes ou de son intérêt continental, il a, par la force des choses, toutes nos alliances et toutes nos inimitiés. Placé entre la Russie qui assiège ses frontières, Y Au triche dont l'ambition convoite sa ruine, et la marine anglaise qui s'agite dans les parages de la mer Egée, inquiète de tout ce que les Dardanelles dérobent, le Grand- Seigneur se jettera tout entier dans les bras de la France, si la France les lui sait ouvrir. Il serait digne d'elle de revendiquer auprès du divan, pour sauver la monarchie ottomane, toute l'influence dont un ministère mal ha-

bile n'usa que pour la perdre, lors de la paix de Kaïnardjick ; il serait digne d'elle de persuader à Mahmout un système vigoureux et fort, de lui apprendre à ranimer les membres languissans du corps immense de son empire, à recréer les terribles milices d'Amurat et de Soliman, à réunir sous l'étendard de Mahomet une puissante armée, qui, pour ne pas donner trop tôt l'éveil, irait fortifier l'Etat d'une pacification salutaire, en tirant contre le Wéchabjte le glaive destiné à l'Ukraine.

A l'autre extrémité de l'univers russe est la Suède, seule gardienne du Nord. La réunion de la Norwège, utile aux deux peuples, ne le serait pas à l'Europe,, si la Scandinavie, trop faible encore pour lutter contre sa formidable voisine, ne trouvait dans un appui robuste les forces qui lui manquent. Quand Gustave III songeait à reconquérir la Finlande et à sauver la Turquie, sa première pensée fut de s'adres-? ser au cabinet de Versailles, dont la timide politique ne sut que balbutier des incertitudes. Ne craignez pas aujourd'hui d'aller au-devant d'une antique alliée, de réparer

les torts du dernier siècle, et de reprendre des nœuds que doivent resserrer des intérêts et des dangers communs. Il n'y aura point de sécurité pour k Suède, tant que la Russie trouvera dans sa toute-puissance les moyens d'accueillir, tôt ou tard, les réclamations du sang; il n'y aura point d'équilibre en Europe, tandis que le royaume du septentrion ne pourra point se ressouvenir qu'aux jours de sa splendeur, il donnait la main à la Pologne sans traverser les mers, et tenait les Tzars aussi loin de la Baltique, que la république des Jagellons les tenait loin de l'Allemagne.

L'importance du Danemàfck est trop peu sentie ; en perdant du territoire, il n'a rien perdu de son poids dans la balance de l'équilibre général, parce que ce n'étaient point les armées qui faisaient sa force.

N'allez pas, comme un publiciste célèbre dont les aperçus sont quelquefois plus ingénieux que justes, voir simplement une seigneurie armoiriêe d'une couronne royale dans la puissance qui, secondée, exclurait l'Angleterre de la Baltique, et la Russie de l'Océan, qui, devenue enfin, comme cela

paraît inévitable, la conquête de la Prusse, dénaturerait toutes les relations politiques de l'Europe, et terminerait peut-être les contestations de Paris, Londres, Saint-Pétersbourg et Vienne, en fixant à Berlin le sïége de la suprématie ; car, il n'y a point de milieu, placée, comme Thèbes et Sparte, au centre de toutes les aggressions, la Prusse ne doit vivre qu'un jour, comme Thèbes, ou tout renverser, tout vaincre autour d'elle, comme Sparte.

Tous les intérêts, que le Danemarck peut servir, lui préparent autant d'assauts dont il ne peut se préserver qu'en trouvant un auxiliaire dont l'appui ne soit pas onéreux ; et, dès lors, nul doute que sa politique, toujours vacillante depuis des siècles, ne se fixât enfin à contracter avec le cabinet des Tuileries de solides engagemens.

La France acquerrait un immense avan^ tage, celui de pouvoir, à son gré, Tefuser ou livrer l'Allemagne à cette belliqueuse Suède, dont les armes régnaient, au temps de Gustave-Adolphe, depuis les bouches de l'Oder jusqu'aux sources du Danube, et semaient la terreur jusqu'aux portes dp Vienne,

Le Danemarck, qui a tout à craindre de tout ce qui l'approche, se réjouira d'une assistance puissante, mais éloignée : il songera que, malgré la calamiteuse journée de Pavie, les François lpT protégeaient encore les Christiern, et que, parmi les bouleversemens dont l'heure approche, la fortune de la France, pour qui l'adversité fut toujours la matière d'une nouvelle gloire, pourrait bien lui trouver plus tard une Nor* wège sur les frontières du Holstein.

Notre hypothèse est suffisamment fondée ; le spectacle de l'Empire Germanique révèle seul toute la fragilité des œuvres du Congrès de Vienne. Il est facile de comprendre que les augustes architectes n'ont pas voulu bâtir un édifice, mais préparer de longue main tous les matériaux néces* saires à l'exécution de plus vastes plans.

L'Allemagne, république informe, surchargée d'une foule de souverainetés impuissantes, pleine de prétensions méconnues, de droits violés, d'ambitions actives ; l'Allemagne est une parfaite image de l'Europe, un chaos comme elle: la politique française devait essayer de le débrouiller à son avantage.

La diète de Francfort ouvrait une belle carrière à notre diplomatie ; c' était le champ de bataille où Waterloo pouvait être réparé.

N'oublions pas que nos intérêts et notre situation nous appellent à rester les arbitres de T Allemagne. Que deviendrait cette fourmillière de principautés transrhénanes, que doit écraser le premier pas delà Prusse ou de l'Autriche, si elles ne pouvaient se réfugier à l'abri d'une intercession tutélaire? Et, à» son tour, que deviendrait la monarchie, si elle ne trouvait un rempart contre les premiers assauts des coalitions, dans cette foule d'Etats qui ont besoin de la défendre pour être protégés par elle?

Rappelez -vous 1813 et 1814! L'Espagne, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, la Suède, et la Prusse, se perdaient en efforts inutiles ! Leur antagoniste triomphait encore ; mais les Saxons et les Bavarois vinrent à se retirer de lui, et sa fortune le déserta, comme eux. Aussitôt que la confédération fut dissoute, le terrible succomba, malgré la puissance de son épée, parce qu'il avait perdu sa cuirasse.

Malheur, si la haine due à Buonaparte passait à ses ouvrages! Il faudrait tout abandonner, puisque Dieu lui permit de toucher à tout.

Et d'ailleurs, la confédération du Rhin n'est pas une création nouvelle ; c'est moins dans un décret de 1806 que dans les archives de l'ancien Empire, dans les annales de l'histoire, qu'il faut en chercher l'origine ; il y a des siècles qu'elle existe, et, la nature des choses le veut, elle existera toujours.

Seulement, au lieu d'être, comme naguère, une sanglante oppression, elle reviendra, comme sous nos Rois, un protectorat désintéressé.

Si la France renonçait à l'auguste mission de défendre les libertés germaniques, l'Europe serait en péril de deux manières : ou la Prusse et l'Autriche sont divisées ; alors la Russie intervient et subjugue ; ou les deux couronnes sont d'intelligence, et l'Europe tremble devant ce corps immense qui s'étend des confins de la Moldavie aux bords du Zuiderzée, et des frontières de la Courlande au fond de l'Italie.

Que le sentiment de nos revers ne nous

ôte pas la conscience de nos forces. Nous sommes toujours cette France que la nation allemande prenait autrefois pour garante de ses constitutions, pour préservatrice de ses droits.

Et la preuve que notre appui lui redevient utile, c'est que tout a été mis en usage pour lui inspirer la haine du nom français, pour lui faire confondre dans la même réprobation et le joug dont l'écrasait un despotisme impolitique, et le peuple qui avait le malheur d'en être à la fois l'instrument et le martyr.

Efforts inutiles ! Hors des murs de Berlin et de Vienne, tout aime la France, parce que sans elle tout gémit.

Pensez-vous que toutes ces souverainetés, maintenant foulées entre les deux colosses, germaniques et la France, ne voient pas, dans les enclaves des bords du Rhin, une façon de pierres d'attente destinées à unir tout à l'heure les parties disjointes de la construction nouvelle ?

Comment, au souvenir des douleurs de la Saxe,, Veymar, par example, et Hambourg ne s'effraieraient-ils pas de se voir jetés en*

tre Aix-la-Chapelle et Berlin? Comment encore Bade et le Wirtemberg ne devineraient-ils point que Mayence, aujourd'hui en Allemagne, sera demain en Autriche?

La Bavière a cherché en vain, autour d'elle, ce bras puissant qui autrefois soutenait sa faiblesse contre les assauts toujours répétés, tourjours prêts à l'être, de la maison impériale.

Au désespoir, elle s'est jetée dans les bras de l'Autriche, pour que la voix du sang pût plaider sa cause; mais nonobstant, comptez aussi sur elle, parce qu'elle a, depuis vingt-quatre années, assez appris, et nous ne l'apprendrons pas au frère de Louis XVI, que l'on vit dans un siècle de miracles politiques, dans un siècle fort, où il n'est pas de sacrifices dont s'épouvante le patriotisme européen, où la consanguinité se tait quand Y intérêt des peuples a parlé.

Montrez -vous donc à l'Allemagne, et vous ne manquerez pas de cliens prêts à vous défendre! Montrez - vous aussi à l'Italie, et vous y trouverez encore cette Autriche qui, partout menaçante, travaille ainsi toujours à vous armer des terreurs qu'elle fait naître.

Le Roï de Piémont, qui n'a pas même pu obtenir encore les clefs de ses placesfortes, doit songer que les clefs des Alpes ne lui seront pas long-temps laissées.

Les Bourbons de Naples, Français par le sang, Français par alliance, Français par nécessité, n'oublieront pas que les empereurs ont ambitionné, cinq cents ans, le trône des Deux-Siciles.

Le Pape sait que les Othon se croyaient propriétaires du patrimoine de Saint Pierre, et suzerains des Etats de l'Eglise, que les Henri VI allaient se faire sacrer au Vatican, et que les Charles-Quint ne craignaient pas d'emprisonner le vicaire de Jésus- Christ au château Saint-Ange.

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