CHAPITRE V
Le soir de cette grande nouvelle, Je ne voulus pas aller chez M. Gouault; j'avais peur de surprendre dans les yeux de l'ancien émigré une étincelle de joie ; n'eût-ce été que le plaisir amer de n'avoir pas prophétisé en vain. Je me serais senti de la haine et du mépris pour lui. Peutêtre comprit-il la raison de mon absence : il vint le lendemain matin chez mon père. Il était triste.
— Je suis épouvanté, me dit-il; la France, sera plus châtiée que je ne le croyais... Encore, si tout était fini! Mais, savez-vous la nouvelle?... elle arrive à l'instant à la préfecture. Bonaparte s'est évadé de sa déroute ; il est à Paris, aux Tuileries. Ce n'est pas assez de sang répandu ; il va falloir de nouvelles armées : il recommence, ou plutôt, il lutte encore.
— Je suis prêt à partir, répondis-je.
— Votre sacrifice n'aura même pas le mérite d'être volontaire, mon ami. Avant quinze jours
toutes les gardes nationales, tous les enfants seront appelés à la frontière. Cerbonnet, nous resterons seuls, nous les vieux, pour garder nos maisons.
— Nous ne serons pas de la même compagnie, monsieur Gouault, dit mon père.
— PourquoiPréponditavecdignitéM. Gouault.
Croyez-vous donc que je livrerais plus que vous la maison paternelle?
— Vous avez une maison paternelle, reprit Tancien tisserand en hochant la tête... Moi, sMl me fallait chercher la mienne, je serais bien embarrassé. J'ai cette maison, que j'ai achetée, que j'ai payée, que je voulais laisser à mon fils... Vaut-elle qu'on la défende?... Je n'y pense pas. Si Maurice se fait tuer, ce n'est pas pour rester propriétaire.
— Allons! allons! vous ne voulez pas me comprendre, mon voisin; mais Maurice sait ce que je veux dire.
— Oui, monsieur, répondis-je à mon tour en prenant la main de l'ancien émigré. A l'heure du danger, il n'y a plus que la France ; on regarde le drapeau de l'ennemi, on ne regarde plus le sien.
— On regarde par dessus les drapeaux, mon ami. On cherche le ciel et l'on se fie à Dieu.
M. Gouault était sincère. Il avait ouvert son carrick, car on était en décembre, et il frappait 3Vir sa poitrijie, peu^-être bien pour me montrer
que la croix de Saint-Louis n'était pas visible. C'était, d'ailleurs, un geste qui lui était familier. Il aimait les attitudes oratoires.
Le croiriez-vous, mon ami? mais il faut vous avouer toutes mes faiblesses, pour que vous compreniez bien ce qui se cache d'égoïsme au fond des dévouements, même les plus absolus; le croiriez-vousî dans la joie de sentir que M. Gouault avait une honnêteté patriotique supérieureà ses haines d'opinion, je trouvais comme une promesse subite et débordante d'amour et de bonheur. C'était Valentine qui lui avait conseillé de venir me voir ce matin-là pour m'apporter une espérance ! Voilà ce que je pensais confuse* ment.
Quelques jours après cette conversation, trois sénatus^consultes mettaient à la disposition de Vempereur huit cent dix mille conscrits. On épuisait l'avenir et le passé, on brûlait toi^tes les moissons. C'étaient les derniers bataillons, pour conquérir la paix^ disaient les promesses officielles. Hélas! c'étaient les derniers troupeaux que ce terrible pasteur d'hommes envoyait aux abattoirs de Liitzen, de Bautzen et enfin de Dresde et de Leipzig! Je faisais partie du premier ban de la garde nationale. Nous ne devions pas sortir du territoire; mais on nous entraîna au-devant de cette nouvelle déroute. Nous nous heurtâmes dans Mayence aux débris de nos ar** mées çî aux dçbrig de l'çmpire*
Avec quelle amertume nous rétrogradâmes!
Nous ramenions des blessés, nous quittions le typhus, et, le soir, nous rencontrions dans les bois ou cachés derrière les maisons, des déserteurs, des fuyards, qui nous demandaient Taumône en pleurant. La France était comme un vase d'airain qu'un feu trop ardent a fondu, percé de toutes parts. Les parois étaient chaudes encore, mais la matière en fusion s'échappait par les issues. Quand on les arrêtait, ces enfants qui avaient peur de la mitraille se battaient comme des lions, et je puis vous attester, moi, que j'ai connu beaucoup de Champenois qui, revenus dans nos campagnes après une désertion, s'y conduisirent en héros. Ils voulaient bien mourir pour la terre de France; ils ne voulaient pas servir de victimes à cette étoile décevante qui déclinait à l'horizon.
Ce ii'est pas l'histoire complète de ces temps de misère que je veux vous raconter, en vous racontant ma vie-, j'abrège. Je rentrais à Troyes au mois de décembre 1 8 1 3, et le i®"^ janvier 1 814, à l'heure même où Napoléon cravachait de sa colère les députés réunis, les armées ennemies mettaient le pied sur la frontière et faisaient vibrer le sol sous cette profanation.
Ah! si jamais vous doutiez de ce vieil amour du pays natal, de cet égoïsme nécessaire que l'on sacrifie un peu trop quelquefois, et surtout un peu trop tôt^ à cette belle utopie dés fraternités
universelles, de rhumaniié comme patrie définitive, relisez Thistoire de la campagne de 1 8 14; interrogez les cicatrices que nous avons gardées ici, et je vous jure bien que vous ne trouverez pas que nous fussions moins dignes d'être hommes, parce que nous nous souvenions d'abord que nous étions Français.
M. Gouault se mit à la tête d'un comité d'armement pour la défense de la ville. Il alla trouver le préfet, M. CafFarelli, et trouva chez lui M. de Ségur, commissaire extraordinaire, envoyé pour susciter le courage des départements de l'Est. Ce dernier venait de faire placarder dans tous nos carrefours une proclamation, qui se croyait bien éloquente, et qui n'invoquait au secours de l'ambition que les forces de l'intérêt. On disait à nos paysans : « Si l'ennemi vient, il feindra d'acheter vos vins, vos blés, vos troupeaux, et il ne les paiera pas. » Mais le vengeur de la bourse ajoutait : « Fournissez-nous des chevaux; l'empereur sent l'étendue de ces sacrifices, et veut que ces sacrificee soient les derniers... Le danger dont on aurait voulu vous effrayer n'est rien si vous le voulez ; c'est un nuage que grossit l'imagination et que le courage dissipe (1). »
(i) Proclamation de M. le comte de Ségur, sénateur et commissaire extraordinaire de S. M. l'empereur et roi» adressée aux habitants du département de TAube : M Messieurs,
« La France désire la paix : le monde entier en a besoin ;
M. Gouault entra dans le cabinet du préfet, cette proclamation à la main.
— Je n'ai pas peur pour mes blés, pour mes
l'empereur la veut, et vous en jouirez bientôt; si, au moment où Tennemi ose envahir vos frontières, vous continuez à montrer en vrais Français le bon esprit, le zèle et le courage qui vous ont toujours distingués.
« L'empereur m'envoie au milieu de vou9^ pour vous dire d*4mportantes vérités et pour vous parler de vos plus chers intérêts.
' « Sa Majesté connaît les maux que vous avez soufferts, les pertes que vous avez faites : son cœur en a gémi*
« Elle avait des projets plus vastes pour votre gloire et votre prospérité : Tinconstance des éléments et celle de ses alliés ont empêché Taccom plissement de ses grands desseins.
« L'empereur préfère le bonheur du peuple à une gloire trop coûteuse. Il a donc renoncé à tous projets d'agrandissement; il a consenti à des sacrifices pénibles pour lui comme pour nous; enfin, il a accepté toutes les conditions de paix que lui proposaient nos ennemis.
<c Vous jouiriez donc déjà de cette paix souhaitée, si ces mêmes ennemis n'avaient pas voulu la retarder encore. Ils différent de signer un traité dont ils ont eux-mêmes posé les bases; et pendant ce délai, ils cherchent, par des insinuations perfides, à vous faire douter des intentions pacifiques de Sa Majesté. Aucun Français ne peut être trompé par eux. L'empereur a déclaré au Sénat, au Corps législatif, en face de l'univers, qu'il veut la paix, et qu'il sent, comme monarque et comme père, tout ce que la paix ajoute à la sécu' rite des trônes et à celle des familles.
« Il a déclaré solennellement qu'il accepterait toutes les conditions que proposaient les alliés, et cependant, ces mêmes ennemis retardent la conclusion de cette paix, à laquelle Sa Majesté a consenti! Non-seulement ils continuent les hostilitéf, mais violant le territoire d'un État neutre, ils entrent en France; ils menacent les départements qui vous avoisinent!...
c L'empereur, à la tête de ses armées, va s'avancer pour les combattre, s'ils diffèrent plus longtemps la signature d'un traité qu'eux seuls retardent sans motif.
« Français! l'ennemi est entré en France! Vous sentez ce
vinsj pour mes chevaux, dit-il, j'ai peur pour ma conscience. Je suis un émigré, un soldat de l'armée des princes, un chevalier de Saint-Louis,
que l'honneur et la patrie attendent de vous! Vous surcz ËJtlcs à leurs lois.
■ Si, jusqu'au moment où notre armée va s'avancer, vous prenez l'altitude tière qui convient à un grand peuplei si vous organisez rapidement vos gardes nationatuj, coiiimu TOUS l'avez déjà commencé, vous verrez bientôt l'ennomi s'arrêter dans sa tdméraire entreprise. Il ne sera pis assez inseanf pour oser pénétrer au milieu d'une nation qui se lève et qui s'arme pour l'arrêter.
•■ Déjfà l'avant-garde d'un de nos corps a bit reculer ces étrangers qui comptaient sur le pillage et qui n'ont rencon-
• Dcjâ ils tremblent de s'engager plus loin dans une ccnlrée belliqueuse où ils trouveraient en tout homme un ennemi et 3 chaque pas un combat. Leur imagination s'etTraiu en pensant que devant cuï, sur leurs flancs et derrière euï, vos gardes nationalesj les entourant de tous câtés, les pnvci.iieiit promptement, et de subsistance et de tout espoir ila retour. Ils savent que si vous sacrifiez tout ce qui est hors Je 103 limites, vous ne vout soumettriez jamais a leur Uvrer loire propre territoire.
0 Aussi cherchent-ils moins à Tout combattre qu'à vous
1 Us voudraient vivre pendant quelque temps aux dépens d'une partie de vos frontières. Ils n'étendraient leurs pillages qu'aui lieui où leur feinte modération trouverait des dupes ou des braa désarmés.
M Eh! qui pourrait croire à leurs proclamations et i U-uri perfides promesses f
• ils ont promis aux Suisses, dont ils violaient le territoire, de les traiter en amis, et ils viennent de mettre de fortes contributions à Bâle-
t 11 faudrait bien, s'ils s'avanjaient, qu'ils s'e ri parasse, t de vos vins, de vos blés, de vos troupeaux, des produits de vos fabriques, de votre industrie... lia les paieront lu premier jour avec de l'argent, le deuiiime jour avec du papier, et ensuite par des violences et des outragesl...
•1 Mais ils ne pourront ni vous effrayer ni vous tromper.
■ Habitants du département de l'Aube! la plus grande
tout ce que vous voudrez, mais je reste Français tant qu'il y a une France. Je viens vous demander la permission d'occuper nos gardes nationales à de petits travaux.
tranquillité règne parmi vous; vos administrateurs jouissent de votre confiance et sont satisfaits de votre conduite. Vous venez de donner à Tarmée les bras qui lui étaient nécesr saires; vous fournirez les chevaux qu*on vous demande; l'empereur sent retendue de ces sacrifices, il veut que ces sacrifices soient les derniers.
« La garde nationale, dont on vient d'ordonner la formation, n'a d'autre objet que de défendre vos propres foyers, que de maintenir le bon ordre dans vos cités populeuses.
« En vous quittant, pour me rendre dans les départements les plus près de nos frontières et plus menacés par rennemi, je vous le répète avec une pleine confiance, le danger dont on aurait voulu vous effrayer n'est rien, si vous le voulez; c'est un nuage que grossit l'imagination et que le courage dissipe.
« Montrez- vous debout et prêts à vous armer! L'empereur, à la tête de ses braves soldats, approche, et vous aurez bientôt une paix solide qui vous dédommagera et vous récompensera de tous vos généreux sacrifices. A^^is songez bien que, puisque les ennemis différent encore la paix qu'ils ont proposée, le seul moyen de l'obtenir promptement, c'est de nous présenter à eux dans l'attitude de la force et de la fierté. Sa Majesté vient de le dire elle-même au Sénat : A Vaspect de tout ce peuple en armes, Vétrang^r fuira ou signera la paix sur les bases qu'il a lui-même proposées*^ il n'est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avions faites.
< Par Son Excellence, le comte de Ségur,
« L'auditeur au Conseil d'État, attaché à la
commission extraordinaire,
« Le Chapelier.
c Et sera, la présente proclamation, imprimée, publiée e'i affichée dans toutes les communes du département. c Troyes, le i" janvier 1814.
« Par Son Excellence, le comte de Ségur,
« L'auditeur au Conseil d'État, attaché à la Commission extraordinaire. »
— Monsieur, s'écria M. de Ségur, je racon téterai à l'empereur votre noble conduite.
— Je vous prie de n'en rien faire, monsieur, répliqua M. Gouault; ce n'est pas pour l'empereur que je travaille, c'est pour M. le maire de la ville de Troyes et ses administrés.
A partir de ce jour-là, on s'occupa de fortifications, qui ne devaient être qu'un obstacle insignifiant pour l'invasion, mais qui entretenaient l'ardeur, le courage moral de la population, dans une des crises les plus redoutables qu'un peuple puisse traverser.
Le 19 janvier, une nouvelle proclamation du général Dulong, venu pour organiser la levée en masse, sonnait le dernier coup de tocsin (i) :
(i) LEVÉE EN MASSE