CHAPITRE IV
Ah ! mon amî, sî vous pouviez vous représenter Valentine , quand elle atteignit ses vingt ans, vous comprendriez mieux ce récit qu^elle éclairerait de sa lumière comme elle éclairait ma vie. Il y a des âmes dont le corps n'est que le voile et qui rayonnent doucement au travers.
Je ne sais si je m'abuse, en croyant qu'elle était absolument belle; mais elle avait du moins ce mérite de nous le paraître. Car, ce n'est pas seulement mon témoignage que je vous donne; je comprends qu'il soit intéressé, suspect; c'est aussi celui de tous mes contemporains. Ils vous diront qu'elle était une harmonie. J'ai vu des cheveux aussi blonds, aussi doux que les siens; j'ai vu des yeux dont l'azur ne le cédait point à ses yeux ; je crois que sa bouche n'était pas d'un dessin plus exquis que la bouche de sa tante, madame Gouault ; mais, de tous ces emprunts faits à la beauté ordinaire , la nature avait composé un ensemble qui émouvait comme une ré-
minisccnce et qui exaltait comme une nouveauté. Quand son innocence enfantine se colora doucement, ainsi qu'une neige sur laquelle le soleil se lève, Pingénuité devint une curiosité pure, infinie, qui errait de la terre au ciel. Les volontés fortes sont souvent des volontés candides. Valentine procédait par raisonnements et par sentiments simples. Elle n'avait nulle coquetterie, mais seulement de la réserve; on ne voyait pas plus d'ombres sur sa pensée que de trouble sur son visage. Elle allait, comme ces déesses des poètes antiques, dissipant les nuages dès qu'elle paraissait. Ceux qui ne la connaissaient pas la trouvaient sévère; nous savions, nous, qu'elle avait seulement la gravité d'une orpheline : d'ailleurs, à côté de son oncle qui vivait de regrets et à une époque où tant de familles étaient en deuil, Valentine reflétait la mélancolie de la gloire impériale et les inquiétudes de la patrie menacée.
Quand je l'évoque et quand je la regarde, rimpression que je ressens est comparable à un débordement de blancheur nacrée, de lumière douce qui m'enveloppe et qui noie mon souvenir. Moquez-vous de moi, mon ami, si vous l'osez ; je n'ai pas un seul portrait d'elle, et cette cocarde de satin me la représente, pour ainsi dire, fidèlement : je mêle dans mon rêve sa transparente fraîcheur, ses idées, ses opinions, çt je retrouve ^out dans çç rubap sans t^che qui
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me vient d'elle, qu'elle a plié ainsi et qui semble garder J empreinte de toutes ses puretés.
Elle avait vingt ans, j'en avais vingt-cinq, que nous n'avions pas échangé un seul mot plus tendre d'expression ou d'accent que les mots de douce camaraderie. Ce n'était pas que mon cœur fût facile à maîtriser; mais je cachais mes combats, et Valentine, supérieure aux passions, était née victorieuse. J'avais bien souffert depuis quelques années. Je m'étais impatienté bien souvent de ne point oser dire à M. Gouault : « J'aime Valentine, donnez-la-moi, ou plutôt, rendez-la-moi ! » — Je m'étais répété avec des larmes de dépit, avec des fureurs secrètes : « Il ne la voit donc pas grandir? Pour qui donc la réserve-t-il ? — J'entrais dans des révoltes superbes contre ma délicatesse qui m'empêchait de parler d'amour à celle que j'aimais, de par* 1er de devoir à celle dont je voulais faire ma fenmie. Combien de fois ai-je quitté Tangle du comptoir où j'étais accoudé, la tête dans ma main, pour courir chez M. Gouault, pour tout avouer, tout renverser, tout obtenir ? Mais une fois dans la rue, au lieu de me, rendre directement chez mes voisins, je courais sur les mails, je faisais le tour de la ville, bien heureux quand je me trouvais assez calmé pour abréger de moitié ma promenade ; et lorsque le tumulte de mon cœur et de mes veines était dominé, lorsque l'avais obtenu dç moi un pacte que je renouvç-
lais tous les jours, c'est-à-dire le serment de ne me déclarer que dans une occasion plus propice, je rentrais dans la ville, vibrant encore de ma douleur domptée, et j'essayais plusieurs fois mon sourire, avant de soulever le marteau de la porte de M. Gouault.
En présence de Valentine, j'étais soumis et je trouvais ma destinée heureuse. Je la voyais, je lui donnais la main, je l'entendais; qu'avais-je besoin de plus ? N'était-elle pas ma compagne ? Je revenais chez moi, recueilli, pénétré, ne sachant plus si j'avais des regrets ou des souhaits à former.
Mon père était mon complice et agissait pour lui comme il me voyait agir. Depuis le soir où Valentine nous avait quittés pour aller vivre chez son oncle, il ne m'avait plus fait de recommandation, et il ne m'avait jamais adressé une question. Il voyait mon amour qui l'attristait, mais il voyait mon courage qui lui donnait de la fierté. Et puis, au fond du cœur, il espérait comme j'espérais moi-même. M. Gouault avait, à deux ou trois reprises , mais pour la forme seulement, interrogé Valentine, et Valentine, avec simplicité , avait répondu « qu'elle ne songeait pas au mariage, que rien ne pressait. » Son oncle s'était contenté de sa réponse : lui aussi nous devinait et s'en remettait aux circonstances, à l'imprévu, au hasard, du soin d'interrompre un embarras dont chacun avait
conscience, mais dont nul ne voulait sortir, prévoyant une crise, le jour d'une explication .
D'ailleurs, les tragédies extérieures absorbaient et dominaient les drames de famille. On avait, dans ce temps-là, moins le temps qu'aujourd'hui d'écouter bruire ses pensées. La guerre dévorait les hommes. Ceux qui se refusaient au Minotaure restaient chez eux, comme à un poste, avec une inquiétude qui devint de la fièvre, à partir de 1812.
Je me souviens qu'au mois de mai de cette année terrible, M. Gouault entra un matin dans la boutique de mon père. Il était rayonnant, non pas de joie^ mais d'une sorte de triomphe amer, douloureux, comme celui qui nous coûte des larmes et du sang, en nous donnant cependant une espérance et une certitude longtemps attendues.
— Eh bien! vous savez les nouvelles, Gerbonnet ?
— Oui, encore du fracas !
— Oh ! celui-là s'éteindra dans les déserts. Votre empereur part pour la Russie, voisin; il n'en reviendra pas.
— Vous en êtes bien revenu !
— Alors, qu'il en revienne comme moi, avec la misère et le vent de l'exil !
— Vous êtes dur, monsieur Gouault.
— Je suis sincère, vieux jacobin; Nos aîgles
vont blanfliir là-bas; vous verrez qu^au retour elles ressembleront à des fleurs de lis.
— Des fleurs de lis découpées dans la neige... Merci, je n'en veux pas ! reprit brusquement mon père.
— Vous n'empêcherez pas la justice et la réparation, mon voisin.
— Pas plus que vous n'empêcherez, vous, la misère et le deuil.
— Est-ce que Maurice ne suit pas les volontaires? demanda M. Gouault, qui m'observait.
— Maurice reste avec moi.
— S'il voulait voyager, je pourrais lui donner une commission pour l'étranger !
Je regardai l'ancien émigré. Il y avait de l'ironie, et pourtant une sorte de bonté quasipaternelle sur sa figure. Quelque chose d'extraordinaire le dilatait, le surexcitait; il entr'ouvrit son habit, et je vis sur un revers de son gilet, un peu au-dessus de la place du cœur, sa croix de Saint-Louis.
— Pourquoi portez-vous cela aujourd'hui, monsieur Gouault? demanda mon père avec un étonnement presque douloureux.
— Je la porte toujours, voisin ; aujourd'hui seulement, je lui fais prendre l'air.
— Prenez garde !
— Bah! vous ne me dénoncerez pas; j'ai voulu vous en donner la primeur.
— C'est beaucoup d'honneur pour nous.
Mais, je vous en prie, cachez cela. Si quelqu'un -ntraît...
M. Gouault haussa les épaules, eut un petit clignement d'yeux à mon adresse pour m'avertir qu'il avait à me parler et se retira. Je restai.
— Pourquoi ne le suis-tu pas? me dit mon père ; il a quelque chose à te dire.
— Je ne me soucie pas de l'entendre.
— Qui sait ? il veut peut-être te proposer sa nièce !
Je tressaillis ; mon père me prit les mains.
— Allons, Maurice, va Técouter. Je suis sûr de ce que tu lui répondras ; empêche-le de faire quelque folie. Ces émigrés sont tous des linottes; je conçois qu'ils n'aiment pas les aigles.
J'allai rejoindre M. Gouault, qui m'attendait visiblement dans la riie.
— Maurice, me dit-il d'un ton bref, résolu, d'un ton de commandement qu'il avait gardé de son état militaire, voulez -vous mériter ma nièce?
Je fis un mouvement, je poussai un cri.
— Cela vous étonne que je vous parle ainsi, ontinua-t-il en adoucissant un peu sa voix.
— Ce qui m'étonne surtout, lui répondis-je ivec anxiété, c'est que vous me parliez de mériter Valentine.
— Parce que vous l'aimez et qu'elle vous aime, vous vous croyez tous les droits, reprit vivement M. Gouault. Mais, convenez que j'en
ai bien aussi quelques-uns à son obéissance et à votre respect.
— C'est pour cela, monsieur, que jamais Je ne vous avais parlé de mon amour.
— Et vous avez bien fait... Mais ce secret-là devait être abordé tôt ou tard. Des nouvelles que je reçois vont m'imposer des devoirs et m'exposer peut-être à des périls. Napoléon est perdu... il monte à son tombeau : vous verrez qu'on lui fera des funérailles au Kremlin; mais, si. une révolution recommence, j'ai juré d'y jouer un rôle. J'associerais mon fils à mes dangers pour qu'il partageât ma gloire. J'ai une nièce; soyez mon neveu; c'est absolument comme si vous étiez mon fils.
— Vous me proposez un rôle dans une conspiration ?
— La moitié du rôle que je jouerai, oui !
— Et si j'accepte, vous m'accordez Valentine ?
— C'est elle qui vous fera votre cocarde.
— Mais, si je refuse ?
— Si vous refusez, nous restons ce que nous sommes : moi, le chef de la famille, veillant sur mon foyer; vous l'ami, l'hôte, le commensal de la maison .
— Et Valéntine ?
— Elle est la fille d'une mère séduite ; pensez-y pour elle; et j'ai tué son père.
— Ainsi, demandai- je à M. Gouault, en Par-
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rêtant et en le regardant en face, à moins d'abjurer des principes qui font partie de mon sang, de ma vie, qui sont devenus Tair que je respire, il m'est défendu de garder une espérance que je nourris depuis mon enfance ?
— Je ne vous dis pas cela, me répliqua, avec un air de fierté voilé d'un peu de tristesse, l'oncle de Valentine. Vous êtes jeune et je suis vieux : vous me survivrez de toutes les façons, surtout si je meurs avant l'échéance fixée par Dieu. Et puis, me croyez- vous donc un tyran ? Non. Je veux concilier l'honneur et le bonheur avec mes idées à moi; mais je sais ce que c'est que la douleur, jeune homme, et s'il faut m'exi- 1er du cœur de ma nièce, comme je me suis exilé autrefois de mon pays, je ferai ce nouveau sacrifice et je ne vous en demanderai aucun.
— Ah ! monsieur, m'écriai- je avec émotion, pourquoi faut-il que nous ayons des opinions différentes, avec des sentiments pareils !
— Ainsi, vous refusez ?
— Je refuse.
— Prenez garde, Maurice; si vous étiez un enfant de troupe, un des parvenus de ce régime de caserne, je ne vous aurais pas fait une offre qui cacherait une défection. Je respecte toutes les fidélités. Mais à quel drapeau gardez-vous donc votre serment ?
— Au drapeau inconnu que la patrie en danger peut nous tendre.
— Le danger ! le voilà qui commence, et le drapeau, c'est l'ancien.
— Peut-être, quoique j'en doute, si l'étranger le déploie avant nous.
— Attendez donc, jeune homme, puisque vous êtes si patient !
— La patience, monsieur, est souvent le plus grand des sacrifices... Je le prouve par mon amour, je le prouverai par mes opinions.
— Vos opinions! est-ce que vous avez des opinions ? Vous n'aimez pas l'Empire; je le déteste-, voilà un point qui nous met d'accord. L'Empire tombé, il n'y a rien que le passé.
— Oui, le passé qui reprend sa marche; mais le passé immédiat, celui de mon père qui avait renversé votre passé à vous.
— Allons ! Gerbonnet vous a bien élevé ! Je savais déjà que vous étiez son digne fils par la loyauté et l'honneur; vous l'êtes aussi par l'entêtement...
— Nous sommes Champenois. .. comme vous, monsieur !
— Comme moi, c'est vrai.,. Au revoir, Maurice. J'ai tenu à ce que cette conversation eût lieu en plein air : les murs de nos maisons n'en garderont rien... Nous restons amis, n'est-ce pas... mon jeune ennemi ?
M* Gouault, qui me montrait alors une amitié, une sympathie que je ne lui avais jamais vues, et qui tenait, j'ose le dire, à son estime
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augmentée pour moi, avait presque envie de m'embrasser. Je le saluai , en cachant derrière mon respect la douleur profonde dont je me sentais envahi. Il me fallait, ou renoncer à Valentine, ou l'attendre d'un événement indépendant de nos deux volontés , et je devais mêler désormais à mes propres tristesses les appréhensions que me causaient les imprudences, les témérités de conspiration de M. Gouault.
J'aurais dû, à partir de ce jour, mettre plus de réserve dans mes rapports avec l'oncle de Valentine. L'abîme, soupçonné dès la première entrevue, entre ce soldat de l'arm.ée de Condé et nous, s'élargissait infranchissable. Mais je redoublai, au contraire, de visites, d'attentions indirectes envers M. Gouault, pour bien attester que je ne lui gardais pas rancune de sa tentative, que je le bravais, et surtout pour voir sa nièce, pour observer ce qui se passait autour d'elle. J'avais peur maintenant de cette récompense qu'on pouvait offrir à un autre.
M. Gouault habitait, au coin de la rue du Temple et de la rue de Croncels, une grande et belle maison s'ouvrant par deux portes cochères sur chacune des deux rues. La maison existe encore; on l'a rajeunie, mais c'est toujours elle. Les portraits des aïeux ornaient le salon. La famille Gouault appartenait à la noblesse utérine de Champagne, noblesse reconnue et confirmée en 1698. Ses armoiries étaient d*a\ur à
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tî^oîs pommes de pin d*or^ au chef d'or chargé de trois roses de gueules. Au milieu de grands panneaux en bois, deux échevins de Troyes, Toussaint et Eustache Gouault, Tun élu en 17 19, Tautre en 1747, regardaient, celui-là son neveu, celui-ci son fils, avec des yeux que l'artiste champenois avait rendus un peu féroces, en voulant les faire trop pénétrants. Derrière la pendule, qui représentait un temple à TAmour, une glace, surmontée d'un trumeau, servait de cachette au testament de Louis XVI , que M. Jacques Gouault avait rapporté de Témigration, et que Ton exposait, comme les évangiles, sur un maître-autel, les soirs de confrérie royaliste.
C'est dans ce salon qu'à partir de 1 8 1 2 commencèrent à se réunir quelques-uns des parents, des anciens amis de M. Gouault. La police de l'empire, toujours soupçonneuse, ressentait pourtant les premiers symptômes de cette paralysie qui signale d'ordinaire l'avantveille des révolutions. On devinait bien que ces anciens émigrés n'allaient pas tout simplement chez M. Gouault pour jouer aux cartes. Le préfet disait au maire de la ville :
— On conspire ; je le sais !
Et il laissait conspirer, par dédain pour les conspirateurs, par confiance d'abord en la solidité de l'empire, puis, vers la fin de 1812, par prudence.
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Mon père , dont la simplicité s'accommodait mal de cette familiarité avec l'aristocratie troyenrie, voulait s'abstenir au début et ne pas mettre les- pieds chez M. Gouault. Je lui fis comprendre que notre place était partout où un danger pouvait naître pour Valentine. D'ailleurs, notre présence modérait un peu les transports de ces brouillons. Devant nous, on s'observait, on se regardait; il nous fallait même les encourager à se trahir, pour les mettre à l'aise.
Valentine allait et venait, souriante et silencieuse, au milieu de ces spectres qui voulaient évoquer des ombres. Elle était de la religion de son oncle, mais elle ne voulait pas renier la nôtre devant nous, et elle s'abstenait le plus habituellement de toute réflexion. Quand l'emportement de la foi royaliste allait jusqu'à souhaiter des revers à notre armée pour amener plus vite la chute de l'empereur, elle posait son ouvrage sur ses genoux, si elle était occupée de quelque broderie, ou bien, elle jetait les cartes, si elle était à une table de jeu, et elle me regardait avec un éclair, comme pour me dire :
— Allons! patriote, défendez la patrie.
Et j'osais alors faire mes réserves, protester tout haut contre les ardeurs mal contenues d'une fidélité qui voulait ajouter à nos misères. Quand j'avais fini de parler, elle me remerciait d'un battement de ses paupières, ou d'une pressioa
de main, si je partais. Mais, en revanche, lorsque son oncle, plus contenu dans son langage, discutait, avec la noblesse et la fierté qui lui étaient habituelles, les chances de durée de l'empire, je voyais monter Penthousiasme dans les yeux de Valeniine; une vision héroïque passait au-dessus de son front : elle se levait palpitante, et me jetant un regard de défi, elle allait embrasser M. Gouault.
Ah ! mon ami, quelle épreuve pour moi que ce regard! Comme j'étais jaloux dans cette minute de la sympathie visible de Valentine pour les idées de son oncle! Combien de fois n'ai-je pas regretté de ne pouvoir me bercer des mêmes illusions, des mêmes préjugés! En revenant de la rue de Croncels à la rue Notre-Dame, combien de fois ne me suis-je pas dit ;
— Je me réserve pour un devoir qui ne m'incombera peut-être jamais! S'il y a dans ce parti des émigrés d'autres feqimes comme Valentine et des hommes pour les comprendre, la France se jettera sans hésiter sur les traces de ces héros. Je serai la poussière du chemin sur laquelle on passera.
Et alors, je m'enfermais en rentrant, je descendais jusqu'aufondleplusobscur demacons-
ce, et je me répétais, les poings crispés, les
;s serrées ;
- Pourquoi ne puU-je aimer leurs idées,
pter leur drapeau ? penser comme eux ? croire
comme eux ? Est-ce orgueil de ma part? Je perds ma vie et Je perds mon amour !
Mais, quand je voyais mon père, en manche de chemise, s'arrêter devant moi et me contempler en hochant la tête ; quand j'entendais le père Cerbonnet siffler, en marchant, un air de la république, mon sang brûlait mes veines, je n:e faisais honte.
— De qui donc es-tu Fhéritier, pour renier la Révolution? Est-ce que tu connais ces princes? Il te faut chercher dans l'histoire pour évoquer quelque chose qui leur ressemble, et tu n'as qu'à chercher dans ton cœur pour te souvenir de ce que la Révolution a Èiît de ton père. Ne déserte pas ton amour filial.
Voilà, mon ami, dans quelles alternatives je passai plus d'une nuit de cette fatale année de 1812. Joignez à cela l'inquiétude universelle, les alarmes que le vent nous apportait, pour ainsi dire, et qui tombaient tout à coup sur nous. Il semblait que la moitié de la France fût partie avec l'empereur, et qu'il y eût tout un monde entre les deux moitiés de la patrie. Tous les jours circulaient des bruits sinistres : c L'empereur est tué! la Russie est en flammes, notre armic est anéantie !» Il y avait dans les âmes un vide remplid'obscurité.Ce que la conspiration Mallet tenta, et faillit réaliser, apparaissait confusément aux imaginations troublées, c'est-à-dire : fermer la frontière au désastre qui allait reculer vers
nous ; se réveiller, se lever dans la misère, dans l'abandon, et protester contre ce génie brutal qui se débattait dans la dernière ivresse de son orgueil, en crispant ses mains autour du cou de !a France.
Nous n'entendions pas retentir le canon -, nous ne voyions pas les flammes du Kremlin ; plus tard, nous ne vîmes pas tomber la neige qui ensevelissait nos soldats : mais nous avions le sentiment de ce bruit, le cauchemar de ces agonies. Vous avez traversé la guerre civile; c'est horrible, n'est-ce pas? J'ai traversé de plus, par deux fois, l'invasion étrangère, ce qui est exécrable; mais je ne sais s'il y a une situation plus lugubre que celle d'un pays qui attend, inactif, anxieux, pauvre, affamé, des nouvelles de sa propre vie que l'on discute loin de lui.
Quand le bulletin qui annonçait les désastres' de la retraite de Russie, eut été affiché à tous les coins de rue et jusque sur la porte de M. Gouault, il sembla que nous touchions au fond du gouffre, et, en même temps qu'un cri de douleur, il s'exhala de toutes les poitrines un soupir désespéré d'allégement! C'était fini; nous étions en face de la mort ou du réveil.
Ce jour-là, mon père m'aida à nettoyer mon fusil.