‹ La cocarde clancheChapitre 12 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cette marche rapide de Napoléon nous était inconnue à ce moment-là. On recevait tant de nouvelles fausses qu'on ne savait plus que croire. L'air était plein de rumeurs; la bise d'hiver semblait une plainte qui faisait entrer les sanglots des morts et des blessés par dessous les portes fermées, à travers les fenêtres bien closes, dans des maisons où l'on se cachait pour trembler. Le jour, on voyait passer des troupes, des bandes déguenillées ; c'étaient les conscrits, des enfants pâles, les yeux rougis, qui regardaient avec anxiété les maisons, comme si elles devaient s'ouvrir pour leur offrir des asiles inviolables. De temps en temps, des femmes couraient échevelées et hurlant dans les rues : — « Les voilà ! les voilà ! » Alors, on barricadait les portes, on descendait dans les caves, on croyait entendre distinctement le roulement des canons de l'ennemi. Les paysans arrivaient de toutes parts, racontant qu'ils avaient vu les Cosaques, qu'on

distinguait les fusillades dans le lointain. Toutes les heures amenaient une secousse électrique. Pour moi, je me rongeais d'impatience et presque de remords.

— Mon père, je vais me battre! dis-je un matin au papa Cerbonnet.

— Vçi, me répondit simplement l'excellent homme.

Puis, il sourit en devenant pâle, et commença à me préparer tout ce qu'il fallait pour le départ. J'eus bientôt mon sac garni, ma gourde emplie. Nous avions formé une compagnie de cinquante volontaires à peu près, et nous voulions aller rejoindre le gros de l'armée : le général Mortier, en quittant Troyes, avait refusé de nous emmener; nous lui gardions rancune. Estce que nous ne valions pas les Marie-Louisej ces soldats à visage de femme?

Mon père vint avec [moi à la préfecture chercher des renseignements sur la route. Tout était €n désordre dans les bureaux. Je ne sais si le préfet préparait ses malles ; mais, certainement, les malles étaient ouvertes. Je demandai des nouvelles ; où était l'empereur ?

— Il a quitté Châlons-sur-Marne, me répondit-on. On a dû se battre hier à Saint-Dizier; peut-être marche-t-il sur Bar-sur- Aube... En tout cas, il est derrière l'ennemi.

Nous ne devions pas songer à prendre la route de Bar-sur-Aube, l'armée de Schwarzenberg

l'occupait : on assurait même qu'elle avait dépassé Vendeuvre. Restait la route de Brienne qui nous conduisait droit à Saint- Dizier. On nous assurait qu'elle était libre jusqu'à Piney et peut-être jusqu'à Lesmont. Si le pont de Lesmont était coupé, nous saurions toujours bien nous orienter. J'avais fait tant de fois ce chemin dans mon enfance que j'en connaissais les moindres hameaux, à droite et à gauche de la chaussée.

— Si l'Aube n'est pas gardée, va jusqu'à Maizières, me dit mon père avec bonhomie; le curé vous recevra bien.

L'héroïsme de papa Cerbonnet déraisonnait un peu; mais, au fond du cœur, je m'étais dit aussi que j'irais à Maizières. C'était un point à proximité de toutes les routes ; et puis, si l'on se battait aux environs, c'était là qu'il m'eût été moins dur qu'ailleurs d'être frappé et de mourir.

Dans la tourmente qui faisait osciller, pour ainsi dire, la terre sous nos pieds, une douleur aiguë, secrète, se mêlait à la torture de mon patriotisme. Je sentais se refroidir, non pas l'amitié de Valentine, mais ce que j'appelais du moins son impartialité pour me$ opinions : le mirage d'une Restauration, un instant dissipé par l'imminence des périls, revenait avec l'imminence d'un dénouement fatal. M. Gouault, après avoir terminé ce qu'il appelait les travaux de défense, s'était tenu à l'écart de toute manifestation, de

8o LA COCARDE BLANCHE

toute enquête, et ne paraissait plus jamais sut le perron de i'hôtei-de-ville, où les principam bourgeois venaient chercher, attendre des nouvelles, et guetter la cloche du petit beffroi, qui sonnait toujours le tocsin, la première, en cas d'alarme.

Mon père était convaincu que l'ancien émigré correspondait -avec des officiers d'origine française que l'on savait être dans l'état-major de l'empereur de Russie. Mais je ne partageais pas ce soupçon : je pensais que M. Gouault essayait d'accorder sa haine de l'empereur, son patriotisme et ses opinions. Il croyait trouver l'accord dans une abstention systématique. Il s'était associé de bonne foi aux premiers essais de résistance; il avait cru, du moins, devoir donner un loyal conseil et un bon exemple dans les dispositions* à prendre, puis, ce devoir rempli, il se retirait dans son for intérieur.

La veille de mon départ, M. Gouault avait dit à mon père qui lui reprochait sa réserve :

— Je n'ai plus rien à faire maintenant, je regarde et j'attends. Bonaparte est perdu : rien ne peut empêcher sa ruine.

— Mais l'étranger ! murmurait mon père avec une horreur naïve.

— L'étranger m'a donné du pain quand mes compatriotes m'en refusaient. Je ne vais pas audevant de lui ; je vous ai aidés à barricader vos portes; s'il entre, il ne trouvera pas de sang

LA COCARDE BLANCHE 8l

après mes mains, voilà tout. Je laisse faire la justice de Dieu.

Valentine donnait le bras à son oncle. Elle avait souri en l'écoutant. Ce sourire me parut un reniement de notre amour ; il m'entra dans le cœur, et il décida mon départ.

Je voulus aller faire mes adieux quand je fus prêt. Ce n'était point par orgueil, pour me faire admirer ; ce n'était pas par dépit de sentiment, pour faire des reproches ; c'était par un grand besoin du cœur, pour ne pas m'exposer à la mort^ sans avoir emporté le regard attendri de tout ce que j'aimais au monde. Il me fallait le gros baiser de mon père sur les joues, et, au moins, la pression de la main de Valentine dans la mienne.

Quand je passe aujourd'hui encore devant cette vieille maison de la rue du Temple, je regarde le marteau de la grande porte qui me parut si pesant ce jour-là, la borne où je m'assis tremblant d'émotion, désirant presque, à l'heure des adieux, ne pas rencontrer celle que je venais voir. Elle était seule. Madame Gouault, qui ne quittait guère les magasins de modes en temps ordinaire, ne quittait plus les églises en temps d'émotion et de trouble. M. Gouault était sorti. Valentine, assise près de la fenêtre, regardait vaguement dans la rue.

— Je viens de vous voir, me dit-elle en faisant effort pour secouer la tristesse que ses yeu>

trahissaient, et je ne vous ai pas reconnu. C'est cet uniforme de soldat qui vous change.

J e lui pris la main et je m'assis en face d'elle, ne sachant que dire.

— Que se passe-t-il ? me demanda-t-elle vivement. Vous avez un air singulier aujourd'hui.

— Je pars, et je viens vous dire adieu.

— Vous partez ? où allez-vous ?

— Je n'en sais rien ; je vais où Ton se bat. Valentine se leva brusquement, droite, pâle,

la main tendue comme par un geste de commandement : je vis un frisson agiter sa bouche ; elle s'empêcha de pousser un cri, puis, se rasseyant avec lenteur :

— Pourquoi partez-vous ? bàlbutia-t-elle.

T- Parce que je n'ai pas le droit de réserver ma vie.

— Mais votre père ?

— Il m'approuve.

— Mais...

Elle hésita une seconde, puis, sans rougir et arrêtant sur moi la lumière de ses grands yeux ;

— Mais moi? dit-elle simplement.

C'était plus qu'un aveu, que ces mots prononcés ainsi, dans une pareille circonstance. J'en sentis le charme sacré, mais j'étais préparé à de grands renoncements.

— Vous, Valentine, vous m'approuverez aussi.

r- Non, dit-elle avec brusquerie, jamais }

— Vous me rendrez justice... plus lard.

— Non, ni plus tard, ni maintenant. Partir ! c'est insensé ! Est-ce que vous croyez que vous allez sauver l'empire ?

— Si chacun raisonnait ainsi !

— A quel point d'honneur vous sacrifiez-vous donc, vous qui n'aimez pas l'empereur et qui ne vous êtes pas fait soldat?

— Je ne sacrifie aucune affection, je veux, au contraire, les mériter toutes.

— Toutes?

Et, sur ce mot, elle se leva encore, fit quelques pas dans le salon, puis, revenant à moi avec une tendresse qui m'éblouit :

— Ingrat [ me dit-elle. Et ma récompense de vous avoir attendu, de vous attendre toujours, oij est-elle ? Vous partez ! Et vous savez bien que je ne puis faire des vœux pour votre drapeau!

— C'est le vôtre aujourd'hui, Valentine.

— Le mien, dit-elle! non. Il fallait m'apprendre à l'aimer quand j'étais toute petite. Vous avez eu la force de me le faire haïr, achevez le sacrifice ; courbez-vous devant ce cœur fait par vous. Maurice, j'étais votre élève avant de devenir celle de mon oncle. Si j'ai des préjug- "

rien ne peut fléchir, je vous les dois en ] C'est vous qui, depuis tant d'années, ê cause des douleurs que j'endure^ c'est vo

ne voulez pas que je sois votre femme,

m^ avoir reniée comme sœur. Maurice, je vous en conjure, ne partez pas pour cette guerre abominable. Que faut-il pour vous retenir ?

J'écoutais Valentine, troublé de son amour, blessé de sa résistance, tenant mon âme étouffée dans ma conscience, pour qu'elle n'entendît pas les promesses qui pouvaient l'étourdir. Valentine continua :

— Maurice, jurez -moi qu'il n'y a que du patriotisme daçis votre résolution, et que ce n'est pas pour me faire repentir de n'avoir point encouragé des espérances que j'ai toujours devinées et que j'ai toujours partagées, que vous partez !

J'hésitai à jurer.

— Ah ! vous voyez bien, faux patriote ! s''écria-t-elle en soulevant sa poitrine par un soupir de triomphe, vous voyez bien que ce n'est pas contre les Russes que vous entrez en campagne, mais contre moi. Eh bien! si je vous jurais ici, tout de suite, les deux mains dans les deux vôtres, d'être votre femme, quand il vous plaira, me sacrifieriez-vous votre ambition?...

— Et cette cocarde aussi, n'est-ce pas? dis-je en montrant le ruban tricolore. ^

— Oh ! cette cocarde, on n'en parlera plus dans huit jours ! reprit Valentine avec un sourire de fierté.

— Tant pis! répliquai-je.

~ Ainsi, vous ne voulez pas ?

— Vous voyez bien, Valentine, que c'est impossible. Puisque vous m'aimez, laissez-moi toute ma liberté et tout mon honneur.

— Partez! me dit-elle. Vous croyez que c'est par faiblesse que je vous retiens ! non. Puisque je vous aime, je vous vaux en courage ! Allez ! et tâchez que je ne sois pas veuve, avant d'avoir été mariée.

Nous étions debout, nous mesurant et nous défiant. Un mot, un regard, pouvait vaincre Tun de nous deux. Nous le sentions, et nous cherchions l'un et l'autre ce mot, ce regard vainqueur. Toute notre énergie pour résister l'un à l'autre n'était que l'effort violent de chaque amour qui voulait s'affermir davantage en ne cédant pas, et en forçant l'autre à céder. Dieu sait alors combien nos destinées étaient changées et quels malheurs étaient évités ! La brusque entrée de M. Gouault nous enleva tout prestige pour vaincre, en nous laissant seulement invincibles.

L'ancien émigré devina ce qui s'était passé ; il s'approcha de nous avec un sourire dont l'ironie était tempérée par un peu de tristesse, et, tout en ôtant ses gants, en tirant les doigts par un geste saccadé :

— Vous êtes en grande tenue, Maurice... Vous partez ?

— Oui, monsieur.

— Dites-lui donc, mon oncle, qu'il a tort, murmura Valentine.

La pauvre enfant perdait sa force devant le sang-froid de M. Gouault.

— Je trouve qu'il a raison, ma nièce... c'est si bon d'être logique! Je souffre de ne l'être pas... ma place n'était pas en France... je suis revenu trop tôt. . . c'est indigne de se croiser les bras, et je ne puis pourtant ni faire le coup de fusil contre mes anciens alliés de l'armée de Condé, ni leur ouvrir nos portes. Ah ! votre révolution ! comme elle a tout labouré dans les cœurs ! Où est le traître de nous deux ? Vous faites bien, Maurice; partez. Si je pouvais partir !

Il jeta son chapeau sur un fauteuil avec ses gants, et se mit à marcher dans le salon. Valentine chancelait presque. Un suprême effort la maintenait debout, M. Gouault, après une promenade, revint à moi.

— Je souhaite que tout soit fini quand vous rejoindrez l'armée, me dit-il d'un ton sérieux... Où allez- vous ?

— Du côté de Brienne.

— Bon voyage. . . Allons ! embrasse-le, Valentine, c'e^t ton frère... Tant pis s'il n'a pas -nos idées... il y viendra.

Je secouai la tête. Mais, ce n'était pas seulement pour nier que j'adoptasse jamais leurs

idées^ c'était surtout pour faire entendre ; « Oui, si je reviens ! » — J'étais désespéré.

Valentine me tendit la joue. Ses mains, qui prirent les miennes, ne tremblaient pas, elles vibraient. Mais le front était impassible. Je sentais toujours, en dépit de sa générosité, un reproche dans son attitude. Je lui donnai pieusement le baiser que, tout enfant, je lui avais donné : un voile passa sur mes yeux.

— Adieu ! balbutiai-je.

— - Au revoir ! répondit-elle faiblement.

— Adieu ! répétai-je presque à voix basse. M. Gouault ne nous regardait pas, il baissait

la tête. Cet adieu de deux êtres élevés ensemble, destinés Tun à l'autre, séparés par un scrupule, qui ne pouvaient être heureux à cause de cet obstacle invisible et pourtant infranchissable ; cet adieu rigide et solennel de la jeunesse à la jeunesse, de l'amour à l'amour, retentissait dans son âme loyale. C'était lui qui avait voulu l'abîme, qui l'avait creusé, et qui maintenant nous voyait sur le bord, sans qu'il eut même la pensée de nous en retirer et de le combler. Il n'osa me tendre les bras : il me secoua la main avec énergie, en me parlant comme un officier à un soldat qu'il aime. Et, quand il m'eut entraîné plus que conduit hors du salon :

— C'est pourtant vrai, me dit-il, que je vous envie un peu !

r- Venez avçc nous^ il est toujour3 temps.

— J'ai dit un peu^ reprit-il en essayant de railler.

— Au lieu de m'envier, vous me plaindriez, n'est-ce pas, monsieur, si j'avais écouté vos paroles et vos conseils... si je m'étais fait votre allié !

M. Gouault ne répliqua pas. Il ouvrit luimême la grande porte de sa maison ; je le saluai, en pressant encore une fois sa main, et je sortis.

Au bout de quelques pas, je rencontrai mon père qui venait me chercher.

— Allons donc ! lambin^ me dit-il, les camarades t'attendent; on va partir sans toi.

— Ah ! lui répondis-je en serrant les poings, en frappant les pavés de mon pied, se peut-il qu'il y ait deux façons si différentes d'aimer son pays et d'avoir raison !

— A qui en as-tu ? Est-ce qu'on a voulu H ondoyer ^ en attendant le baptême ?

— C'est donc une chimère, continuai-je avec fureur, d'aimer ces vieilles maisons, cette terre boueuse que le pied des étrangers va salir ? Se dévouera des hommes, leur sacrifier, avec toutes ses pensées, la vie, la fortune de milliers d'autres hommes, cela est donc plus noble, plus fier, plus délicat, que de se dévouer à la terre natale ?

— Tu es fou ! me dit mon père.

— Nous l'avons été l'un et l'autre, toi, en re-

cueillant cette petite fille et en acceptant de l'élever dans des idées que tu n'avais ni au fond du cœur, ni sur les lèvres; moi, en l'aimant comme je l'aime, en lui donnant une vie dont elle ne veut pas.. L'orgueilleuse! voudra-t-elle de ma mort?

— Que s'est-il donc passé ? demanda le père Cerbonnet.

Je racontai mon entrevue avec Valentine.

— Pauvre enfant ! elle t'aime bien, voilà tout. Elle ne peut pas partir avec toi et elle voudrait t'empêcher de partir. Va, mon garçon, il n'y a pas de ruban qui tienne: fais ce que tu dois faire. Si elle a de l'amour vrai, elle te le gardera.

— Je veux perdre le mien en route. Je l'ai dans le sang -, j'espère qu'on me saignera.

— C'est mal pour moi ce que tu dis là ; et le père Cerbonnet s'arrêta suffoqué au milieu de la rue du Temple. Je ferais bien de t'accompagner : je ne suis pas assez vieux pour me fatiguer d'un fusil.

— Pardonnez-moi, mais je souffre.

— Tout le monde souffre, mon garçon, la belle affaire ! Regarde-moi donc ces gens-là sur leurs portes : est-ce qu'ils sont plus heureux que nous ? Nous leur faisons envie ; ils n'ont pas comme moi un fils pour payer leur dette. Car l'Etre suprême, vois-tu, tient compte à chacun de ce qu'il a fait par lui ou par ses enfants. Moi,

j'ai travaillé bravement, tu vas te battre en brave ; tout est bien.

— Excellent père !

Et j'embrassai le papa Cerbonnet au milieu de la rue.

Nous entrâmes à la maison. A elle aussi, je voulais dire adieu; j'achevai de m'équiper, je pris mon sac, j'embrassai la vieille Marianne, et nous allâmes rejoindre sur la place de l'Hôtelde- Ville le petit bataillon de volontaires, que l'on appelait le bataillon des canuts, parce qu'il était composé en grande partie de fils de marchands de toile ou de bonneterie.

Le maire nous passa en revue, sans nous dire un mot. Il avait envie de pleurer. Des conscrits, car il ne cessait d'en arriver, se joignirent à nous. Nous étions près de cent cinquante. On nous donna un drapeau. Un vieil officier nous commanda ; « — Portez armes ! » et nous défilâmes en silence. Nous nous regardâmes les uns les autres au moment d'emboîter le pas. Nous sçntions le besoin de crier quelque chose •, mais que fallait-il crier ? « Vive l'empereur ! > ce n'était plus guère de saison; « Vive la France! » cela était bien solennel, et nous nous sentions trop sérieusement héroïques pour n'être pas simples dans nos manifestations. On nous serrait la main au passage, pour nous donner du courage, ce qui aurait pu nous en ôter beaucoup. Les parents, les pères, les mères, avec des sanglots

étouffés, nous escortaient... Nous nous croyions Tarrière-garde du désespoir; et nous n'étions encore que Tavant-garde de ceux qui devaient s'offrir dans l'arène ouverte par l'entêtement d'un seul. Un de mes voisins, qui quittait le collège, regarda le drapeau qui flottait à notre tête, et, soulevant son fusil un peu lourd sur son épaule, « Ave, Ccesar, murmura-t-il, morituri te salutant. » Pour lui, du moins, et pour quelques autres, le pauvre garçon fut prophète.

Mon père, après une dernière étreinte, s'était caché dans la foule. Je le cherchai des yeux, quand le roulement du tambour donna le signal du départ, et je ne le vis plus. A la hauteur de la porte Saint-Jacques, il reparut et s'approcha de moi. Je me penchai pour entendre ce qu'il voulait me confier à l'oreille. C'était le dernier adieu, la recommandation suprême.

— Si tu peux aller jusque chez le curé Henriot, me dit-il, tu seras bien reçu... Fais-lui mes compliments.

Je souris ; le bonhomme rit tout à fait et me tourna brusquement le dos. Je le vis à quelques pas de nous, arrêté et cherchant son mouchoir pour s'essuyer les yeux. Tout ce qu'il avait pu faire sans faiblir, il l'avait fait \ il me cachait maintenant sa faiblesse.

Page 1