CHAPITRE VII
Quel aspect lugubre avaient les faubourgs et les premiers villages que nous traversâmes! C'était déjà le désastre de Pinvasion.
Il y a, pour la guerre qui s'avance, comme pour tous les fléaux, des symptômes, une fièvre, une sorte de pâleur qui s'en prend aux choses. Les maisons étaient fermées; celles que des vieillards n'avaient pas abandonnées étaient à moitié closes ; on avait enfoui tous les objets. Aucune fumée ne montait des toits ; les écuries étaient vides ; le silence, entrecoupé par les rafales du vent et de la pluie, nous accueillait.
La terre de Champagne, horrible sur les premiers coteaux qui avoisinent Troyes, laissait voir la craie blanchâtre : on eût dit de la boue faite avec des ossements, et la neige, alternant avec la pluie, semait des linceuls pour les morts du lendemain. Nous marchions tête baissée. De temps en temps, on signalait au loin des points noirs. Était-ce une troupe, un convoi de voi •
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tures ? le cœur nous battait, — Pourvu que ce soit Tennemi ! disions-nous. Nous ne voulions plus rencontrer des fuyards, des blessés, de pronostics lugubres. On faisait halte; on armait ses fusils; on s'avançait avec précaution. Hélas! c'étaient des malheureux, en charrette, à cheval, cachant peut-être sous la toile de leurs voitures des déserteurs transis d'épouvante.
— Où allez-vous ? nous demandaient-ils.
Nous n'en savions rien. Eux nous racontaient qu'il fallait nous hâter pour atteindre le prochain village. Quand ils l'avaient quitté, on s'attendait à l'entrée de l'ennemi ; et alors, nous doublions le pas, comme si le bataillon des canuts dût terrasser Tarmée de Blîicher.
Nous suivions les chemins de traverse beaucoup plus souvent que la grande route ; nous entrions parfois dans des prairies inondées. Quelques-uns des gardes nationaux troyens craignaient de tacher leurs belles guêtres ; c'était déjà bien assez de la neige et de la pluie sur les revers blancs de leurs uniformes. Alors, les vieux sous-bfficiers, qui avaient fait les guerres de la république et de l'empire, se moquaient de nous et nous racontaient leurs premières campagnes, sans souliers, en sabots, leurs bivouacs dans l'eau glacée, et l'hiver de 1812, et la Russie!
— Tant que vous n'aurez pas le nez gelé.
VOUS ne saurez pas ce que c'est que le plaisir, répétait un grognard en bourrant sa pipe.
On riait, on essayait de rire et Ton changeait le fusil de bras.
A Piney, nous fîmes connaissance avec les Cosaques. Ils étaient une dizaine venus en éclaireurs ou plutôt en maraudeurs, et, trouvant le pays à leur convenance, ils s'étaient installés dans le cimetière, à côté de la petite chapelle de la Vierge que Ton voit en arrivant de Troyes. Campés comme des bohémiens, ils faisaient leurs feux avec les croix des tombes. Dès qu'ils nous aperçurent, ils sautèrent sur leurs petits chevaux, en tournoyant, en remuant leurs bras et leurs lances, puis ils s'élancèrent avec des cris. Nous leur tirâmes quelques coups de fusil \ un d'eux fut tué ; son cheval nous servir à porter nos bagages, et il fut convenu qu'à tour de rôle les plus fatigués se serviraient de la monture. Je dois dire que personne ne la réclama.
Une lieue plus loin, il nous fallut renoncer absolument à la grande route. On affirmait que le pont de Lesmont était coupé, que l'Aube, d'ailleurs, était infranchissable à cet endroit. Un paysan s'offrit à nous conduire, et, faisant un long détour^ nous traversâmes à la nuit tombante la rivière entre Pougy et Lesmont, sur un pont improvisé avec des charrettes placées sur des barques. Nous allions remonter, le cours de la Voire y quand on nous apprit qu'un détache-
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ment, commandé par le général Gérard, suivait la rive droite de TAube, cherchant à rejoindre les troupes que l'empereur amenait à marches forcées de Saint-Dizier. Nous avions désormais un chef, une direction, un but, et )ugez de mon profond étonnement quand je m'aperçus qu'on marchait en droite ligne sur Maîzières. Le général Mîlhaud s'était avancé jusque-là avec le cinquième corps de cavalerie, marquant ainsi la place où Napoléon était attendu.
Bien que je fusse brisé de fatigue, accablé surtout par la lourdeur de ce chagrin que j'avais emporté de Troyes, je me sentis allégé en apercevant les feux du bivouac qui faisaient au village de Maizières comme une ceinture de flammes. Un petit bois flacé de côté, en écran, cachait ces feux à l'ennemi qui, disait-on, occupait Brienne. Mes camarades cherchèrent leur gîte; moi, je m'avançai jusque dans le pays. Mon cœur, resté pesant et froid comme un marbre depuis le départ, se mit à battre. J'étais tout à coup plein de reconnaissance pour ce hasard qui réalisait ainsi, comme dans un conte de fées, le souhait de mon père et le mien. Mais je n'étais pas au bout de mon ravissement, de mon émotion.
La vie humaine la plus ordinaire (et la mienne est de celles-là) a souvent des coups de théâtre foudroyante. J'entrai dans le village que je connaissais si bien ; je me dirigeai vers le presby-
tère. L'église était occupée par l'état-major ; on ne chantait pas de Domine, salvumfac imper aioremy cette nuit-là. Quelques lanternes suspendues aux piliers, de la paille sous la nef, une sentinelle à la porte, les tambours allumant du feu dans le cimetière, voilà le tableau. Je le regardais, et je me rappelais le mois fleuri, les cloches sonnant à toute volée, le cimetière en fête, Valentine toute blanche s'avançant au pied de l'autel, le père Cerbonnet invoquant la déesse Raison, et moi, pleurant, d'ivresse, d'enthousiasme et d'amour ! Gomme il y avait longtemps !
Le presbytère ne faisait pas un contraste si dramatique ^vec mes souvenirs. Il était éclairé; des bruits s'en échappaient. Les maisons du village étaient toutes transformées en auberges : n'avait-on pas respecté davantage la maison du curé?
Je n'eus pas besoin de frapper. La grande porte était ouverte. Dans la cour, près du tas de fumier, une carriole était dételée, une carriole comme celle qui nous avait conduits si souvent à Maizières, mon père et moi. On eût dit la même. J'entrai dans la cuisine qui servait d'antichambre à la salle à manger. La vieille servante du curé achevait d'essuyer d'une main tremblante un grand pfat, qu'elle faillit laisser tomber en m'apercevant.
— Monsieur, nous ne logeons personne ici, me dit-elle avec une fierté bien courageuse.
— Vous ne me reconnaissez pas, Madelon ? Avant de répondre, elle tira de sa coiffe une
grande aiguille à tricoter, et prenant sa lampe d'étain posée sur la table, elle en attisa et en allongea la mèche, qui se mit à fumer davantage en redoublant de clarté.
— Quoi! c'est vous? Bonté du ciel! on ne Tespérait pas. Si vous saviez!... Monsieur le curé, monsieur le curé !
J'entendis qu'on dérangeait des chaises dans la salle à manger, la porte s'ouvrit brusquement, et Pabbé Henriot parut sur le seuil, tenant une chandelle aussi fumeuse que la lampe de Madelon.
Je ncie souviens de tous ces détails; n'est-ce pas étrange? Les événements les plus graves de notre vie s'attachent aussi à notre mémoire, à notre cœur, par ces petits faits qui leur font une atmosphère toute prête et un décor toujours nouveau, quand nous les évoquons. Je n'exagère pas ; mais j'ai encore dans le souvenir l'odeur du souper qui venait de finir.
L'abbé me reconnut. Il était rayonnant de joie : c'était dans toute la Champagne, alors, le seul front illuminé d'une espérance. Il me prit par la main, ne me dit rien, me fit entrer, et alors, je me crus fou, ivre, halluciné; je chancelai, je faillis tomber; je m'appuyai de mes deux mains sur la table, pour mieux voir Valentine et mon père qui m'attendaient et souriaient.
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Eux ! c'étaient bien eux, là, tout à coup transportes comme par un enchantement ! Elle que j'avais quittée le matin à Troyes, lui, mon père, qui m'avait si stoïquement reconduit sur la route ! Comment avaient-ils pu venir ? pourquoi étaient-ils venus? qui les avait renseignés? Je voulais tout apprendre; je ne savais quelle question adresser, et je sentais surtout que ^'allais m'évanouir.
— Eh bien ! troupier, me dit le P. Henriot, vous ne vous attendiez pas à cette surprise-là* Tenez, buvez-moi ce verre de vin de Bar-sur- Aube, car, en vérité, — vous n'en pouvez plu«.
Je bus automatiquement le grand verre que me tendit le curé : je lui serrai la main et j'attendis. Ce fut Valentine qui, la première, eut pitié de moi.
— Maurice, me dit-elle en venant à moi, et en me repoussant doucement sur une chaise, tandis qu'elle s'asseyait à mes côtés; Maurice, j'ai été cruelle et ingrate ce matin. J'ai eu plus d'orgueil que d'amour; j'ai voulu vous empêcher de remplir un devoir que je n'avais pas à discuter... je vous ai désespéré, et j'ai eu peur de la façon dont vous m'avez dit adieu. Voilà pourquoi je suis- venue, non vous chercher, mais vous rejoindre... Votre père m'a compris quand je lui ai dit : « Il se fera tuer. » Alors, nous avons pris la carriole qui vous a amenés si souvent vers moi quand j'étais toute petite. Dieu nous a pro-
tégés ; nous vous avons suivis jusqu'à Lesmont: le pont est rétabli, et nous avons pu vous dépasser. Nous savions que vous veniez probablement ici. Maintenant, dites-moi que vous me pardonnez ?
Je n'avais plus de voix, je ne trouvais pas de mots. Qu'aurais-je répondu ? Valentine s'inclina; j'avais son front sous mes lèvres; je crus lui donner à ce moment toute mon âme dans un baiser, comme si déjà elle ne l'avait pas eue tout entière. Le curé murmurait : « Mon Dieu! bénissez ces enfants ! » Mon père riait en silence et se frottait les mains. Ce fut l'heure la plus douce de ma vie. Tout compte fait, par mes souffrances, je ne l'ai pas encore assez payée.
Valentine, en effet, avait eu bien peur : elle restait pâle et frissonnait par intervalles ; mon père prenait la revanche de ses angoisses par un babillage qui ne me trompait pas. Pour moi, j'oubliais le bivouac, la bataille prochaine. L'ennemi brûlait et pillait les maisons de Brienne, pendant que j'étais ravi et que je m'étonnais de ce qui peut tenir de félicités dans le cœur humain, sans qu'il déborde.
Valentine continuait son récit :
— Dans les raisons que je vous ai données ce matin pour vous retenir, il y en avait peut-être d'excellentes que je reprendrai plus tard, mon ami. Mais la meilleure, je ne vous l'ai pas dite. On veut être une héroïne et l'on sent bien que
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Pon n'est qu^une femme. Quand la porte s'est refermée sur vous... j'ai pleuré comme une enfant. Mon oncle s'est alarmé. Alors, n'écoutant que le remords et aussi que ma lâcheté, j'ai résolu de venir pour vous porter bonheur... et, ajouta-t-elle avec un sourire superbe, pour savoir ce que c'est que ces batailles dont nous nous épouvantons... Eh bien! je m'en fais presque une idée maintenant, je suis rassurée.
— Mais vous ne pouvez rester ici, Valentine !
— Pourquoi ? Il sera bien difficile de repartir demain. Les boulets de canon ne démoliront pas l'église ; on pourra y prier. Le curé m'y enfermera s'il le faut. Supposez que je sois demeurée depuis mon enfance dans ce village... chez ma nourrice... elle est morte, la pauvre femme !
— Comment votre oncle a-t-il consenti à ce voyage ?
— Nous lui avons un peu désobéi, n'est-ce pas, mon père ? D'ailleurs mon oncle sait bien que je serais morte de votre mort. Ne parlons plus de cela.
— Mes enfants^ dit le P. Henriot en intervenant, voici un brave qui a fait une rude étape aujourd'hui... laissons-le se reposer... La nuit s'avance... moi, je veux faire mon inspection dans le village... cela me rappelle le temps où je passais dans le dortoir à l'école de Brienne... j'ai
peut être d'anciens élèves parmi tous ces guerriers !
— Vous en attendez un, en tout cas, et le plus grand de tous, interrompit mon père qui voulait payer son hospitalité en aidant l'ancien minime ^ à épanouir son orgueil.
— C'est vrai, continua le curé flatté de cette réplique; ce n'était même pas le meilleur de mes élèves, autant qu'il m'en souvient : je voudrais bien savoir s'il se rappelle le P. Henriot?
— N'en doutez pas.,, mais nous vous gênerons !
— Bah! quand on reçoit trente ou quarante mille hommes, qu'est-ce que deux couverts de plus? D'ailleurs, s'il vient, il ne fera que passer. Je me mettrai sur sa route. . . Ah ! mes eniants, quelle guerre ! il est temps qu'il arjive : demain, nous étions perdus.
Tout en causant, le P. Henriot avait mis son manteau et allumé sa lanterne.
— S'il n'y a pas d'indiscrétion, lui dit mon père, je vais avec vous.
— Venez, vous serez mon aide de camp... ces enfants n'auront pas peur tout seuls ! ajouta malignement le vieillard. Au surplus, ma bonne est là.
— Dites donc, curé ! vous manquez de respect à l'uniforme de mon fils.
Le curé nous regarda avec un bon rire silen-
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cieuxy haussa les épaules, et poussant mon père vers la porte de la cuisine :
— Allons! allons! monsieur Cerbonnet, le devoir avant tout.
Nous les entendîmes qui, bras dessus bras dessous, s'éclairant et se soutenant, traversaient la cour et sortaient du presbytère. Ils n'étaient pas éloignés Tun et l'autre de croire qu'ils avaient une consigne à remplir : ils voulaient une page dans cette sombre histoire.
Le vent qui soufflait ramassait leurs voix avec les rumeurs du village et nous les apportait. Nous n'osions plus parler; notre émotion se mêlait, par le silence, à l'effet de cette nuit d'hiver, de cette veillée des armes. Qu'avions-nous à nous dire ? Rien, sans doute, et trop de choses pourtant. Le cœur débordait par les yeux. J'oubliais la fatigue; ou bien la fièvre se mêlait à mon amour; je me croyais accablé seulement de la joie de ce tête-à-tête.
Au bout de deux heures, mon père et le curé rentrèrent; ils étaient moins intrépides qu'au départ. De grosses larmes avaient coulé le long des joues du prêtre, et papa Cerbonnet souriait encore un peu.
— Qu'y a-t-il ? leur demandai-je.
— Rien. Tout est tranquille ici, me répondit mon père. Mais on voit de grands feux là-bas, au loin.
TT- Ce sonç les biyouacs ennemis f
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— Oui, ils se chauffent avec des maisons, et des maisons qui crient, . . Oh ! faut-il vivre pour voir cela !
— Heureusement, dit le P. Henriot, qu'il arrive.
— Quels soldats va-t-il trouver? reprit mon père-, des enfants pleurant leurs mères! Cela fait pitié. On dirait que la France est veuve et qu'elle n'a plus que des orphelifls pour se faire respecter...
Nous ne nous séparâmes pas, et le reste de la nuit s'acheva ainsi dans une sorte de méditation en commun. Valentine avait les bras croisés sur sa poitrine, n'osant joindre visiblement ses mains. Elle tenait ainsi son cœur et elle priait... Mon père me regardait, et, par instants, il lui passait sur le visage des rougeurs de fierté, quand il se disait sans doute que je n'étais pas un soldat chétif comme ceux qu'il venait de voir, et des pâleurs de désespoir, quand il songeait que ma génération avait été déjà cruellement décimée. Le P. Henriot pensait aux incendies lointains, à Vhomme qui allait venir et qui vengerait la France... La nuit palpitait, pour ainsi dire, autour du presbytère. Des hennissements chevaux, des cris de soldats, des cliquetis d mes, des appels de sentinelles, des aboiement; le vent, faisaient de minute en minute trouées dans cette ail« sombre qui nous c^ vrait.
L'aurore fut lente à venir : Parmée ne bougeait pas. Enfin, vers les sept heures, on entendit tout à coup une trépidation, un bruit multiplié, quelque chose de semblable au froissement de la vague sur des cailloux. Ce bruit venait des bois qui s'étendent à côté de Maizières : il s'y mêlait le fracas des branches ; puis, bientôt, les roulements de tambours, les fanfares, les voix. Je ne sais si la forêt de Dunsinane, marchant contre Macbeth, causa autant de terreur au tyran que causa soudain de joie, de réveil, d'espérances, ce tumulte parti des bois d'Ajou.
C'était l'empereur avec l'armée qu'il traînait par les fondrières, par les monts, par les ravins, depuis Montiérender. C'était l'empereur, à cheval, qui, couvert de boue, gris, dans cette grise aurore, amenait des bandes toutes grises et prenait de son regard, en passant, la mesure de la plaine où il allait recommencer ses jeux terribles contre le destin. Ce mot « l'empereur » fut comme un soleil invisible qui donnait une aurore aux âmes, sous ce ciel blafard et rayé de pluie. Il n'était plus que dans quelques poitrines, le rayon du soleil d'Austerlitz. Mais cela suffisait peut-être \ tout le village fut debout ; on courut : les conscrits, les enfants qui avaient fait pleurer le P. Henriot, se dressaient et vibraient, en hurlant : « Vive l'empereur ! » Ils humaient du courage. Les vieux essuyaient leurs moustaches, c'était la toilette du matin, serraient la main aux
jeunes et ne criaient pas; ils avaient tant crié ! mais ils étaient ravis d'écouter et ils exhortaient à crier.
A peine étions-nous sortis, suivant et retenant le curé, qui voulait courir au-devant de l'empereur, que nous vîmes tout à coup déboucher sur la place du village Pétat-maior, et Napoléon luimême. On l'entourait, on lui tendait les bras. Son cheval ruisselait; quant à lui, il avait un regard calme, satisfait, d'une limpidité singulière : il devait la confiance et il la répandait.
Avant de mettre pied à terre, il donna dôs ordres. Des officiers partirent dans toutes les directions. La bataille allait commencer, tout de suite, sans repos; l'empereur était pressé, la France aussi; il n'y avait pas une seconde à perdre. La cavalerie d'abord; les fantassins qui étaient en retard auraient le temps de rejoindre le gros de l'armée. Le P. Henriot avait fini par nous échapper et par se glisser contre l'étrier de Tempereur.
— Sire, Sire!... balbutia-t-il.
Comme il gênait le cheval, Napoléon fit un léger mouvement de la main pour l'écarter. Le P. Henriot saisit cette main dont il baisa le gant taché de boue. Napoléon baissa la tête de côté.
— Bonjour, monsieur le curé, bonjour !
— Sire..., vous ne me reconnaissez pas?
— Si, je vous reconnais, répliqua distraitement l'homme infaillible.
Le P. Henriot se retourna vers nous, comme pour nous dire : « Il m'a reconnu. »
Enfin, ayant achevé de donner des ordres^ r^mpereur voulut descendre de cheval,
-^ Je suis las! dit-il à demi-voix.
— Si Sa Majesté voulait entrer au presbytère?
- — Où est-il ?
— Allons, monsieur le curé, montrez-moi le chemin.
Nous ne songeâmes pas à nous écarter, ^ucun de nous trois n'aimait Tempereur; mais une curiosité, qui était peut-être de la haine,' nous tint immobiles, fascinés. Il s'arrêta devant Valentine et parut surpris ; puis il passa et entra dans la cuisine. La vieille servante allumait le feu. L'enipereur alla droit à la grande cheminée; il se baissa et jeta lui-même une poignée de sarments dans Pâtre. La flamme monta aussitôt et se tordit comme un serpent. Napoléon tourna le dos au feu.
— J'en avais besoin ! murmura-t-il.
Le P. Henriot se tenait haletant devant lui.
— Sire, dit-il encore, vous m'avez donc reconnu ?
L'empereur sourit'; cette fois, le sourire voulait dire non.
— Comment! Votre Majesté ne se rappelle
pas un de ses vieux maîtres de TÉcole, le P. Henriot. . . Vous savez bien.
— Henriot?
— Mais oui, celui qui taillait si bien les plumes !
— Ah ! c'est vous ? dit Napoléon en lui tendant la main. Oui, je me souviens. Vous êtes donc curé ici ?
— Oui, Sire.
— Nous venons vous déranger un peu*
— Les ennemis ont commencé, Sire. •
— Ah ! ce n'est plus la gujerre des boules de neige, père Henriot... Je n'étais jamais venu par ici dans nos promenades : nous allions plus volontiers du côté de l'Aube... Je suis réchauffé... Vous pouvez me feire déjeuner, n'estce pas ?
Plusieurs généraux se présentaient à la porte delà cuisine. Nous entrâmes derrière eux. L'empereur les salua de la tête et les regarda avec attention. Il avait besoin de tâter les dévouements : dans sa marche, il avait songé que l'heure était bien tentante pour la trahison.
— Entrons là, messieurs, leur dit-il en miontrant la salle à manger.
Les généraux, en s'efFaçant devant lui, nous démasquèrent*
— Quelle est cette jeune [erîime ? demandat-il à l'abbé ?
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— Une enfant que j'ai vue élever dans ce vill;ge.
— Vous êtes son mari, monsieur? reprit Napoléon en s'adressant directement à moi.
— Pas encore, répondis-je, assez surpris de la nuance de politesse que Tempereur avait mise dans le mot monsieur.
Mon uniforme de garde national me valait cet honneur. Je le compris, quand il ajouta :
— D'où venez-vous ?
— De Troyes, Sire.
— Etes-vous seul?
— Nous sommes un bataillon de volontaires.
— C'est bien. Ah ! si la France le veut, si les bourgeois ont autant de cœur que les paysans, la guerre ne sera pas longue. .
Il eut un éclair, sourit et reprenant :
— Monsieur le curé, la bataille va commencer ; si vous voulez la voir, montez au clocher.
— Vous oubliez. Sire, que j'ai fait des artilleurs.
— Eh bien ! montez à cheval !
Sur ce mot, l'empereur quitta la cheminée et rejoignit les généraux dans la salle à manger dont il ferma la porte sur lui.
— A chevalj se disait le P. Henriot, à cheval 1
— Cela vous contrarie ? lui demanda en riant mon père.
— Oui, à cause du chçval, que je ne sais oj trouva").
LA COCARDE BLANCHE lOÇ)
— Oh ! si ce n'est que cela !
— Ce n'est que cela.
La vieille servante battait des œufs pour une omelette. Elle se retourna, et levant sa fourchette d^étaîn au-dessus du saladier à grandes fleurs rouges ■.
— Comment! monsieur le curé, vous iriez à cheval ?
— Ce ne serait pas la première fois.
— Et à la guerre ?
— Ah! j'avoue que ce seraient mes débuts... Je ne connaissais le noble métier des armes que par la théorie. Mais, puisque mon élève l'ordonne.
Et, sans plus attendre, malgré les airs courroucés de Madelon qui se remit à battre ses œufs avec fureur, le curé sortit pour se procurer un cheval. Moi, je dis à mon père :
— Je vais rejoindre mes camarades... A ce soir!
Je l'embrassai. Ce fut lui qui pleura par extraordinaire, et ce fut Valentine qui sourît. Elle me tendit de nouveau son front.
— Ace soir, Maurice! me dit-elle. Je vais à mon poste aussi, moi.
— Oij donc ?
— Aux ambulances...