CHAPITRE VIII
La compagnie des canuts était campée en avant du village, sur une éminence qui lui servait de piédestal. On la voyait de loin comme un point de ralliement pour les fantassins qui débouchaient à toute minute du bois, et qui, traînant leur fusil, traînant la jambe, semblaient près de tomber d'épuisement.
Cette jeune garde, commandée par Ney, ne se révélait qu'aux heures de péril. D'instinct elle savait se battre, mais elle ne savait pas marcher. La mort ne l'intimidait pas; la fatigue l'écrasait.
■ — Allons donc, poules mouillées! disaient,
avec une raillerie mêlée d'une sorte d'indulgence
paternelle, les vieux soldats, en aidant les cons-
crirs à franchir les fossés et à porter leurs sacs.
ouïes mouillées devaient se sécher bien
i'! mon ami, quel grand cœur calomnié
li de la France! Si la campagne de 1814.
hef-d'œuvre inutile du génie militaire,
elle fut le chef-d'œuvre fécond du patriotisme, le martyre du peuple qui perpétue la religion du foyer.
Le signal de la bataille se fit attendre. Après un premier éclair,^ l'empereur avait réfléciii. Le terrain était propice ; mais la disproportion entre les deux armées pouvait être considérable : on ne sut guère quVprès le combat que seize ou dix-sept mille hommes avaient attaqué trente mille soldats aguerris commandés par Bliicher. Un échec matériel, si grave qu'il pût être, n'était rien à cette heure critique en comparaison d'un échec moral; et l'empereur, qui ne thésaurisait pas le sang, commençait à vouloir ménager l'honneur de ses soldats. La bataille perdue, c'était la fin de l'empire; la route devenait libre jusqu'à Paris. Il fallait donc vaincre, mais vaincre plutôt à coups de cœur qu'à coups de canon.
Hélas ! ta bataille fut gagnée et l'empire n'en fut pas moins perdu. A partir de ce jour-là, mon ami, j'ai entendu se propager dans nos campagnes, dans les villes, les soupçons, les reproches de trahison. Battue, mutilée, violée, la pauvre Champagne, à bout d'héroïsme et de colère, a juré dans son orgueil qu' trahie; que, sans cela, elle eût barré Vaines illusions du courage ! Si les faiblirent, hésitèrent, obéirent avec confiance ; s'il se trouva des égoïstes po
à leurs épargnes, la trahîson fut une buée qui planait au-dessus des champs de bataille sanglants, mais qui n'amenait aucun orage. Un seul trahit le droit qu'il avait usurpé : ce fut rapparente victime de ce désastre logique, ce fut Napoléon. La France lassée lui échaippait : on ne la lui volait pas ; elle lui échappait, même en s'immolant pour lui ; elle devenait une ombre insaisissable à force d'épuisement.
L'empereur ne voulait pas convenir de cette expiation. Don Juan de la gloire, il s'entêtait contre le Commandeur qui marchait à lui de son pas terrible, faisant trembler le sol sous ses pas, écrasant les passants et levant sa main vengeresse sur l'orgueilleux.
Dès huit heures du matin, les éclaîreurs de l'armée de Blûcher s'étaient rencontrés dans les bois d'Ajou avec l'avant -garde de notre cavalerie légère; mais ils s'étaient repliés bien vite sur Brienne. Un mouvement de l'ennemi, que l'empereur comprit aussitôt et qu'il espérait empêcher dès son entrée dans Maizières, fut la conséquence de cette rencontre.
Blticher s'avançait vers Lesmont et Arcis, dans l'intention de couper les ponts de l'Aube ; mais, averti que l'empereur, au lieu de se porter de ce côté, arrivait, venait d'arriver et courait à la route de Bar-sur-Aube, dans la pensée visible d'empêcher la jonction de la seconde armée de Silésie avec l'armée de Schwarzenberg, il ré-
trograda précipitamment, résolu à se maintenir fortement dans Brienne, à garder les deux routes, celle de Troyes et celle de Bar-sur-Aube ; et pendant que le grand parc d'artillerie des Prussiens traversait la ville, le comte Pahten avec sa cavalerie se répandait dans la plaine pour masquer le mouvement et pour tromper l'armée française.
Napoléon, en sortant du presbytère et en montant à cheval, vit bien qu'il serait imprudent d'engager la lutte avant l'arrivée de toute son infanterie. Il anendit plusieurs heuresj mais Dieu seul sait l'impatience qui couvait au fond de cette âme cerclée de fer. Son regard conservait sa lumière limpide. Je n'oublierai jamais ce regard; il était la plus grande perfection de ce grand acteur : il voyait tout et on le voyait partout. Jamais de brouillard ; il rayonnait plus ou moins, mais il rayonnait toujours. C'était le phare auquel on s'allumait.
L'empereur passa et repassa bien des fois dans la matinée devant nous; il nous comptait par la pensée, puis semblait mesurer à l'horizon les masses ennemies. Vers midi, la partie lui sembla moins inégale; il disparut au galop, et nous entendîmes bientôt le canon. C'était le préli comme on disait autour de mol, f le toc braves. »
Cependant nous restâmes encore au deux heures à la même place, voyant
maintenant vers nous les fantassins qui nous rejoignaient. Après cette longue canonnade, qui avait été fort meurtrière des deux côtés, l'empereur reparut. Il dit trois mots : ce furent trois ordres. Les deux divisions de la jeune garde, qui se trouvaient alors à peu près au complet, se partagèrent. Ney, avec deux colonnes, marcha droit sur Brienne; nous partîmes avec une brigade du corps de Victor pour tourner le château à l'extrême droite, et Napoléon se porta à l'extrême gauche avec le reste de ce corps. Il ne voulut confier à personne le soin de garder la route de Brienne à Bar-sur-Aube. C'était la menace la plus sérieuse pour BlUcher; c'était la retraite coupée, si le général prussien ne se hâtait d'abandonner Brienne pour dégager ce passage.
Je deviens conteur comme les vieux soldats. Il faut me pardonner; et je vous décris la bataille, comme si vous aviez un plan stratégique dans la tète. Mais vous connaissez, n'est-ce pas, la plaine de Brienne ? Un peu ondulée, s'allongeant entre les bois et la rivière l'Aube, elle peut être fermée du côté de Troyes par une Hgns allant de Maizières à Saint-Léger et au château j„ t>: ,|^ traversant le village de Perthes,
au milieu comme un poste.
cment cette corde vivante que nous
e : Napoléon se chargeait de barrer
autre extrémité.
LA COCARDE BLANCHE Il5
Nous descendîmes en colonnes serrées. Au premier roulement du tambour, je tournai la tête vers le village. — « Adieu! » murmurai-je; mais je puis vous le dire sans fatuité, car je ne me crois pas un héros, il y avait plutôt de la joie et de l'espérance que du deuil et de la crainte dans cet adieu-là. Le cœur me battait, mais il marquait seulement le pas de notre marche rapide.
L'instant qui précède les mêlées doit être, si j^en juge par ce souvenir, une minute de communion superbe avec toutes les vertus. On se sent la responsabilité du salut universel; on ne juge plus la guerre, on ne mesure plus la vie : on entre dans un monde à part, intermédiaire, entre les vivants qui vous pleureront peut-être et les morts glorieux qui vous feront place; on se sent quelque chose, une unité nécessaire; le grain d^humanité que Ton représente a son poids, comme un grain de plomb, comme une balle qui peut tuer la chance mauvaise, la fatalité ennemie.
Ne craignant rien pour moi^ je ne craignais rien pour Valentine. Elle priait, je le sentais bien ; elle attendait les blessés, elle m'attendait peut-être. Je vous jure que, jusqu'au premier coup de fusil, je marchais légèrement, soulevé par cette aile. Mais quand une voix que j'entends encore nous cria : « Halte ! » toute illusion s'envola ; mes pieds devinrent de marbre ;
ri 6 LA COCARDE BLANCHE
mes dents claquaient et mordaient mal la cartouche. Je me vis pâle en voyant la pâleur de mes voisins : pourtant je m'avouai tout bas que je m'estimais d'avoir peur, car c'était horrible de tuer et bien dur de se faire tuer.
Se peut-il qu'on s'habitue à ce sang, à ces morts qui vous barrent la route et qu'on franchit souvent avec maladresse, à ces blessés qui se retiennent à vous et qui vous demandent du secours, comme s'ils vous demandaient grâce! Quand je vis tomber les premiers rangs, quand j'entendis ces murmures sans nom que jettent les vieux soldats, ces plaintes naïves qu'exhalent les jeunes conscrits, j'eus comme le remords de ces blessures. Il me semblait que c'était la balle de mon fusil qui revenait frapper mes voisins.
Au bout dune demi-heure, le sang-froid, ou plutôt l'ivresse épanouie, rend la volonté implacable. La baïonnette n'hésite plus; le coup porte mieux; on se sent de la haine; on abat avec une sorte d'entrain les visages livides qui viennent â vous et qui feraient pitié s'ils étaient du même côté que vous : c'est le vieux fond cannibale de la nature humaine qui se met à nu, et j'ai lu, je ne sais où, que l'heure sonne alors pour la
•e du sang!
isque cette débauche est de l'héroïsme, la garde, j'en suis témoin, fut subiime. Ces
rits mal vêtus reculèrent de deux pas à la
première décharge et avancèrent de trois pas à la seconde. D'abord ils furent silencieux, puis je les entendis gronder.
— Ils jurent, les mâtins! me dit un vieux soldat à-côté de moi; c^est bon signe. J'attendais ces jurons.
En effet, c'était bon signe. Pendant que les généraux Lefebvre-Desnouettes, Grouchy et Milhaud s'emparaient, avec la cavalerie au centre de la ligne d'attaque, des hauteurs du village de Perthes; pendant que le maréchal Ney soutenait avec six bataillons de jeunes conscrits le choc de l'infanterie russe et la refoulait sur Brienne, nous avancions, en coupant la route de Troyes, en tournant le village de Saint-Léger, vers le derrière du parc, pour enlever le château.
C'était le nœud de l'action, le point important à conquérir, et ce fut dans la circonstance le salut de l'armée. Napoléon était perdu, si nous ne parvenions pas à gravir le coteau. Nous n'apprîmes que plus tard le service que nous lui avions rendu.
Il s'était porté, je vous l'ai dit, à l'extrémité de l'aile gauche pour menacer la ligne de retraite de Bliicher : mais la cavalerie russe tout entière, ramenée brusquement de ce côté, tandis que la
cavalerie française était à l'autre bout de la
plaine, fondit sur nos soldats. Surprise, épouvantée par ces nuées de Cosaques qui hur-
Il8 LA COCAKDE BLANCHE
laient et tourbillonnaient, Tinfanterie de Victor plia et fut forcée de rétrograder. Napoléon était au milieu : il vit le péril et regarda vers les hauteurs du château. C'était comme s'il regardait vers le ciel : il se crut enveloppé; on enleva sous ses yeux quelques-unes de ses pièces d'artillerie. Pâle, serrant la lèvre, il reculait. C'était reculer dans l'abîme : il s'imaginait encore à ce moment» là pouvoir empêcher la jonction de Blucher et de Schwarzenberg. Perdre ce terrain, c^était perdre la campagne et l'empire; l'arme serait brisée, l'arme morale surtout, déjà fortement ébréchée.
Mais, au moment de sa plus grande détresse, voilà que Napoléon semble apercevoir une fumée plus épaisse sur la hauteur que domine le château ; c'est la fumée du sacrifice nouveau qu'offre pour lui la jeune garde. Elle se donne en holocauste au Dieu des armées. C'est la victoire. C'est la chance au moins de la ressaisir, Ney, que le mouvement de recul de l'aile gauche a paralysé et cloué sur place, va pouvoir pénétrer dans Brienne ; il sera soutenu par le feu de l'aîle droite tonnant à son tour du haut du château.
En effet, après quatre heures de lutte ardente que je ne saurais décrire, nous franchissions par derrière l'enceinte du parc. Pauvres jardins ! je ne les reconnus pas. Les belles allées que j'avais parcourues tant de fois avec Valentine, dépouillées, défoncées, saccagées^ semblaient unç fqrcî
aux trois quarts dévorée par Tincendie. Le soleil couchant mettait une rougeur vague sur les branches sans feuillage et sur les flaques de boue au milieu du sable. Nous nous avancions dans une avenue sanglante.
Pour la première fois depuis le matin, je me sentis lassé. Pendant que mon bataillon marchait vers le château, espérant y surprendre Bliicher et son état-major, je tombai sur un banc à l'entrée d'une grotte. J'eus le mirage d'une fontaine qui coulait par là. Je me rappelai que nous y avions bu ensemble avec Valentine, et que nous avions bien ri de voir nos deux images trembler dans le bassin de marbre rempli d'eau. J'eus soif de cette eau-là; j'en voulais une goutte, dût-elle me glacer le cœur.
J'allai vers la fontaine : les soldats l'avaient déshonorée par leur bivouac; un feu brûlait devant la conque, aux trois quarts brisée, et l'eau, mal retenue, s'égouttait dans le sable en tombant comme un sanglot. Je vous avoue là, mon ami, un enfantillage : eh bien! j'eus une subite envie de pleurer ; je me baissai pour recueillir dans mes mains un peu des larmes de la fontaine et les porter à mes lèvres. A ce moment, un Cosaque, un blessé, que je n'avais pas aperçu, se souleva de terre en face de moi : j" " ' offrir du secours. Le malheureux m'aj son pistolet-, le coup partit; mais, î instant, ma baïonnette, qui détournai
perçait le bras de mon ennemi et s'enfonçait dans sa poitrine. J^entends encore sa plainte étrange, son rugissement.
Je ne sais si j^avais tué jusque-là : mais ce meurtre, accompli par moi seul, bien réellement, m'emplit le cœur de dégoût et d'indignation contre moi-même. Je me crus un assassin; j'abandonnai avec horreur le cadavre que j'avais fait-, je courus comme un insensé rejoindre mes compagnons, qui saccageaient les débris du château déjà saccagé par les alliés; je tirai stupidement un coup de fusil dans une fenêtre, comme je l'aurais tiré dans un mur ou dans l'espace; je ne savais plus ce que je faisais.
Blucher venait de s'échapper : il s'en fallut de bien peu qu'il ne tombât entre nos mains, lui et les six officiers composant son état-major. Il surveillait pendant la bataille la défense de la ville, le convoi de son artillerie qui traversait Brienne; il savait que l'empereur était presque en face de lui, un peu sur sa droite, et il ne se méfiait pas assez de l'attaque audacieuse que nous devions tenter par les derrières du château. Il s'était avancé sur la pelouse de la façade, donnant des ordres, se félicitant d'apprendre que Napoléon pliait et reculait, quand tout à coup des cris, des coups de fusil, le forcèrent à se retourner.
— Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
Une clameur lui répondit, celle des Français,
montant comme une marée et refoulant ses troupes. Bliicher n'avait pas des forces suffisantes pour résister. Entraîné lui-même par les fuyards, il courut à pied, Tépée à la* main, hors de la grille de Tavenue. Mais en bas, dans la rue principale de Brienne, les Allemands et les Russes reculaient aussi. Ney entrait enfin ; la digue était rompue. Le général prussien eut peur; il remonta, essaya de faire fermer les grilles du château : il se sentait entre deux vagues qui pouvaient Tétouffer. Éperdu, ne sachant quels ordres donner, piétinant, rugissant, il allait être fait prisonnier, quand un homme s'élança vers lui.
C'était un habitant de Brienne, un Allemand nommé Dietschine, établi depuis vingt-cinq ans dans le pays, qui se fit traître à sa nouvelle patrie pour sauver l'ancienne.
— Par là, mon général, dit-il à Bliicher en lui indiquant un passage dérobé qui, par les écuries et les communs, communiquait avec une petite rue de la ville. Les chevaux étaient tout sellés; Bliicher, en passant, prit son cheval à la crinière, s'élança sur son dos, et ne mit les pieds dans les étriers que quand il eut franchi, avec ses cinq officiers, les écuries, une petite cour intérieure et la porte de sortie formant le fond d'une impasse.
Nos soldats accourus le virent disparaître, ne purent le rejoindre, mais s'emparèrent de Thomme qui l'avait si bien renseigné.
frénétique et nous vîmes une grande clarté. C'était rincendie de la ville. Bliicher voulait recommencer la bataille et allumait les maisons pour violer les ténèbres. Ce fut horrible -, je me rappelai le compagnon de route qui, en quittant Troyes, m'avait murmuré en latin le salut des gladiateurs à César.
— S'il était là, me dis-je à demi-voix, il me citerait Néron brûlant Rome !
Et alors je me souvins que, dans la journée, j'avais entendu sa voix me dire adieu, et qu'il était resté en arrière, blessé, mourant. Pauvre jeune homme! C'était au plus fort de la mêlée; je n'avais pas pris garde à son agonie- Où l'avaiton porté? Pourquoi pensai- je à lui tout à coup? Je rencontrai depuis à Troyes bien souvent sa mère en deuil, et je me suis toujours djétourné. J'avais peur qu'elle ne vît sur mon visage que j'aurais pu lui transmettre le dernier adieu, un legs de son enfant, et que j'avais manqué à cette charité.
Les maisons de Brienne étaient, pour la plupart, bâties en bois. Elles flambaient vite. On les entendait crépiter, et, par instants, quand un toit ou un mur s'effondrait, une nuée de pourpre montait et s'étendait en semant des étincelles.
C'était bien l'illumination d'une nouvelle oi • 'e de la mort; c'était la déroute aux flambeaux;
LA COCARDE BLANCHE luS
mais de qui? On eût dit que Bliicher tenait à écraser là, cette nuit, sur cette place, sur le brasier de récole de Brienne, ce Napoléon exécré et son armée. II commanda lui-même, à la tête de l'infanterie de Sacken, une nouvelle attaque. Assaillis par ces démons qui s'échappaient des rues enflammées, les jeunes soldats, entassés au bas du coteau, oscillèrent. Maïs le chef de bat^llon Enders, qui nous commandait, s'apercevant de cet instant de défaillance, et voyant monter les Prussiens encouragés par cette panique des conscrits, s'écria tout à coup :
— En avant ! à la baïonnette !
Alors, il sembla que toutes les grilles du château tombaient. Nous passâmes au travers, nous fiâmes deux mille tout à coup dans l'avenue. Quand j'ai revu depuis ce champ de bataille si fonement incliné et si large, j'ai eu peine à concilier la réalité avec mon souvenir. Nous étouffions comme dans un couloir étroit et enfoncé. C'était l'atmosphère de fumée, de cendre, de feu qui nous diminuait l'espace. Quelle nuit! quelle rage! ce fut le cauchemar de la haine et du meurtre. Nous frappions, non pas toujours avec la baïonnette, mais avec la crosse de nos fusils : nous assommions; on n'avait pas le temps de déchirer la cartouche. La p nous la respirions et nous cris. Des arbres prirent fei un rang de soldats prussiei
ment s'abattit dans un pli du chemin; nous le nivelâmes en passant dessus.
Nous descendions rapidement. En vain Bliicher ramena ses soldats : ce furent de nouvelles victimes. A onze heures du soir nous étions tout à fait descendus. Le château était gardé; la route de Troyes était fermée; et, réunis aux soldats du maréchal Ney, nous poussions les ennemis dans la direction de Bar-sur-Aube.
Mais la nuit était profonde et l'incendie luttait vainement pour la dissiper. On nous défendit de nous engager trop avant; nous nous écartâmes et nous laissâmes opérer la mitraille qui essaya de balayer les rues. Je crois bien qu'elle laboura surtout les morts, les blessés tombés sur le chemin, et qu'elle n'ajouta pas beaucoup aux désastres de la journée.
Bliicher avait ordonné la retraite. Il savait que son parc d'artillerie était à couvert dans le village de Dienville; il pouvait abandonner Brienne, ne laissant que des prisonniers et des cadavres. Mais s'il avait pénétré le projet de Napoléon, il pouvait, malgré tout, se consoler ; car rien ne l'empêchait de se joindre à Schwarzenberg. On l'avait fait reculer, on ne l'avait pas enveloppé.
Sa retraite fut lente dans cette obscurité. Les Fr<ançais ne s'avancèrent pas au-delà du milieu de la ville. Les ennemis restèrent jusqu'au jour verà l'extrémité du pays ; et les maraudeurs des
deux camps se rencontraient dans les rues isolées; mais ils n'avaient plus la force de se tuer. Il y eut, dans le reste de la nuit, des combats à coups de poing, comme ironie, comme complément des massacres.
Quand tout fut fini, vers minuit, chacun s'occupa d'un gîte. Les habitants étaient partis dans les bois ou cachés dans les caves. On entrait et on s'installait dans les maisons désertes; moi, j'essayai de remonter vers le château. J'aurais
mieux aimé retourner à Maizières. Je commen-
çais à être inquiet. Que s'était-il passé de ce côté? Il n'était pas probçible qu'on s'y fût battu; c'était lo quartier général : mais j'étais inquiet • surtout de l'inquiétude qu'on devait y avoir.
Comme je gravissais l'avenue, ayant peur cette fois de heurter des vivants ou de marcher sur les morts, J'aperçus une clarté, un groupe de soldats et d^officiers devant une grange ouverte. Je m'approchai. Une voix me fit tressaillir, la voix du P. Henriot.
Je m'ouvris un passage. Le curé de Maizières, couvert de boue et de sang, était assis sur des bottes de paille dans la grange; on lui faisait boire un verre d'eau. Mais il ne paraissait pas gravement atteint, car il parlait, sans trop se plaindre,
— Vous êtes blessé? m'écriai-je en m'élançant vers lui.
Un officier qui tenait une grosse lanterne d'é-
curie abaissa sa lumière pour me montrer le pied du P. Henriot enveloppé de linge.
— Vous voyez, Maurice, me dit intrépidement le curé de Maizières, comme Achille, au talon !
— Mais ce sang?
— Ah ! voilà ! reprit l'excellent homme en passant une de ses mains sur sa soutane avec un geste timide qui pouvait être un geste d'horreur; c'est que je suis tombé plus d'une fois sur le chemin, et la boue, aujourd'hui, est rouge.
Le prêtre secoua la tête; il se souvenait de tout ce qu'il avait vu.
— Que de pauvres âmes montées vers Dieu ! dit-il avec mélancolie... Est-ce que c'est fini, messieurs?... Vous m'assurez que c'est fini?
— Pour ce soir, oui, monsieur le curé, répondit l'officier.
— Pour ce soir!... Cela recommencera demain?... Quand je pense que j'ai fait des militaires, des artilleurs!... Ah! le canon! l'ai- je entendu aujourd'hui!... Et vous, Maurice, vous n'avez rien?...
— Non, monsieur le curé,. rien.
— Dieu soit loué ! c'est moi qui ai payé pour le presbytère... A propos, je voudrais bien m'en aller. L'empereur, messieurs, s'en retourne à Maizières : c'est mon hôte... Il faut que je sois là; Maurice, donnez-moi votre bras.
Et le père Henriot fit un effort pour se soulever.
— Y pensez-vous? lui dis-je. Cette nuit..., à pied..., avçc votre blessure!
— Oh ! une égratignure ! une balle qui m'a effleuré! Les missionnaires en supportent bien d'autres. Allons, Maurice, aidez-moi.
— On peut vous porter sur une dvière, dit l'officier.
— Une civière, quand j'ai tous mes membres! repartit le curé en se dressant debout d'un seul élan et en s'appuyant sur mon épaule.
— Alors, reprenez votre cheval. Il est là.
— Mon cheval ! — Et je vis le P. Henriot, qui eût affronté le martyre, rougir d'avouer qu'il était mauvais cavalier. — C'est qu'il est un peu vicieux, mon cheval!
— On vous en trouvera un autre.
— Un autre!... Non, ce serait la même chose. Je me croyais plus fort... Il y a si longtemps! J'avais oublié... Ah! quelle journée! je suis tombé au moins douze fois. Je ne veux pas tomber une treizième ; cela me porterait malheur.
— Eh bien! restez ici, dit l'officier en riant et en posant la lanterne sur une charrette.
— Je croyais vous avoir déjà repartit le P. Henriot avec fier reur était mon hôte cette nuit... I je ne veux pas le rendre honteux Il y aurait peut-être un moyen.
l3o LA COCARDE BLANCHE
bien fatigué, Maurice.,. Ah! vous n'êtes pas habitué, comme nous autres paysans, aux grandes marches. Vous savez monter à cheval, vous?
— Oui, monsieur le curé.
— Solidement? les étriers ne vous gênent pas?...
— Non.
— Eh bien ! montez mon cheval. Oh ! la bête est bonne, je la connais; c'est la plus forte du pays. Tout ce que je puis me permettre, si vous le voulez bien, c'est de monter en croupe et de me retenir à vous. . . Comme cela, nous rentrerons plus vite et ensemble, et, comme il n'y aura personne pour se moquer de nous dans les champs, on ne nous saluera pas avec la fable du Meunier^ son Fils et VAne ! Est-ce accepté?
L'abbé souriait d'avoir trouvé cette manière machiavélique d'accommoder sa crainte de l'équitation avec son désir de rentrer. Les soldats éclatèrent de rire ; mais, malgré tout, un vieillard qui s'était exposé à la bataille, et qui donnait l'hospitalité à l'empereur, les intimidait un peu, leur inspirait une sympathie respectueuse. Ils nous amenèrent le cheval vigoureux dont l'abbé Henriot avait fait si imprudemment sa monture. Nous nous installâmes le mieux possible. La selle, heureusement, n'était pas d'ordonnance et n'avait pas de troussequin bien apparent : tout le harnais était d'un bourrelier de
LA COCARDE BLANCHE i3l
Maizières. L'abbé fut assis d'aplomb et se cramponna de la main droite au pan de mon uniforme, tandis que, de la main gauche, il tenait la grosse lîmterne qu'on nous avait forcés d'accepter. Mon sac, mon fusil nous gênaient bien; nous faisions un tableau grotesque; mais, où donc étaient les rieurs?
Nous descendîmes lentement l'avenue. Le cheval glissait par instants et avait de brusques mouvements de terreur : il s'arrêtait tout à coup; nous le rassurions; ce n'était rien, ce n'était qu'un mort; et alors il reprenait sa marche hésitante, inquiète, tendant le cou, reniflant, frémissant.
Depuis cette nuit-là, je crois à l'âme des bêtes. Elles ont la conscience comme nous, et la tristesse, le deuil des grands attentats qui se commettent contre la nature. Ce n'est pas une si forte sottise qu'on se l'imagine que les chevaux d'Hippolyte se conformant à ses tristes pensées : le chien du pauvre en sait autant là-dessus que le poëte le plus délicat.
L'avenue du château a pour prolongement presque direct la route de Montiérender : c'est aussi le chemin de Maizières. Nous eiàmes beaucoup de peine à franchir p ' ' ' troupes. On ne s'étonnait pas page. Il n'y avait plus gui d'uniforme; les Marie-Loui le goût par leurs affublement
l32 LA COCARDE BLANCHE
raît que Pabbé Henriot était connu dans les rangs que nous traversions. On Pavait vu, depuis le matin, galoper et trotter à la suite de Napoléon : on le saluait du titre d'aumônier de lentpereur.
— J'ai Pair de porter les saintes huiles, me dit le curé.
— En effet, l'empire est à rextrême-onction, lui répondis-je.
— Ah ! mon cher Maurice, ne dites pas cela ! . . . Mon élève Ta fièrement relevé aujourd'hui. La belle bataille !
Nous sortions à ce moment de la route qui contourne Brienne, et nous marchions à côté d'un long convoi qui s'enfonçait dans la nuit en remontant vers Maizières : c'était le convoi des blessés que l'on conduisait au quartier général.
— Oui, répliquai-je à demi-voix à l'abbé, on a tué beaucoup de monde, la France a du sang de moins dans les veines.
Mon observation parut déplaire au curé : il voulut me faire sentir en tout cas que ce n'était pas à moi à me plaindre.
— Comme votre père sera content! me dit-il... Dépêchons-nous, Maurice, je vous ramène sain et sauf.
— Ce n'était pas mon tour aujourd'hui, monsieur le curé!
Un soupir fut la dernière réponse du P. Hen^
LA COCARDE BLANCHE l33
riot. La nuit devenait de plus en plus noire; on entendait dans la plaine une rumeur continue : dans le lointain, les chariots de l'armée ennemie qui se massait à la Rothière, à Dienville; plus près, les équipages de notre artillerie, et les chevaux, et les hommes, qui ne savaient où se reposer! Le vent chassait vers nous la fumée et les cendres des maisons qui achevaient de brûler. Des voix plaintives sortaient des bois environnants; il n'était pas un coin de l'espace autour de nous qui n'eût son gémissement. La terre souffrait et semblait haleter sous nos pas. Le curé de Maizières essayait de lutter contre sa pitié en me faisant le récit de sa journée.
— J'ai suivi l'empereur..., c'est un infatigable cavalier! Il n'a pas voulu entrer dans Brienne aujourd'hui : cela lui faisait trop de peine, sans doute, de voir qu'on brûlait notre vieille école et qu'on pillait le château... Moi, je n'y tenais plus, et quand j'ai su que les ennemis s'étaient un peu retirés. . . je me suis hasardé. Jusque-là, je n'avais rien reçu... J'étais tombé, voilà tout; mais comme je traversais la Grande-Rue, ne voilàt-il pas que j'entends une fusillade? Ils m'auron^ pris, avec ma soutane devenue grise et mon chapeau, pour l'empereur. Cet honneur-là a failli me coûter cher... car je suis vulnérable partout ailleurs qu'au talon; j'aurai reçu le dernier coup de fusil de la bataille.
Comme le P. Henriot parlait ainsi en appro-
l34 LA COCARDE BLANCHE
chant du bois d'Ajou, nous entendîmes tout à coup des coups de feu devant nous, et nous vîmes passer, ou plutôt nous distinguâmes confusément quelques cavaliers, semblables à de grandes chauves-souris, qui s'envolèrent à travers la plaine et se perdirent vite dans la nuit.
— Ce sont des Cosaques! dit le curé.
— Sans doute, mais d'où viennent-ils?
Nous pressâmes notre monture, et, sur la lisière du bois, nous Rencontrâmes une autre petite troupe arrêtée. Un cavalier vint à nous. Je reconnus Tuniforme d'un officier supérieur.
— Quel est le chemin de Maizières? nous demanda-t-il.
— Le voilà sur la gauche, répondis- je; encore quelques pas et vous y êtes.
Le P. Hcnriot leva sa lanterne.
— Quoi! c'est vous, général? dit-il en reconnaissant un des aides de camp de Napoléon. Où est Sa Majesté?
— Là!
Et le général désignait le groupe immobile. L'abbé frappa lui-même notre pauvre cheval, qui fut aussitôt contre les cavaliers arrêtés.
— D'où venez-vous donc, monsieur le curé? demanda une voix claire et sonore. ,
— Ah! Sire, je viens de la fournaise... je suis i blessé, et, sans le secours de cet ami, je ne serais jamais revenu. I
LA COCARDE BLANCHE l35
— Voilà ce que c'est que de me quitter. Vous êtes cause que je suis égaré.
— Moi, Sire?
— Sans doute, je vous avais pris pour m'indiquer le chemin; sans compter que j'ai failli être tué.
— Vous?
— Oui, moi... ici, à l'instant même. Nou avons donné dans une bande de Cosaques qui maraudaient ; l'un d'eux fondit sur moi avec sa lance. Gourgaud lui a fait sauter la cervelle... Faut-il vous remercier, Gourgaud ? C'était peutêtre bien que je disparusse ainsi dans cette nuit ! Vous m'auriez enterré là, et Ion eût pu dire que, comme Romulus, je m'étais évanoui dans la fumée. Voilà où j'en suis, l'abbé : à la discrétion d'un Cosaque!...
Au même instant, on entendit le galop de Tescorte, perdue dans le bois, et qui retrouvait son chemin (i).
— Il est tard, monsieur le curé, rentrons vite. Donnez votre lanterne, on la portera, elle nous éclairera mieux, et prenez un autre cheval.
— Oh ! Sire, celui-là me connaît.
(i) Voir Thiers, tome XVII; Vaulabelle, tome L On Ht dans les Récits de la captivité de Sainte^ Hélène, par le comte de Montholon : c Je regrette à présent, g joutait Tempereur, que le bulletin de la bataille de Brienne n'ait pas dit cette circonstance : c*est Berthier qui ne ra pas voulu, sfin de ne pas effirayer l'impératrice, et de ne p:s faire con« Aaitre rezoès des périls qui menaçaient l'empire. •
l36 LA COCARDE BLANCHE
— Alors, qu'on donne un cheval à votre compagnon. Vous, Tabbé, on tiendra votre monture par la bride.
Le cortège se dirigea au petit trot vers Maizières. Voilà comment, mon ami, par une nuit bien noire deThiver de 1814, je me trouvai faire partie de Tétat-major de Napoléon.
Je n'eus pas besoin de suivre Tempereur et le curé au presbytère : à Tentrée du village je sentis une main qui pressait la mienne.
— Enfin ! dit une voix émue, celle du papa Cerbonnet.
Je descendis de cheval, et j'entourai de mes deux bras le cou de mon père qui, tout en recevant mon embrassade, me tâtait.
— Tu n'es pas blessé? tu n'as rien? disait-il.
— Non.
— Ainsi, vous n'avez pas besoin de charpie, murmura Valentine, qui s'avança à son tour.
Je me tournai vers elle. Je crois, en vérité, que le ciel permit à ce moment-là un faible et fugitif rayon de lune pour que je pusse voir, contempler, adorer ce beau visage, pâle d'angoisse, superbe d'amour et de fierté. Tout mon cœur éclata. Je saisis Valentine, et, la serrant sur mon cœur, j'osai, pour la première fois, lui donner, non plus ce baiser d'adoption qui réservait l'avenir, mais ce baiser brûlant, qui échange les âmes et qui fond deux destinées en une seule. Nous ne songeâmes ni l'un ni l'autre que nous
n'étions ni mariés ni fiancés-, il nous eût paru bien étrange dans cette minute solennelle qu'on osât nous parler d'un devoir plus sacré. Nous sentions que toutes les puretés du ciel et de la terre se répandaient sur nous, et nous enveloppaient d'une ivresse charmante et chaste.
Mes premiers mots, mes seuls, furent comme toujours, quand je Tabordais :
— Ma chère Valentine !
Et elle ne me répondit pas autre chose que :
— Mon cher Maurice !
Mais nous comprenions bien qu'un sens nouveau, qu'un charme mystérieux s'attachait, à partir de cette minute-là, à son nom prononcé ainsi par moi, à m.on nom soupiré ainsi par elle.
Je sortais d'un spectacle horrible. Elle avait vu depuis de longues heures défiler devant elle des cortèges de blessés. Nous avions les yeux fatigués de sang, l'imagination troublée d'agonie.; et il nous sembla que, pendant notre séparation, on n'avait fait que préparer ce retour plein d'enchantements, cette étreinte, douce comme la plus douce des caresses, et sainte comme une bénédiction.
J'ai entendu souvent, mon ami, des pères de famille me raconter que les joies avaient doublé dans leur ménage après les heures de deuil; que les époux, en pleurant ensemble sur des berceaux vides, avaient renouvelé les serments
l38 LA COCARDE BLANCHE
du mariage et ravivé Taffection première. Je comprends cette consolation déposée au fond des larmes pour faire vivre l'humanité; car, dans cette nuit froide et noire, après cette journée de meurtre, le cœur débordant de dégoût, nous nous sentîmes plus aimants, plus nécessaires Tun à l'autre 9 plus unis, plus heureux de nous aimer.
Le père Cerbonnet avait les maints jointes et nous regardait avec ébahissement. La lune se voila.
— Rentrons! dit Valentine.
— Et le curé? demanda mon père.
J'eus tout à coup une envie de rire brutale, égoïste; je ne pouvais plus admettre la douleur, la peine des autres; j'étais trop plein de joie. C'était un peu de folie, excusable après tant de fatigue.
— Le curé, dis-je, il est dans un bel état : il s'est couvert de gloire et de boue; il est blessé au talon.
— Blessé! s'écria mon père, et tu ris? Valentine ne me défendit pas. : elle savait bien
que je n'étais ni méchant ni cruel; elle passa son bras sous le mien, appuya sa tête contre ma poitrine. Mon père prit mon sac et mon fusil; un soldat de l'escorte prit le cheval; et nous nous acheminâmes ainsi vers le presbytère, sans parler. Pourtant, à quelques pas de la maison, mon père me dit ;
LA COCARDE BLANCHE iSg
— Puisqu'il était encore à cheval, lorsqu'il a passé devant nous, le P. Henriot ne devait pas être bien grièvement blessé.
Il excusait ma raillerie, l'excellent homme : quant à Valentine, elle me serra doucement le bras, et je sentis qu'elle souriait.