CHAPITRE X
Le presbytère était encombré. Devant la porte, des cavaliers de Tescorte attendaient pour porter des ordres. Dans la cour, des fourgons étaient dételés. L'empereur dictait des lettres dans la chambre du curé, et des généraux, préparant leur rapport, s'étouffaient dans la petite salle à manger.
Le P. Henriot était dans sa cuisine, assis au coin du feu. La vieille Madelon, à genoux devant lui, pansait le talon blessé, avec une adoration mêlée de plaintes touchantes et de reproches. Elle répandait non des parfums, mais de grosses larmes sur ce pied si imprudent et si puni.
— Bah ! bah ! Madelon, disait le P. Henriot, j'en suis quitte à bon marché : demain il n'y paraîtra plus. Mon pauvre chapeau a souffert davantage.
— Et votre soutane donc ? monsieur le curé, elle n'est meshuy reconnaissable.
— C'est pourtant ma plus neuve, dit l'abbé en riant.
Madelon releva vivement ta tète pour s'assurer que le P. Henriot ne se moquait pas d'elle ; puis, nous regardant pour nous prendre à témoins :
— La plus neuve! répéta-t-elle avec pitié... il n'a que celle-là !
— Tu vois donc bien que j'ai raison. Allons, maintenant, vile aux fourneaux !
La cuisine du presbytère se préparait, en effet, à des merveilles. Toutes les casseroles du voisinage avaient été mises en réquisition, celles de l'abbé n'ayant pu suffire, et toutes chantaient avec des odeurs engageantes sur les fourneaux et devant l'âtre.
Je n'avais pas besoin de cette excitation pour me souvenir de ma faim. Valentine et mon pcre m'avaient préparé dans un coin sur deux escabeaux un souper frugal et sommaire qui n'empruntait rien au service de Sa Majesté. La tranche de jambon qu'on me servit était peutêtre du même sujet que le morceau qui fondait doucement depuis plusieurs heures dans la plus grosse casserole, mais on me la st différence de température main tances. L'abbé attendait que se lui permît de souper ou l'invitât lui, et il eût cru manquer à tous prenant un à-compte avec moi
trouvait du plaisir à se faire panser sa blessure, et, bien qu'il répétât toujours que ce n'était rien, il ne se lassait pas d'encourager les soins qu'en prenait Madelon.
Je finissais ma dernière bouchée de pain bis, quand nous entendîmes un bruit de sabres et d'éperons. L'empereur avait achevé sa correspondance. Des officiers traversèrent la cuisine et sortirent. Napoléon retint Berthier, Gourgaud et quelques autres, pour souper ; il sortit luimême de la salle et vint se chauffer. Il était radieux. On eût dit que cette journée regagnait tout le territoire envahi et ne lui coûtait pas un homme. Pourtant, nous entendions rouler avec des grincements dans les ornières du village les charrettes qui transportaient les blessés, et pourtant, à une lieue de là, les maisons brûlaient encore, et nous avions, le curé et moi, du sang après nos habits ! Mais, il s'agissait bien de compter la peine ! L'empereur calculait le résultat : Blûcher démoralisé, la jeune garde éprouvée et affermie.
Madelon avait allumé deux lampes qui se regardaient bec à bec sur la table de la cuisine, laissant parallèlement monter leur fumée vers les sacs ou les morceaux de lard pendus aux solives. La vraie clarté venait de l'âtre oii pétillaient des broussailles.
L'empereur promena les yeux autour de lui, eue u -'econnut tous, et alla au P. Henriot.
iî]h bien! mopsieur le curé, comment ms?
lieux, sire.
^enez ! voici qui va vous guérir tout à
prit dans la poche de son gilet une croix ndit par son petit ruban rouge au P. Hen-
Comment! sire, à moi cet honneur?
e vous dois bien ce dédommagement.
Vh ! sire, que n'ai-je souffert davantage ! i e ne vous donnerais rien de plus ; n'ayez : regrets!
Madelon, mes amis regardez donc... la •...(I)
entine s^approcha du curé, et lui prenant ment la décoration, la lui attacha avec une le sur la poitrine. L'empereur, penchant u la tête de côté, regardait aveccomplaiet en souriant ce petit tableau dont il jouiscuré, tout ému et qui n^osait embrasser son
prit les deux mains de Valentine qu'il it de baisers.
Sire, sire! balbutia-t-il... vous me com-
abbé Henriot (ou Henrion) mourut vers i83i, curé jnay-Le-Hayer. La faveur dont il avait été Fobjet de .e l'empereur^ le rôle épisodique joué par lui dans la ie Brienne, Tavaient fait tomber en disgrâce pendant
ration. J'ignore à quelle éooaue il quitta la cure
-res.
blez. Mais voilà un soldat qui s'est bravement battu, ajouta-t-il en me montrant, je n'oserai jamais porter cette croix d'honneur devant lui.
J'avais fait un geste rapide de refus et de protestation, et Valentine, au même instant, avait saisi vivement le bras du P. Henriot. L'empereur hocha la tête :
— S'il me fallait récompenser tous les héros de cette journée, dit-il avec grâce, je n'y suffirais pas... Je vous remercie, monsieur, ajoutat-il en me regardant en face. Vous avez donné un bon exemple... je me souviendrai de vous. En attendant, préparez-vous à partir.
Valentine tressaillit : l'empereur voulait ce petit tressaillement ; il s'interrompit un peu^ puis il continua :
— Vous partirez pour Troyes... j'ai besoin qu'on sache au plus tôt ce qui s'est passé ici... Vous le raconterez mieux que personne à vos concitoyens. Je veux que la garde nationale soit jalouse des conscrits. Comme ils se sont battus!... On vous remettra de ma part des lettres pour le préfet. Vous partirez de bonne heure... Est-ce qu'on peut atteler des chevaux de poste à cette voiture que j'ai aperçue dans la cour?
— Je ne crois pas, sire, mais je voyagerai à cheval.
— Ah ! et votre femme, monsieur ? — Je veux dire votre fiancée?... Et votre père? est-ce qu'ils iront aussi à cheval ?... Vous voyez par l'exemple
de M. le curé que ce n'est pas un jeu. Vous partirez dans votre voiture comme vous Fenten-
drez... Etes-vous contente, mademoiselle?
Valentine, ainsi brusquement interpellée, ne put s'empêcher de rougir.
— C'est pourtant vous que je veux récompenser, reprit l'empereur qui prenait plaisir à augmenter ce petit embarras; le curé m'a dit que vous aviez visité mes blessés tantôt; c'est bien!... Vous avez fait chacun votre devoir. Mariez-vous : vous êtes dignes l'un de l'autre.
— Sire, comme vous êtes bon ! s'écria l'abbé Henriot, en touchant à un pan de la redingote grise de l'empereur, comme on touche à une relique.
— Je suis juste! dit Napoléon qui se croisa les bras et regarda ses généraux, pour juger de TefFet que cette petite scène avait pu produire.
Il n'avait pas voulu s'attendrir sur les pertes de la journée; mais il tenait pourtant à montrer qu'il était humain, et nous lui servions à faire les preuves de sensibilité, nécessaires ce soir-là. Je m'inclinai, mais je ne trouvai pas un mot à dire pour le remercier. Ce n'est pas que l'esprit de parti rende injuste et ingrat ; c'est, au contraire, qu'il donne une salutaire défiance à l'égoïsme du cœur. Je voyais bien que l'empereur m'expédiait à Troyes comme un messager d'enthousiasme, et je me sentais au-dessous de la tâche qu'il me confiait. Si pénétrants que la na-
ture et rexpérience les aient faits, les présomptueux qu'on appelle des héros se trompent plus souvent au silence qu'aux paroles de ceux qu'ils veulent dominer. Ils font toujours trop crédit à la timidité, au respect, à Padoration. L'empereur me crut embarrassé de mon émotion; je l'étais surtout de ma conscience.
D'ailleurs^ le P. Henrîot me suppléa par son bavardage. Il passa dans la salle à manger avec son hôte et les généraux. Valentine se retira dans la chambre de Madelon; et nous montâmes, mon père et moi, nous étendre sur des bottes de paille, dans une sorte de grenier qui était le premier étage du presbytère.
La fatigue n'amena pas le sommeil : elle le repoussa plutôt. Et puis, j'avais passé depuis deux jours par des émotions multiples, violentes, imprévues, qui agrandissaient démesurément mon âme et l'empêchaient de rester blottie, de se laisser enfermer.
Mes adieux à Valentine, adieux que je prévoyais éternels ; mon triste voyage par les chemins monotones^ sous la pluie ; cette surprise, ce coup de théâtre qui m'attendait à Maizières; l'empereur, cette vision lointaine et formidable, s'approchant tout à coup jusqu'à devenir familière -, la bataille, les cris, la poudre, la mort ; cette nuit de meurtre, d'incendie et d'amour sublime ; tout me passait dans la tête et se heurtait dans ma pensée, comme des débris sombres,
rouges, dorés, de toutes les formes et de toutes les couleurs, comme des fragments d'une mosaïque, composant chacun un tableau et ne pouvant se fixer et s'unir dans un cadre harmonieux.
J'étais aimé de Valentine absolument ! Désormais, plus d'obstacles, plus de retards. Nous avions perdu des semaines, des mois, des années, à nous attendre : M. Gouault, en la laissant partir, avait pris un engagement envers nous. Qu'importait la chicane des opinions? Valentine serait ma femme.
Quand j'avais répété vingt fois ces mots si remplis de promesses, j'avais peur du délire de ma joie, et je me disais : t Je ne veux plus y penser. » — Alors, je retournais, pour ainsi dire, la face de mon cœur du côté de mes devoirs de citoyen, de soldat, de mes inquiétudes de patriote, et je songeais avec plus de surprise, plus d'épouvante que d'orgueil, à cette antithèse de la destinée : l'empereur et l'empire bivouaquant dans ce village, et l'homme dont l'entêtement coûtait si cher à la France, dormant sous le même toit qu'un de ses ennemis qui s'était battu pour lui ! Cette nuit même, il avait échappé comme par miracle à la mort. Sa fortune en était descendue à ce degré de hasard que la lance d'un Cosaque avait pu mesurer la poitrine de l'empereur ! Le pistolet de Gourgaud ne serait pas toujours là* Si la lance avait frappé, tout
ce volcan embrasé par Tambition d'un seul s'éteignait-il aussitôt ?
Mon père dormait paisible, heureux, sur son oreiller de paille ; moi, je m'agitais sur le mien. J'entendis pendant plusieurs heures marcher au-dessous de jnoi. L'empereur ne dormait pas ; ses bottes frappaient le parquet. Il ouvrit la fenêtre. Que regardait-il? La rue noire, les feux lointains du bivouac ? Écoutait-il si l'ouragan des Russes revenait déjà ? ou bien cherchaitil dans cette nuit obscure son étoile disparue ? Il referma la croisée, tira lui-même le petit rideau de basin blanc que j'entendis glisser sur ses tringles, et reprit sa promenade. Nous veillions seuls ; peut-être , cependant , m'endormis- je avant lui.
Quand je m'éveillai, le jour commençait à peine. Mon père était debout.
— L'empereur est parti, me dit-il. Tiens, voilà les dépêches pour le préfet deTroyes. Coco a mangé son avoine. Tu penses bien que je me moque des chevaux de poste. Nous allons trotter vers Troyes d'un petit trot qui me connaît. Valentine est prête : on n'attend que toi.
Nous entendîmes tout à coup le canon.
— Écoute ! voilà la chasse qui commence ! Il paraît que l'armée des alliés était trop près du quartier général. L'empereur s'installe au château de Brienne : on lui balaie les alentours.
— Il y trouvera des morts, au château.
— Oui, reprit mon père; on dit que des deux côtés on a bien tué six ou sept mille hommes... des enfants qui sont si longtemps à grandir 1 Quelle désolation dans ce pauvre pays ! Il est arrivé ce matin une députation des incendiés de Brienne : l'empereur leur a promis de l'argent. Où le trouvera-t-il ? il a fouillé dans un petit coffre, sa cassette. . . cela faisait pitié. J'étais dans la cuisine, j'ai entendu bien des choses. D'abord, le général Gourgaud a reçu son cadeau aussi, l'épée que Bonaparte portait dans la campagne d'Italie. C'était cette épée-là qu'il fallait tirer hier ! Il paraît que le prince de Wagram s'est un peu écorniflé cette nuit dans le bois, au moment où la lance d'un Cosaque a failli faire une révolution. Il racontait, en boitant, qu'il a roulé dans un fossé et qu'il a été piétiné par un cheval russe. Mais toutes ces misères d'hier, ce n'est que le commencement... Ah! Maurice, nous faisons bien de partir ! . . .
— Et le curé? demandaî-je.
— Il est guéri de son pied et de son goût militaire. Tu peux le voir d'ici : il fait la conduite à l'état-major. Il est bien fier, l'excellent honmie.
En effet, par la lucarne de notre grenier, nous vîmes les fourgons et l'escorte de l'empereur descendant vers la plaine. On ne nous laissait que les mourants et les blessés, qui devaient
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être dirigés avec précaution sur Arcis. Le'temps était gris et s'emplissait de neige.
— Il n'y a pas de tonnerre là-haut aujourd'hui, me dit le papa Gerbonnet avec un sourire ironique, comme s'il regrettait que le ciel ne pût foudroyer les chefs d'armée... Mais, en revanche, en voilà un qui tonne furieusement.
Les canons de l'artillerie française achevaient de dégager la plaine. On s'imaginait, à ce moment, compléter la déroute de Blûcher ; mais, le lendemain au matin, l'empereur, qui voulait se porter sur Troyes, apprit qu'il n'avait fait que hâter la réunion des armées coalisées ; et, ' pour la première fois, l'homme impassible hésita devant la bataille. Trente-deux mille hommes suffiraient-ils à en arrêter cent soixante-dix mille?
Vous savez, par l'histoire, ce que fut le combat de la Rothière ; comment cette journée imposée à Napoléon fut acceptée avec audace; comment il tint pied ; et comment, après une lutte sans merci, qui se continua jusque dans la nuit, le seul avantage qui restât à nos troupes fut l'ordre dans la retraite. J'avais été témoin de la dernière victoire réelle ou spécieuse qui pût flatter encore l'orgueil du soldat. A partir de ce our-là, les prouesses de l'armée ne furent plus ^ue les illusions de la défaite : on recula tou- ^ Ts, jusqu'aux portes de Paris.
Jlais, le lendemain de la bataille de Brienne,
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un peu d'espoir était encore possible, espoir vacillant, incertain, qui tenait à peu de chose : il était trop dur de penser qu'une terre si solide au pied de ses enfants pût être envahie et asservie! Hélas! une nuit, un rideau de neige entre le mirage et la réalité devait suffire pour voiler toute espérance sérieuse.
Je vous l'avouerai : en voyant disparaître au bas du petit plateau de Maizières les colonnes de notre armée ; en entendant à travers la brume les cris de : « Vive l'empereur ! » je souhaitai ardemment une grande victoire ; et, en gardant ma haine pour l'homme, j'aurais peut-être, moi aussi, à ce moment, fait mentir ma bouche, sur son passage, et crié : « Vive l'empereur ! » pour communiquer à l'armée l'énergie, la foi, le don des miracles et du succès.
Quand je descendis, je trouvai Valentine prête à partir. Elle aidait Madelon à compter les pièces d'or que l'empereur avait laissé tomber dans la main de la vieille ; la pauvre femme les baisait comme des médailles bénites.
— Je prierai pour lui ! disait-elle.
^ — Priez aussi pour tous les morts qu'on va enterrer aujourd'hui dans votre cimetière, lui répondait doucement Valentine.
Nous attendîmes le curé pour lui faire nos adieux. Il fut lent à remonter le village ; il boitait et s'appuyait sur une canne. Mais il avait un air martial, malgré tout, et, à chaque minute.
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il s'assurait que sa croix d'honneur tenait bien à sa soutane.
— Il n'y a pas de danger que vous la perdiez ! lui cria mon père qui le guettait sur le seuil de la porte. Elle est bien attachée.
— Ah ! c'est que Madelon coud si mal !
Il paraît que le P. Henriot n'avait pas voulu attendre, et que, dans la nuit même, après notre sortie de la cuisine, il avait fait coudre par sa servante le précieux bijou à sa soutane. Il craignait que répingle de Valentine ne fût pas assez solide.
Nous quittâmes Maizières une heure après le départ de l'empereur.
— Est-ce qu'il n'y a pas bientôt onze ans que nous sommes revenus ainsi tous les trois dans la même carriole ? dit le papa Cerbonnet en allongeant un coup de fouet. *
Valentine et moi nous n'avions pas attendu la réflexion de mon père pour nous rappeler en effet ce retour et pour comparer les deux voyages. Combien ils étaient différents ! Par un point pourtant, ils se ressemblaient. Les cœurs étaient joyeux ; le printemps qui manquait à la natuce, nous l'avions dans l'âme. Le ciel était triste, la terre était froide ; les pieds du cheval clapotaient dans des trous emplis d'eau, et les grandes roues
de la carriole lançaient en tournant une boue
blanche mêlée de petits glaçons qui tombait sur les brancards de la voiture. Nous n'osions pas
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trop regarder à droite et à gauche, quand nous soupçonnions sur les bords du chemin autre chose que des tas de cailloux : nous avions peur des traces de la bataille. Mais la tristesse que nous traversions enveloppait de mélancolie la joie certaine qui se cachait en nous; je tenais* la main de Valentine et je me disais :
— Cette fois^ qui peut nous séparer ?
Pauvre philosophe que j'étais ! j'avais, le matin, médité profondément dans mon grenier sur les vanités de l'empire et de l'empereur. Je le plaignais de croire en la force, cet homme à qui la force avait pourtant toujours réussi : je me disais qu'il était perdu malgré ses soldats, ses victoires, son génie. Et moi, je me croyais sûr de mon bonheur ! je me croyais plus maître de ma destinée ! comme si toutes les fragilités n'étaient pas çgales devant la mort ! comme s'il y avait des privilèges pour la faiblesse. Non ; c'est la loi, mon ami, c'est là la merveille encore mystérieuse pour nous, mais dont nous soupçonnons la sagesse. L'humilité ne garantit pas plus les petits que l'orgueil ne garantit les puissants : toutes les consciences se pèsent de même. Conquérant ou amourieux, l'homme a les mêmes épreuves. J'étais trop fier, moi aussi, paraît-il; je devais être châtié. Ah ! si tous ceux que le malheur renverse se croient aussi injustement frappés que moi, quelles révoltes contre le ciel, quel spectacle pour le spectateur inconnu !
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Mais, qui m'eût dit surtout qu'une corrélation fatale attachait ma destinée à celle de l'empereur ; que je devais recevoir le contre-coup de sa chute, et que ce regard curieux, presque bienveillant, jeté par Napoléon sur Valentine, marquait celle-ci au front, au cœur, d'une tache de sang, comme une victime accessoire dont cette grande Tictime du monde avait besoin d'accompagner son sacrifice ? Qui m'eût dit alors qu'il se passerait si peu de temps avant que j'entrasse dans ce deuil de ma vie entière ?
J'étais avide de présages pour Napoléon ; insensé ! je n'en acceptais aucun pour moi !
Mon père, qui connaissait bien le pays, prit jusqu'à Lesmont des chemins de traverse pour éviter la route. Notre voyage n'en fut pas abrégé, car la neige commençait à tomber ; les montées étaient difficiles et les pentes dangereuses. Nous descendions souvent de voiture, mon père et moi, en obligeant Valentine à rester, et, tout en marchant à côté delà carriole, nous regardions, moi ma femme, lui sa fille, avec des rires de coquetterie, avec des airs de triomphe, comme si nous la ramenions enlevée, surprise, volée, de quelque château fort pillé par nous deux. Le père Cerbonnet sifflait et faisait claquer son fouet. Cela voulait dire :
— Comme elle est belle, et comme je serai fier d'avoir une pareille bru !
Moi, je f^ise^is crier h neige sous mes piçds,
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je baissais la tête; j'étais modeste, dans cette désolation de la nature.
Quand nous remontions à nos places, Valentine prétendait que notre voisinage la glaçait, que nous faisions rentrer les frimas avec nous, et elle grelottait de froid, n'osant frissonner de bonheur. Je l'enveloppais dans sa pelisse, j'étendais un manteau sur ses pieds et je prenais ses mains toutes chaudes qu'elle retirait de son manchon et que je prétendais réchauffer encore dans mes mains gelées.
Nous traversions des villages déserts. En passant auprès des bois, nous apercevions des visages blêmes qui se montraient à travers les arbres, ou des enfants qui faisaient l'exercice. Près de Lesmont, une bande de paysans, armés de faux, de fléaux, de piques, nous demanda intrépidement si nous savions par où passeraient les Cosaques ; ils les avaient déjà vus, en avaient tué une certaine quantité, et regrettaient de n'en avoir pas tué davantage.
A Lesmont, nous rejoignîmes la route pour ne plus la quitter. On se hâtait de consolider le pont par ordre de l'empereur. Je reconnus là des soldats qui s'étaient battus la veille et qu'on envoyait garder le passage des rivières, et, à partir de ce point jusqu'à Troyes, nous rencontrions des détachements qui montaient vers Briçnnç,
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— Dépêchez-vous, leur disait mon père, on va se battre sans vous.
Et alors, ils pressaient le pas en criant : c Vive l'empereur ! »